‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Froch de Voltaire avec un Juif. Brouillerie avec Maupertuis. Difgrace. Il s'évade de Frujfe. On l'emprifonne à Francfort.

ANNÉES

JO epuis un an que Voltaire était en Pruflè , il jouiflàit paifiblement de fa gloire , de l’amitié et de la confiance de Frédéric II. Un orage affreux s’éleva tout-à-coup fur fa 4

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tête. Le fort qui en France lui avait fait efluyer un procès ridicule avec un violon de l'opéra , lui en fit eduyer en Prufie un fécond très-férieux avec un Juif. Remontons à la fource de ce fait fingulier fi fort altéré dans les libelles du tems. .

Le Roi de Prude venait de' faire avec Augufe Electeur de Saxe , un traité dans lequel il avait ftipulé que fes fu jets porteurs des billets de la flaire feraient rembourfés fans perte. Par cette claufe il veillait à l’intérêt de fes peuples. Augujie en ^acceptant ne fit point évaluer La fomme à laquelle pouvait fe monter les billets. C’eft là une de ces fautes énormes qu’un particulier n’aurait pas faite.

La Jlaire ou Jieur était une banque établie à Drefde. L’Electeur de Saxe avait mis dans le public une fi grande quantité de billets fur cette banque , qu’ils ne pouvaient être plus acquittés : ils perdaient la moitié de leur valeur. Les Saxons les employèrent long- tems dans leur commerce. La Hollande , l’Allemagne et la Prufiè en étaient empoifonnées. Les Prudïens , qui achetaient ces billets à bon marché , en étaient payés fans aucune perte. Le Roi en impofant cette 4oi aux Saxons avait -il^ prétendu leur faire payer au-delà de ce qui était dû à fes jfujets ? D’Arget nous a aduré que le Roi défapprouva hautement ce commerce. Mon coufin Aùgufle a fait une faute , difait-il , mais ce ne fl pas à moi en profiter. C’était un roi jufte qui parlait ainfi.

Pendant l’agiotage de ces billets fur la Jlaire ou banque ' de Drefde , un Juif, nommé Herfcheld , c’eft-à-dire, le beau - Cerf , fut commis par Voltaire pour négocier à Leipfik dix mille écusde lettres de change.Ennantidèment

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de ces lettres , le Juif lui remit des diamans qui étaient ! Chafot , officier Français , en faveur auprès du Roi de Pruflè. Ce Chafot était un de ces hommes agréables et à bonnes fortunes : il tenait ces diamans de la ducheffe de Meklembottrg , auprès de laquelle il avait été quelque tems en faveur.

Voltaire apprend que les diamans dont il eft nanti , n’appartiennent pas à Herfchdd ; on lui afliire que ce Juif eft un fripon ; il le rappelle tout auffitôt de Leipfik , lui défend de négocier ces lettres , écrit à Paris pour les protefter. Herjcheld , de retour à Berlin , exige pour frais ordinaires de fon voyage deux cents écus, et Voltaire les paie. Il demande enfuite pour frais extraordinaires cinq cents écus qui lui font refofés. A cette demande , le Juif fait lui -même le refus de reprendre les diamans , fous prétexte que ce ne font pas les mêmes. Voltaire en porte plainte , et le Juif eft mis en prifon.

Tous les ennemis de Voltaire font bientôt en mouvement : ils pou fient Herfcheld emprifonné à plaider : ils préviennent le Roi , Paflurant que ce Juif n’a été que fon émiffaire en Saxe pour agioter des billets de la faire , et qu’il ne refofe de reprendre les diamans,que parce qu’à de gros chatons Voltaire en a fubftitué une grande quantité de petits ; ils afiurent de plus qu'il fe moque des vers de Sa Majefté. L’ordre de ne plus venir à Potsdam lui eft aufïi-tôt fignifié. Le comte de Rothembourg eft dépêché au chancelier Coccei , pour lui dire que le Roi abandonne cette affaire à la Juflice.

Le procès dura plusieurs mois , et ce tems fut une efpece de triomphe pour les ennemis de Voltaire. Il prie Mau-

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ptrtuis de recommander fa caufe à M. dejarriges , l’un de Tes juges. Ce fervice qu’on accorde Couvent à des perfonnes indifférentes , Maupertuis le refufe , en difant qu'il ne peut Ce mêler d’une mauvaise affaire.

La difgrace de Voltaire fait éclat en P ru (Te. Pour la confommer , on l’accufe de plaifanter fur les goûts , fur les occupations et les poéfies du Roi. On dit que dans un moment où ce Monarque lui avait envoyé une ode ù revoir , il s’était écrié : Ce Rai me prendra-t-il long tems pour fa blanchifeufe > Ce qui eft certain , c’eft que le Roi irrité veut dans un moment de colere & à la fuite d’une vifite que lui a fait Maupertuis , le faire partir. Ecrive j , dit-il à fon fëcrétaire à'Arget , que je veux que dans vingt-quatre heures il / oit forti de mes Etats.

D’Arget tremblant fe fit répéter l’ordre deux fois. Le Roi fe calme un peu et lui demande ce qu’il en penfe. Le fecrétaire auflî fage que courageux , répond : ,, Sire , „ vous l’avez Ippellé auprès de vous , la CommifTion ,, eft fur le point dé le juger. Si elle le trouve cou- „ pable , vous ferez à tems de le renvoyer. „ Le Roi garde le fîlence un moment. Vous avez raifon , dit-il à à' A rget , vous êtes un honnête homme.

Six jours après cette fcene , la CommifTion jugea le procès. La prifon du Juif Herfckeld fut déclarée légitime. On le condamna à reftiruer les lettres de change , à une amende de dix écus , et à reprendre les diamans à la pefée et à guide d’experts.

Après ce jugement, on dicte encore au Juif condamné et amendé des lettres au Roi contre Voltaire : on l’affure de fa protection. Voltaire qui voulait fe livrer à l’étude.

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fait quelques fâcrîfices pour avoir une paix qui devenait néceflaire à fa fanté ; et lorfque cette malheureufe affaire fut entièrement terminée, les Chrétiens , qui pouvaient fecrétement le Juif à lui faire la guerre , lui écrivirent fort amicalement : Que riave{-vous attendu la fin ? Vout faurie[Jait pendre.

Voltaire revint à Potsdam auprès du Roi , et il ne fut queftion ni de procès, ni de juif, ni de diamans. Le Roi lui permit de fe retirer au Marquifàt dans une petite maifon qu’il avait donnée à d ‘Argens. Sa fanté , entièrement délabrée , avait befoin d’un grand repos y il avait une efpece de feorbut et le feu dans les entrailles. Tout cela était tout- à-la- fois la fuite de l’agitation où il paffait fa vie et d’un travail forcé ; car ce fut au milieu des remedes et des cruelles follicitudes de fon procès, qu’il mit la derniere main au fiée le de Louis XIV, ouvrage unique , écrit fans crainte , fans préjugé , fans flatterie , et avec une impartialité peu ordinaire dans un hiftorien. C'eft encore le plus beau monument élevé à la gloire de ce Monarque , et qui fubfiftera , quand la galerie de Verfâilles , ainfi que les ftatues des places des Victoires et de Vendôme , ne feront plus. En une année il s'en fit dix éditions. L’abbé Guion , l’un des critiques de ce monument , prétendit que c’était une hifioire décharnée et danger eufie. Maupertuis la comparait aux gambades d'un enfant . (i<5)

Les bontés de Frédéric II pour Voltaire ramenèrent bientôt auprès de lui tous ceux qui pendant fa difgrace s’en étaient éloignés. Les beaux efprits français font invités un jour à manger le rot du Roi. Maupertuis fe

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fait attendre. Lorfqu'il arrive , Voltaire lui fait Ton compliment fur l'ouvrage nouveau qu'il a donné au public. C'étaient des Lettres fur le bonheur. „ Votre livre , mon ,, Préfident , ajoute-t-il , m'a fait plailîr à quelques ,, obfcurités près dp nt nous cauferons enfemble. „

Des obfcurités ! dit Maupertuis d’un ton ftc et chagrin ; il pourrait, Monfieur , y en avoir pour vous. Voltaire le regarde , lui met la main fur l'épaule , et lui dit : ,, Je vous eftime , mon Préfident , vous êtes brave , ,, vous voulez la guerre. ,,

. La BeaumeUe parut alors en Prude , et cette guerre éclata. Ce jeune homme , qui venait de Danemarck , délirait être préfenté au Roi comme homme de lettres ; et fous cette dénomination , il n avait aucun titre pour mériter les accueils du Souverain. Il était auteur d’une petite brochure , intitulée , Mes penfées , qui avait fait quelque bruit à Paris. Il la porte à Voltaire pour en faire part au Roi. Parmi ces penfées , dont la plupart ne font que les rêves d’une jeune tête chaude , il y en avait deux conçues en ces termes.

. ,, Voltaire n’eft pas le plus grand poëte , et c’eft le ,, mieux récompenfé. ,,

, ,, Le Roi de Prude a auprès de lui de beaux efprits,

,, comme les Princes d'Allemagne ont des finges dans „ leur palais. „ • ...

On lut ces deux penfées au fouper du Roi , et il ne fut queftion de la BeaumeUe , que comme d'un étourdi. Ce jugement, qui était un des fecrets du fouper du Roi, fut rapporté à la Beaumelle , qui dès ce moment devint pour Voltaire un ennemi peu dangereux , mais trèsimportun.

LA vie

lit»

Cependant les beaux- efprits fe cantonnaient déjà à la cour de Frédéric II. D’Arget , qui était un homme fage » et qui prévit que les philofophes français ne tarderaient pas à donner la comédie en Prude , fe retira, emportant avec lui les bienfaits, l’eftime et les regrets du Roi fon maître. La Beaumelle , après une aventure galante , et quelques mois de prifon , partit pour l’Allemagne , où il eut d’autres aventures avec une femme-de- chambre , qui avait volé fa maîtrefîè. D 'Arnaud ne fait pour qui combattre : la reconnaiflànce devait l’attacher à Voltaire, qui dès fon enfance avait eu pour lui des bontés paternelles; mais il ménageait Maupertuis , qui pouvait le faire entrer à l'Académie de Berlin. Une conduite équivoque le rend fufpect aux deux partis: le Roi le renvoie, et la France, fa patrie, où il fe retira, eut un grand homme de plus.

. Kanig , autrefois grand ami de Maupertuis , alors fon rival et fon confrère à l’Académie de Berlin , foutint que le principe de la moindre quantité , était faux , et qu’en géométrie il n'était pas une découverte nouvelle. Maupertuis , qui prétendait; avoir deviné cette loi du minimum , comme il fe vantait d'avoir découvert l’applatiffement des pôles de la terre, fit exclure Kanig de l’Académie. Sa place de préfident et de tréferier lui donnait une grande influence fur le fuffrage de fes confrères.

s Voltaire prend le parti de Kanig opprimé, devenu fon ami , et avec lequel il avait vécu à Cirey l'efpace de deux ans. Il publie pour fa déftnfe un petit factumXui l’injuftice de Maupertuis , fur l’irrégularité de fes procédés , et fur la fâuffeté , ainfi que fur l'inutilité de la loi du minimum ,

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L’amour-propre de Maupertuis ne tint pas contre ce premier acte d’hoftilité. Il fe met au lit , et Frédéric II, qui aime Voltaire , qui penfe comme lui , mais qui ne veut pas qu’on fe moque du préfident de Ton Académie > a la bonté de venir à Berlin le voir et le confoler.

Cette vifite du Roi met les beaux efprits du côté de Maupertuis ; dès ce moment , Ton adverfaire eut tort à leurs yeux ; il ne fe déconcerte pas ; et met les rieurs de fon côté. Il fait imprimer le tombeau de la Sorbonne ; et dans ce tombeau, avec l'Avocat-général du Parlement de Paris , dont il a à fe plaindre , avec le théatin Boyer qui Pavait molefté. pendant cinq ans et qui venait de mourir , il enferme Maupertuis , qui n’était pas encore mort. Cette plaifanterie lui donna un redoublement de fïevre , et le Roi eut encore la bonté de venir voir et confoler fon Préfident malade. Il fit plus , il ordonna de brûler ce tombeau , auquel il avait lui-même ajouté quelques pièces , et dont dans d’autres circonftances il fe ferait fort amufé.

Cet ouvrage peu connu , qu’à Paris on attribuait à l’abbé de Brades , et dans lequel cet abbé avait en effet mis quelques phrafes , était à peine brûlé que l ‘Akakia parut. C’était encore une nouvelle plaifanterie qui couvrait Maupertuis de ridicule. Le Roi la connaiflâit : il en avait . ri en particulier avec Voltaire , qui en la travaillant avait employé plufieurs de fes idées, mais il ne voulait pas qu’elle devint publique. Ce n’était pas là l’intention de l'auteur , qui , en parlant de Maupertuis , difait : ,, Je „ l’ai prié de voir monfieur de Jarriges , l’un de mes n jûges, et il me l’a refufé , dans l’efpérance que le juif

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„ Herfcheld me ferait pendre. Il a voulu la guerre , il ,, me l’a déclarée : c’eft à lui à fe défendre.

Voltaire avait déjà, dit-on, pour l’imprellion d’un ouvrage , une permiflîon du Roi. En remettant à l’imprimeur de Potsdam Y Akakia , il remet en même tems cette permiflîon , et Y Akakia fut imprimée. Le Roi prend très-mal l'efpiéglerie : toute 1 édition eft faifîe et brûlée. Frédéric ne voit plus en Voltaire le philofophe , le grand homme, fon ami; et Voltaire, de fon côté, ne voit plus en Frédéric ni l’ami , ni le philofophe ; il ne voit qu’un Roi courroucé , qui prend trop de part dans une querelle de littérature. Il quitte Potsdam et fe retire à Berlin. Il était encore dans l’antichambre du Roi , lorfqu’il dit à fon domeftique : Débarrajfes-moi , mon ami , de ccs marques honteufes de la ferviiudt. C’était l’ordre du mérite et la clef de chambellan , qu’il fit remettre au Roi : quelques-uns ont prétendu qu en fe retirant tout en colere , il les avait fufpendus à la clef delà porte de la chambre du Roi. > .

L’abbé de Frades , chargé fur le champ de çkniander à Voltaire une lettre d’excufe à Maupertuis , le fuit à Berlin, lui notifie les volontés du Roi, et le prévient fur l’ordre qu’il a , en cas de refus , de rapporter fa réponfe en propres termes. Cette réponfe fut énergique ; ce fut celle qu’un Français , dans fes bruyantes humeurs, ne peut impunément fe permettre qu’à l’égard de fes inférieurs. Eft- ce bien là , demande l’abbé de Frades , ce que je dois dire à Sa Majefté de votre part ? Oui , réplique Voltaire , a joute^-y que je vous y ai envoyé vousmême^ayec lui. (17)

Avec

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Avec les gens d’efprit , il y a des reflources. Un Roi qui n'eût été Amplement que Roi , eût écrafé Voltaire. Frédéric , qui, à l'avantage d'être Roi, joint encore un grand fonds de philofophie, éclate de rire, lorfqu'il entend la réponfe de Voltaire, qu’en tremblant, bégaye l’abbé de Trades. Il fe la fait répéter plufieurs fois , et à chaque fois , fes éclats de rire redoublèrent. Comme il efpérait retrouver en Voltaire le philofophe, il lui renvoie fon cordon , fa clef, et le rappelle à Potsdam.

La fcene qu’occalîonna cette nouvelle marque de bonté , eft encore une de ces Angularités qui n'ont point d’exemple. Voltaire , en reparaiflànt devant le Roi, tenait YAkakia à la main. Il le jette au feu, en difant et répétant : j. Voilà, Sire, voilà les relies de ce malheureux livre „ qui m’a fait perdre votre amitié.,. En ce moment, qu’on imagine voir devant la cheminée le Roi s’efforçant de dérober 1 ’Akakia aux flammes, Voltaire d’une main s’oppofant aux efforts du Roi, tandis que de l’autre main, avec la pincette, il enfonce XAkakia au feu. Le Roi l’emporte à la fin : il brûle fes manchettes et fauve le livre. Les deux philofophes finirent par rire et s’embrafler.

Pendant cette attendriflànte comédie, jouée par les deux plus grands acteurs , et certainement les deux plus finguliers hommes du fiecle , XAkakia imprimé en Hollande , et répandu dans toute l’Europe , fefait rire tous les favans aux dépens du Préfident de l’Académie de Berlin.

Le Roi fait bientôt cette nouvelle efpiéglerie , et les froideurs recommencent. L'état de Voltaire devint alors très-pénible : il fent plus que jamais la pefanteur du joug

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qu’il s’eft impofé. L’orage qu’il vient deffuyer ne le raifure pas fur l’avenir : il eft d’ailleurs triomphant ou il n’eft plus. Paris lui fcmble entièrement changé à fon égard. Boyer , fon perfécuteur , eft mort. L'encyclopédie s’y imprime fous les aufpices du gouvernement. On applaudit à fa tragédie de Mahomet , repréfentée malgré Berner, lieutenant de police, fur les ordres de M. d ’Argenfon, fecrétaire d'Etat. Ses amis l’invitent à revenir dans fa patrie , jouir de fa gloire et d’un repos qu’il ne trouve plus dans le palais d’un Roi.

La liberté de fe retirer , qu’il follicite de nouveau , lui eft accordée; mais le Roi, en la lui accordant, demande { à clef, fon cordon et le traité qu’il a fait avec lui. Cela annonce une difgrace : c'eft alors que Voltaire met quelque prix à des diftinctions qu’il a voulu rendre volontairement : l’en priver , femble être un affront dont fcs ennemis pourront triompher. Il ne parle plus defa retraite ; mais après un féjûur de trois mois encore en Pruffe , il demande d’aller aux eaux de Plombières. Frédéric confent à ce voyage, qu’il croit néceflàire à fa fanté, et ne tarde pas à s’en repentir.

A peine Voltaire fut-il hors des Etats de Sa Majefté, qu’on répand à Berlin une épigramme contre elle, et on a foin de la lui attribuer. A quelque tems de là, parut en Saxe la Vie privée de Frédéric IL Ce libelle (i 8) f^ encore mis fur fon compte. Le Roi qui fe doutait déjà que les eaux de Plombières n’étaient qu'un prétexte pour le quitter, le fit arrêter à Francfort-fur-le-Mein.

Les ordres du Roi furent exécutés avec une rigueur fixcelïïve. On l’enferma à l’hôtellerie du Bouc. En fortant

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d’an palais , un philofophe français ne pouvait plus mal tomber : on l’y retint jufqu à ce qu’il tût remis la crôix de mérite, la clef de chambellan, le traité qu’ils avaient fait enfemble , et le manufcrit de fes poéftes. Douze foldars le gardent à vue, veillaient nuit et jour à la porte du Boue.

Madame Denis , fa niece, qui était venue le joindre à Francfort , fut, malgré un paffe-port du Roi de France, arrêtée, et fut encore plus étroitement obfervée. Ce* faveurs fignalées , auxquelles le fecrétaire eut très-bonne part , durèrent un mois , au bout duquel on rendit à Voltaire fa liberté.

Voltaire était libre : fes malles, fes papiers et fes piftolets, tout lui était rendu. Sa chaife de pofte était prête. Une faufïè allarme faillit à le plonger dans un embarras pire que celui dont il était à peine échappé. Des obfervateur* lui parurent roder autour de l’auberge; et fur quelques propos équivoques qü’on lui tint) il s’imagine qu'il Va encore être arrêté. Dans ce moment où la frayeur le domine , un homme fe montte à la porte de fà chambre. Il croit qu’on en veut encore à fa liberté , et la colere étouffant en lui toute réflexion, il prend un piftolet et court fur lui. La fuite précipitée de cet homme et fes cris , portent le trouble et l’alarme dans l’auberge et dans la rue. On parle de recourir à l’autorité du Magiftrat : pendant qu’on eft aux avis , Voltaire hâte les préparatifs de fbn départ, monte dans fa chaife de pofte, et quitte Francfort. ,

Lorfque les Rois font arrêter quelqu’un, ils paient largement les captureurs, et tous les frais de capture*

On en agit tout autrement à l'égard de Voltaire ; il fut contraint de payer tout ce qu'il en avait coûté pour l’arrêter, pour le (urveiller, et le tourmenter pendant un mois. Un pareil traitement lui parut digne de fouvenir; et c’eft ce qui nous valut cés Mémoires finguliers , qu’il écrivit au moment où la plaie était encore {oignante et douloureufe ; Mémoires tenus pendant Ci vie , dans un profond fecret, et qu’une indiferétion a révélé fîx ans après fa mort; mais qui , dansl’hiftoire de l’efprit humain, deviendront précieux, à mefure qu’on perdra de vue le motif qui les dicta. On aimera toujours à voir un grand Roi en déshabillé ; et dans l’opinion des hommes qui penfent, Frédéric n’en paraîtra peut-être que plus grand.

En effet , il efi certainement beaucoup moins piquant pour la curiofité , et moins utile pour l'avancement de la raifon, de favoir que ce Roi héros, fur un ordre donné à propos, a pris une ville, gagné une bataille, mis en déroute une armée françaife , que de voir , ainfi que cela eft rapporté dans ces Mémoires , un Roi philofophc fe vêtir d'une jaquette et d’un large rabat de minifire du St. Evangile , ayant avec lui deux philofophes affublés d’un femblable accoutrement : et ainfi faire mener en fa préfence , par deux foldats armés , un prédicant qui , - dans un fermon, l’avait comparé à Uérodes, l’interroger charitablement, et fans être connu, fur la famille de cet Hérodes, lui demander fi ce Roi, dont il avait mal parlé dans fon fermon, était le premier du nom, et fur l’embarras du prédicant à répondre, lui dire avec bonté: „ Comment, mon frere, vous prêchez contre un Roi, ,, et vous ne connaillcz pas fa famille ? Cela n’eft pas

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j, bien : allez en paix , et fi vous ne voulez pas être „ excommunié , ne retombez plus dans cette faute. „

Un Roi ordinaire dans fes vengeances eût puni , exilé , peut-être enterré pour la vie dans le fond de quelque Baftille , un pareil fermoneur. Frédéric , le philofophe, Frédéric borna b fienne à convaincre l’indifcret prédicant d’ignorance , et à Ce moquer de lui. C’eft la leçon la plus philofophique qu'un Roi ait jamais faite à un prêtre coupable ; c’eft peut-être airffi de toutes les actions de ce grand Roi, celle dont le fouvenir -égaie davantage fa vieiilefîè. „ ■

En terminant ce- chapitre, nous devons dire •que. lés ordres pour arrêter Voltaire furent donnés dans un premier mouvement de colere , dans un tems où le Roi dePrufte, le croyait auteur fur le cri trompeur de fes nombreux ennemis , d’uh libelle infâme , lous le titre de fa Vie privée. Lorfque ,fa Majefté eût vu cette monftrueufe production , elle jugea qu’elle n’était point de Voltaire. Elle avait un goût trop épuré , pour ne pas fentir que i’hiftorien du Siècle ce Louis XIV , ne pouvait avoir écrit plattement de pareilles méchancetés.

Frédéric fe reconcilia, et reprit bientôt avec Voltaire fon ancien commerce de lettres : il en fit de nouveau le confident de fes poéfies , et dans la fuite , lui offrit encore contre fes perfécuteurs , auprès de lui , un aille que le philofophe fe garda bien d’accepter. Il n'eft pardonnable d’être chez les autres y même dans le palais d’un Roi , que larfqu’on ne peut*être chez foi.

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