CHAPITRE XIII
Voltaire cht\ le Roi Stanislas. Mort de madame du Châtelet. Voltaire revient à Paris : il a un. théâtre. De le Kain. Il efl appelli en PruJJe. ■
ANNÉES
a cour de Stanislas I ne reflèmblait en rien à celle de Ton gendre Louis XV, toujours pleine d'intrigues et d'orages. C’était moins le palais d’un Souverain que U retraite d’un roi philofophe qui, dans la culture des lettres et de l'amitié , Ce confolait de la perte du trône de Pologne. Il fe fît une fociété d’hommes d’efprit et de femmes aimables, dont quelques-unes vivent encore, et ne parlent jamais de ce bon roi , qu’avec le plaifir que peut donner le fouvenir d’un tems paflfé heureufement.
Madame la marquife du Châtelet, qui était très- fa vante, et qui ne parut jamais qu’une femme tres-inftruite; Voltaire, que les dégoûts éloignaient de Verfailles et de Paris , y furent invités. Tous ceux qui compofaient cette Cour, n'avaient qu’une même façon de penfer. Ce n’était pas tout-à-fait celle de Stanislas , qui était né au milieu de la Pologne et des préjugés ; mais ce bon roi ne leur en était pas moins cher. Il portait des reliques , et ne trouvait pas mauvais qu’on en plaifantât, pourvu que
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ce fôt fans dérifion. Les hommages qu’on lui rendait , n’étaient pas ceux que l’adulation ÿî^kligue baffement : il était l’objet de leurs fêtes et de leurs chanfons. Prcfque par-tout ailleurs , c’eft l’intérêt qui infpire ces fortes d’hommages : dans la CoTlr de Stanislas , le cœur dictait* arrangeait tout, fêtes et plaifîrs. C’était un Roi fans courtifans, mais environné de perfonnes aimables. Il n’eut de courtifan que le pere Menou , fun confeflèur. Le grand art de ce religieux était de flatter et de plaire. Peu attaché aux intérêts de fa fociété, il s’en rendit comme indépendant ; et des bienfairs du roi , fon pénitent, il fit bâtir une maifon, dont il fefait très-bien les honneurs.
Auprès de Stanislas , Voltaire trouva ce qu’on trouve rarement dans le palais des rois, et ce qui eft abfolumcnt néceflaire à un philofophe , liberté , repos et profonde folitude : il fit , dans fes déhtflèmens , Nanine , qui fut jouée devant le roi, et laquelle, parmi les drames de ce genre, tient peut-être le premier rang. Plüfieurs allégories, genre jufqu’alors peu connu, furent le fruit de cette retraite. Parmi ces allégories, on diftingua Babouc , peinture agréable et fine du train et des mœurs de Paris. C’eft auffi dans ce tems-là qu’il fit Zadig , ce peut chefd’œuvre d’agrémens , de philofophie, et qui feul fuffirait pour donner à fon auteur une grande réputation. Peu de perfonnes s’apperçurent que dans ce roman , fous le nom de Yébot , le plus for , le plus fanatique et le plus dangereux des archimages , fe trouve le portrait du théatin Boyer , fon perfécuteur. Par ce portrait odieux et reflemblant, le philofophe fe vengeait de fix ans de tribulations, que ce çnoine lui avait fait éprouver.
Dans toutes les allégories et les romans de Voltaire , on voit conftammen^ le philofophe qui a un but moral , celui d'inftruire en, amufanr. Il ferait à fouhairer qu’on eut beaucoup d'ouvrages de ce genre : ils pourraient dégoûter de tant de romans ? donc la fociétc eft empoifonnée, qui échauffent l'imagination fans l'embellir , qui ôtent à l'efprit fon énergie fans l’inftruire , et dont le moins dangereux de leurs effets , eft de faire perdre aux jeunes g ns un tems précieux.
Pendant près de deux ans. Voltaire auprès du roî Stanislas , vécut dans l’oubli de Verfailbs et de fes ennemis. Un malheur l’arracha aux douceurs de cette fociété éclairée. Madame la marauife du Châtelet qui, depuis près de vingt ans, était le foutien de fa vieillelfe, fut enlevée par une mort prématurée. Le roi Stanislas daigna être le confolateur du philofophe. Il vint le voir, s'affliger et pleurer avec lui. Il voulut même le retenir à Lunéville, dans fon palais. Voltaire fè refufâ aux inftances de ce bon roi , et rentra à Paris , chargé du poids de fa douleur.
La paix publiée cette même année , avait ramené dans Paris tous les plailîrs. Plufîeurs Seigneurs eurent des théâtres chez eux. Les fociétés bourgeoifes fe réunifiaient pour en élever dans différens quartiers. Voltaire logé rue Traverfiere, entre les jardins du Palais royal et des Tuileries, en eut un, fur lequel il donna les premières leçons de déclamation à le Kain , Le plus grand acteur que la France ajt eu. Il était fils d’un orfevre , et avait fait d’afiez bonnes études. Voltaire , pour le détourner d’une profefflou , oà parmi la multitude de ceux quj
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l’embrafïènt , il en eft très-peu qui réuflîlîènt , le mit à des épreuves très-fortes. Il lui offrit d’abord dix mille francs en pur don, s'il voulait prendre l’état de fon pere. Il lui expofa enfuite l’idée que dans le monde on fè fait des gens de théârre, et finit par lui tracer le tableau de tous les obftacles qu’il aurait à vaincre pour fe faire un nom, et de tous les ennemis auxquels il devait s’attendre parmi fes confrères , au moment où il excellerait dans fon art. Offres , confeils , avis, tout fut inutile. Le jeune le Kain perfîfta à dire qu’il fe fêntak la vocation pour être comédien , comme d'autres jeunes gens fe fentent la vocation pour être chartreux. Voltaire alors le prit chez lui , le fit jouer avec fes nieces , et le mena fouvent à Seaux, où il ne tarda pas à fe diftinguer parmi les Seigneurs qui jouaient la comédie devant madame la ducheflè du Maine.
Dans le te ms que Voltaire fréquentait Seaux, il fe permit , à l’égard de Crébillon , qui avait refufé d’approuver Mahomet, une vengeance qu’on pourrait reprocher à prefque tous les auteurs dramatiques, fi les progrès de l’art ne le fefaient pardonner; ce qu’ Euripide fit à l’égard de Sophocle , ce que Crébillon lui- même avait fait à l’égard de fes confrères, il refit la plupart de fes tragédies. Sa Sémiramis avait déjà fait oublier celle de fon rival : il donna Orejle, et la tragédie à! Electre perdit une partie de fon mérite-.
Une cabale, à la tête de laquelle était Piro/t, voulut faire tomber Ore/le. On fiffla long-tems avant que la piece fût commencée : on fiftlait jufques dans la rue. Pendant les quatre premiers actes, ce fut un concert
JL A VIS
bizarre d'applaudilfemens et de coups de fifïlet, dont Voltaire lui même riait beaucoup. Au cinquième acte, dans un moment de tranfport , & où le public paraifïàit être dans le ravifTement, il élance la moitié du corps hors de fa loge , et mêlant fa voix aux acclamations de fes parti fans , il s'écrie : courage , braves Athéniens , mpplaudijfei , c’cji du Sophocle tout pur.
Peu de jours après cette fcene , qui fut un vrai triomphe pour lui , il alla à Seaux ; et madame la ducheffe du Maine , l'une des perfonnes de fon fieclequi connut le mieux le théâtre ancien, et qui fentit le mieux le prix de b fimplicité des tragédies grecques , après l'avoir félicité fur le fuccès d ‘Orejie , lui dit en riant : Vous ne lai (ferez donc rien à Crébillon ? pardonnez- moi , madame, répondit-il, je ne fuis point injufte, il refte avec Rhadamijle. C'eft là fa gloiréi et toute fa gloire. Et Catilina , qui a eu les honneurs du Louvre, reprit le duc de Villars ? Catilina , réplique Voltaire, eft un malheureux dont je veux faire juilice ; en effet , trois femaines après, il revint à Seaux, avec la tragédie de Rome fauvée; elle y fut repréfentée. Le duc de Villars fit le rôle de Catilina ; Voltaire celui de Cicéron. J’ai entendu dire que c’était ce grand homme lui-même , tonnant dans la tribune aux harangues. C’était auffi le feul rôle où Voltaire excellât.
Depuis un an qu'il habitait Paris, il était plus heureux qu'il n'avait jamais été -, mais la voix impérieufê de la deftinée l’appellait en Prufiè. Frédéric II le follicitait à venir vivre auprès de lui. Je fuis , lui écrivait- il, le plus ancien de vos amis ; mais le philofophe , amoureux de f»
liberté.
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liberté et de fes aifes, craignait de tout perdre dans la Cour d'un roi : il objecta d'abord l’intempérité du climat de Berlin. D' Argent, la Métrie , Algarotti , furent chargés par le roi de le raflurer fur ce genre de crainte. D’Arget , fecrétaire du roi, joignit à leurs lettres un certificat en vers , qui était accompagné de deux melons, cueillis au mois de Juin dans les jardins de Potsdam.
Les inquiétudes de Voltaire fe tournèrent enfuite fur l’inconftance des rois, et Frédéric lui écrivit Une lettre fort connue, et bien faite pour le tranquillifer. Enfin, il prétexta les dépenfes qu'entraînerait ce voyage, et le banquier du roi à Paris eut ordre de lui compter feize mille francs pour les frais de route/;
Voltaire forcé dans Ce retranchement, négociait encore pour le traitement de madame Denis , fa niece , qu’il voulait emmener avec lui, Un'petit événement, où fon amour propre fut fortement bleflé, le décida tout-à-çoup à partir pour la Prude. 1
Le jeune à’ Arnaud était déjà à Berlin : il avait adreflé au roi de Prude une épître en mauvais vers, et Sa Majefté paflànt pour lui du trône au parnafl'e , lui avait répondu en vers, que lui, d'Arnaud, était à fon aurore, et Foliaire à fon couchant.
Ces épkres , envoyées à Thiriot , Correfpondant littéraire du roi de Prude , furent portés à Voltaire. ,, L’aurore de d'Arnaud ! s’écrie-t-il , en fautant du lit „ en chemife , et tout enflammé de colere. Voltaire à „fon couchant! que Frédéric fe mêle de régner et non „ de me juger. J'irai, oui, j’irai apprendre à ce roi que „je ne me couche pas encore. „
LA VII
En effet peu de tems après cette fccne , dont l’exactitude nous a été confirmée par ceux même qui en furent témoins , il fe rendit à Compiegne , où était la Cour. Pour aller en Prude , il veut avoir le confentement du roi', qui agrée fon voyage et qui refufe de le voir. Louis XV favait que Frédéric, pour fe l’attacher, lui avait fait toutes fortes d'avances. Il ne pouvait qu’être fâché de voir un grand homme , né fon fujet , qui était fon penfionnaire , mécontent alors de fa Cour , fe retirer auprès d’un roi, lequel pour les confrères n'aurait dû être qu'un fujet d’émulation , et qui était en effet l’objet de leur jaloufie.
Frédéric avait déjà plufieurs hommes de lettres qui s’étaient donnés à lui , et qu'il traitait en amis : fa Cour, devenue l’afyle de la philofophie perfécutée, des fciences, des arts et dès lettres , fixait les regards et l'admiration de l’Europe penfante, comme de l’Europe politique. Il était déjà lui-même célébré par des victoires , par la population de fes Etats, par un code de loix, des manufactures , par des poefies , et le fut bientôt encore par l’hiftoire de la maifon de Brandebourg.
De Compiegne, Voltaire Va en Hollande, de là à Clevcs , où M. Raesfeld, chargé des affaires de Pruflè, avait ordre de le recevoir, de le loger , et de lui fournir des chevaux et les voitures du roi pour fe rendre à Berlin.
DE VOiTAlRl.