CHAPITRE XIV
V Maire, à la Cour de Frédéric II : Faveur de ce Roi ,
ANNÉES
H n prince eut peut-être été reçu à la Cour de Frédéric avec plus de bruit et de magnificence , mais non avec autant de plaifir et d’emprefTement. C'était un éleve qui recevait Ton maître en philofophie: *1 voulut qu'il fut logé à Potsdam , près de lui , et dans un des plus beaux appartenons du palais. On lui donna une table et des équipages. D Arget , fecretairedu Roi, qui partageait avec tous les Français Tes compatriotes , le plaifir de voir cet homme célébré , fut chargé de veiller à tout ce qui pouvait lu* rendre la vie douce et agréable.
Frédéric lui offritbientôc des honneurs et des diftinctions. Voltaire ne voulut rien accepter fans l’agrément de Louis XV fon Roi. Frédéric le chargea de le demander, et les lettres qui à ce fu jet arrivèrent de Verfailles , étaient , difait-il, des lettres à la glace. Au chagrin de le perdre, fe mêlait un peu d’indignation de lui voir préférer la Couj: d'un Roi , dont alors on croyait avoir des railons de (ç plaindre. Voltaire fe crut en droit d'accepter la clef<fe chambellan, et la croix du mérite. U appelait ces diftinc-
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rions de magnifiques bagatelles. Le Roi , en le décorant de ces ordres , joignit des vers rrès-philofophiques. C'était embellir Tes bienfaits. Il fit enfuite un contrat avec lui , par lequel il s’obligeait à lui payer une penfion de vingtmille livres. Ce contrat entre un monarque et un philofophe , rieft pas une des moindres fingularités du fiecle.
Les plaifirs à la Cour de Frédéric devinrent plus vifs : ce n 'était point ceux de la galanterie , mais ils n’en étaient pas moins réels. La tragédie de Rome fitirvée , qui n’avait encore paru que fur le théâtre de madame la ducheflè du 'Maine, fut reprëfentée à Potsdam par les Princefles delà famille royalé. > ■
• D ‘Arget nous avait conté qu’à une répétition de cette tragédie , lés foldàtsxjui fefaient les gardes prétoriennes, fort inftruits dans les manœuvres militaires , entendaient fort mal les évolutions du théâtre. Voltaire qui fefait Cicéron, dans un moment d’impatience , oubliant que les Princefles font préfentes , s’écrie : F. j‘ ai demandé des hommes, et kn ni envoie des Allemands. Les Princefles éclatèrent de rire de l’énergie avec laquelle l’Orateur romain exprimait en français fon impatience. Ôn ne rapporte ici cette petite anecdote que pour peindre l’impétuofité d’ùn caractère que Voltaire a Confervé jufqu’à fa quatre- vingt-quatrieme année-.' • *—' ; *‘**‘ J - -
i Frédéric et Voltaire avaient chaque foir un entretien. Apolitique , la religion , les arts , les lettres , les progrès de Pefprit humain étaient les grands objets de leurs converfkirins. Peuples , rois , miniftres , femmes en faveur , généraux d armées , filles , philosophes , poëtes , orateurs ,
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tous étaient jugés par eux deux’, et l'Europe n’avait pas de meilleurs juges. Les arrêts prononcés à ce tribunal , feront long-tems un fecret, car il eft probable que ce ne fera pas de nos jours qu’on verra le petit ouvrage où font confignés les arrêts dont nous parlons.
Le Roi de Prufiè confultait fouvent Voltaire fur fes poéfies. Celui-ci fe défendait toujours agréablement d’un pareil examen ; mais quand le Roi le délirait bien fort , il s’y prêtait avec gaieté. Sire , lui difait-il , je vais prendre le manteau et le rabat de l'abbé d‘ Olivet , et j'examinerai enfuite le devoir de mon maître . C’était toujours avec un art infini qu’il fêlait des obfervations , tantôt fur l’inverfion des vers , tantôt fur les négligences de la grammaire françaife , dont un roi né à trois cents lieues de Paris , pouvait ignorer les tournures et les finelTes. On difcutak quelquefois. Le Roi fentait fes fautes et corrigeait. Voltaire remarquait- il un vers obfcur , le Roi rectifiait le vers et y ajoutait une beauté. Montrait-il un vers négligé , le vers était refait fur le champ et embelli. Peu de Français ont eu j autant que Frédéric H, de facilité pour la poéfie françaife. 1
Le poëme de la guerre leur occafionna une difcullion. Voltaire pen fait qu’un ouvrage didactique , dont l’uniformité entraîne ordinairement de l’ennui , devait contenupeu d’exemples , qui font toujours froids , mais qu'il devait être orné d’épifodes , lefquels en variant la marche du poëme , réveillent l’imagination du lecteur..
Le monarque , au contraire , prétendait qu’un poëme de la nature du fien , devait avoir moins d’épifodes que d’exeipples, lefquels font toujours encourageans. C était
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un hérss qui en avait célébré d’autres , dont plufieurs étaient morts en combattant pour lui , et quelques-uns fous fes yeux. Un Roi qui chante la valeur des guerriers dont il a partagé les dangers , doit être bien fervi.
D'Arget et à’ Arnaud , l’un et l’autre Français , lui fervaient de fecrétaires. Formey , d'Argens , la Metrie , Algarotti , Chafot, étaienteeux qui jouiflàient tour-à-tour de l’honneur de le voir familièrement. Lorfque Voltaire fut arrivé , le Roi , qui trouvait en lui feul tous leurs talens, tout leur favoir , et plus d'agrémens, les yit moins fouvent. Ils furent plus rarement appellés à fes foupers.
Forme y, fecrétairede l’Académie, était un métaphy ficien profond , mais abftrait. Algarotti était un Italien trèsaimable , fefant des vers , s’occupant de phyfique , mais ayant confervé dans le caractère cette aftuce qui eft un des fruits du felfur lequel il était né. LaMetrie aimait à boire, et parlait de Dieu du ton de Diagoras. Sa gaieté était ouverte, quelquefois un peu grofïïere. Le roi, qui l’aimait , en avait fait fon lecteur. Il partait pour être fon athée. La franchife de la Metrie dégénéra fouvent en indiferétion.
Quant à d'Argens, il était chargé d'une vafte érudition, mais d’un caractère facile : comme philofophe doutant de’ tout , comme homme de fociété croyant tout , et fe livrant par faibleflè de caractère au fentiment de tous ceux qui lui parlaient. On avait toujours raifon avec lui. Tous ces beaux efprits étaient incapables de confpirer contre le repos de Voltaire ; mais parles confidences qu’ils fefefaient mutuellement , ils fe dédommageaient de la fouffrance , où depuis fbn arrivée fe trouvait leur amour-propre.
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Les efprits étaient dans cette fituation , lorfque Mauper - .
guis , Préfident de l'Académie de Berlin , reparut à la Cour du Roi de Prufle. C’était un génie ardent et fombre, * portant en fociété un efprit de domination , l'un des hommes les plus aimables , lorfqu'on s’occupait de lui , et qu’on lui accordait toutes les préférences ; mais dès qu'il croyait fon amour-propre blefle , on le voyait foudain ,
(on front fe couvrant de triftefleet de févérité , déployer toute la hauteur de fon caractère. C'eft ainfi à-peu-près qu’il s’était fait peindre , la tête élevée , le regard fier , d'une main applatiflant les pôles de la terre , et par cette attitude s’honorant d’une découverte qui appartenait à Newton.
La conduite de Mauper tuis auprès de Frédéric était moins celle d’un philofophe refpectueux qui remplit librement les bienféances de la place où il fe trouve , que l'allure d’un courtifan efclave qui facrifie les intérêts d'un amour-propre bien entendu , à la petite vanité d’entendre dire : il ejl bien avec le Roi.
Pendant dix ans , Voltaire avait été en commerce de lettres avec lui , le flattant toujours , parce qu’il aimait à l’être, le ménageant comme on ménage une maîtrefle haute et bizarre. Lorfqu’en 173 $ , Mauper tuis donna fon eflài fur la figure des aftres , Voltaire lui écrivit ,je T ai lu avec autant de p'aijir qu'une jeune demoiselle lit un roman , et quun dévot lit l'évangile.
Prefque toutes les lettres de Voltaire à Maupertuis font de ce ftyle. Il avait été de la fociété de madame du Châtelet , et s’était brouillé avec elle. On voulut les reconcilier ; mais fes hauteurs rendirent inutiles toutes les démarches qu'on fit à ce fujet.
Cette brouillerie durait encore , lorfque Voltaire fut ! reçu à l’Académie Françaife. Il ne le cita point dans fon : ditcours au nombre des grands hommes vivans. L’efprit f de Maupertuis en refia long-tems ulcéré. Lintérêt et les circonflances peuvent faire diffimuler un affront , mais ji l’amour-propre ne l’oublie jamais , ou plutôt ne fe foutient qu’autant de tems qu’il lui en faut pour prendre fa j! revanche.
Voltaire rachetait les torts de la faveur où il était auprès de Frédéric II , en redoublant d’attention et de politertè à i fon égard, ainfi qu’à l’égard des autres Français. Il ne leur parlait que pour leur dire des chofes honnêtes et flatteufes.
Il les avait fouvent à -dîner avec lui , et les invitations étaient toujours faites pour manger le rot du Roi ; c’eft ainfi qu’il appellait la table que le Roi lui donnait. :