CHAPITRE XVI
Voltaire aux Délices. De Geneve et de RoufTeau. Conduite de Voltaire envers Rouffeau pcrfécuté.
ANNÉES
IL* a Cour des Rois ne convenait ni à la gloire ni au repos de Voltaire , pour être un grand homme, il fallait qu'il fut dans la retraite, et pour être heureux, il fallait qu'il fut chez lui.
De Francfort il vient à Colmar. Pendant fon féjour en cette ville, il mît en ordre les annales de l Empire , efpece. £ almanach moins fait pour être lu.que pour être médité , mais dans lequel rcgne une philofophie que , jufqu’à Voltaire , on n'avait jamais vue dans l'hiftoire.
Toujours incertain de l'endroit où il s'établirait , M. à! Argentai fon ami , qui était venu le joindre à Colmar, lui propofë de rentrer à Paris : des Genevois le follicitent de s’établir fur leur république, et il fe décide à aller à Lunéville voir le bon roi Stanislas qui le retint • dans fon palais , et dans lequel il eut quelques tracafferies avec le nommé Aliot , chargé de veiller aux dépenfes du palais ; et qui , comme tous ceux de fon état , fefâit fa fortune en parlant d’économie , et en criant contre les déprédations.
ci voitaïre.
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En quittant le Roi Stanislas , le philofophe fe retira chez les moines de Senones. Dom Calmet qu’il connaifTàit, était leur abbé. Voltaire, avait befoin pour l’ouvrage qu’il travaillait alors , de fouiller dans une bibliothèque de religieux. Il fut reçu chez ces moines avec d’autant plus de plaifir , que Calmet efpérait en faire un bon chrétien , et le philofophe fe compofta li raifonnable-ment tout le tems qu’il habita cette abbaye , qu’a près fon départ le pete abbé fe vantait d’avoir converti le plus grand déifie que la terre eût jamais porté ; telles étaient les expreflions du bon homme.
Voltaire bien converti par Calmet , Auteur de YHifioire de Vampires , vient à Geneve , où il acheté à vie la maifon des Délices , lîtuée fur le territoire de. la. république. Avant de s’y établir , il voulut voir Lyon. Çe fut un moment d’ivieflfe pour cette ville. Quelque part que la curiofité le menât , il était auffi-tot environné d’une foule d’admirateurs, on y joua Brutus et la tragédie du duc de Foix, C’eft à ces fpectacles que le public lui rendit principalement {« hommages. Tous les yeux étaient tournés vers lui. Au moindre figne d’approbation qu’il donnait aux acteurs , on applaudirait à lui- même ayec une efpece de fureur. Tout le tems qu’il féjourna à Lyon , on n’y parla que de vers , de talens et de gloire. Plutus femblait s'en être exilé et avoir laifle fon trône à Apollon,
La maifon des Délices où Voltaire vint enfuite s’établir, ne porta point en vain un fi beau nom. En peu de tems elle devint la maifon d ’Arfiipe. Tous les plaifirs et les agrétnens de la vie s’y réunirent. Il y eut des bals , des
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fêtes , des comédies , des foupers. Les étrangers y i
abordaient de toutes parts. Les Genevois, y étaient I
bien reçus. Madame Denis fa nièce en fefait les honneurs. ! [
L'un des premiers fruits de cette retraite fut un chef- t d'œuvre. Voltaiie n’était jamais plus grand que dans les fujets que fon imagination créait. C’eft là qu’on voyait j le philofophe mêlant toujours la morale au tableau des j nations qu'il mettait fur la fcene. Telles étaient les tragédies de Zaïre , à' Attire , de Mahomet . Telle fut celle de Gengis-Kan , prince Tartare , qui , après avoir fournis par les armes un peuple paifible et heureux , fe .i foumet lui-même aux loix de ce peuple.
Parmi les hiftoriens et les poètes dramatiques , anciens et modernes , Voltaire était déjà afïis au premier rang ; il voulut encore avoir la première place parmi le9 romanciers , et nous eûmes Candide , ouvrage plus gai , plus varié , encore plus moral et d'un meilleur ton que.
Dom Quichotte ; ayant en outre cette perfection de brièveté qui manque au roman Efpagnol. Pendant plusde deux ans , on ne parla dans le monde que de Candide.
Point de militaire , point de magiftrat , point d’évêque, point de financier qui n’eût lu fon Candide. En fociété, c'était à qui citerait quelqu’aventure ou quelque bon mot de Candide ; et l'on concluait toujours que pour être heureux, il fallait, comme Candide , finir par cultiver fon jardin.
Depuis long-tems on était dans l’attente d’une hiftoire univerfelle : elle parut enfin fous le titre d'Ejfai fur l'Efprit et les Mœurs des nations. Cet efîài eft un magnifique tableau de tous les peuples qui méritent d’être connus.
ÏI VOLTAIRE. IJ7
A chaque point de ce tableau , on voit le philofophe déclarant la guerre au fanatifme et à la tyrannie , fefant parler hautement les droits imprefcriptibles de l’homme contre le droit du plus fort. Cet ouvrage fera éternellement regardé comme un monument que la philofophie a élevé pour le falut du genre-humain. Un écrivain peu connu qui eût élevé ce monument, eût étonné l’Europe. Des Français , accoutumés depuis quarante ans à des chefd’ocuvres de la part de Voltaire , admirèrent la hardiefle, ainfi que la beauté de l’ouvrage , çt en parlèrent peu. Ce fut pourtant pour en confacrer l’époque qu’on frappa à la gloire de Voltaire une belle médaille fur laquelle, d'un côté, on voyait fon portrait, et furie revers cette fiere légende : il arrache aux nations le bandeau de l’erreur.
Pendant qu’enfeveli dans la retraite , il s’occupait du bonheur et de l’amufèment de fes contemporains, les méchants travaillaient à fa perte. On fit courir , dans le public, des manuferits de la Pucel/e d’Orléans, dans lefquels on avait inféré des vers criminels contre Louis XV, et contre la marquifede Pompadour , alors toute-puiffante. Le jeune Grajfet de Geneve fur commis par cette dame pour lui en avoir un exemplaire à quelque prix que ce fut. Ce même Grajfet donne avis à Voltaire de la commiffion dont il eft chargé ; il ajoute qu’il en connoît un exemplaire dont on veut cinquante louis d’or. Voltaire promet les cinquante louis, et ne demande qu’à voir les vers contre Louis XV, et contre madame de Pompadour. -
Grajfet revint le lendemain aux Délices porter les vers et gagner les cinquante louis d’or. A la lecture de ces vers criminels , V oltaire s’écria plufteurs fois , jjtfuis perdu.
On veut en vain le raflurer contre cette terreur panique,' lorfque s'imaginant que Grajfet a le poème dans fa poche, il le prend tout- à- coup à la gorge, en criant : rends , malheureux y rends cette infâme Pucelle , ou je t’étrangle. Le jeune homme fe dépetre de fes mains et fe retire avec précipitation.
Voltaire monte en voiture, court à Geneve, le dénonce et le fait emprifonner. Grajfet avoue que le manu fcri t de la Pucelle eft chez un marchand de fer. Il fut trouvé chez une lingere et brûlé.
Après trois jours de prifon, Grajfet fut élargi; mais fuivant la loi de Geneve, Voltaire à fon tour était obligé de fè conftituer prifonnier. Grajfet réclamait la loi : mais M. de Paulmy , alors envoyé par la cour de France auprès de la république , recommande au magnifique Confeil la vieilleflè et le repos de Voltaire , et Grajfet a ordre de refter tranquille. Ce jeune homme nepouvantpourfuivre Voltaire en juftice , ameute contre lui les pafteurs et les théologiens de Geneve. Parmi eux il y avait Jacob Vernet, qui autrefois érait venu fouvent aux Délices prêcher la rolérance à table , et s’offrir à Voltaire pour être l’éditeur de fes œuvres. Le philofophe avait refit fé les fervices du théologien et s’en était fait un ennemi implacable.
Le goût, la politeflè, le vrai fàvoir , une raifon éclairée s’introduiraient infenfiblement à Geneve. Il n’y a pas grand mal, difaient les uns, fi nous en fommes plus inftruits, fi nps femmes font plus aimables , fi nous nous amulons un peu plus que par le paffé. C’eft un grand bien dont nous fommes redevables à Voltaire. Indépendamment des plaifirs de l’efprit que nous lui devons, il
DI VOLTÀIRÏ.
augmente confidérablement notre numéraire , Toit par la. foule d’étrangers qu’il attire dans notre cité , foit par le commerce que nous fàifons dans toute l’Europe de fes écrits.
Les rigoriftes au contraire, criaient au fcandale; ils craignaient ce que par tout ailleurs les gens fenfés défirent, que Genevene devînt un peuple de penfeurs, une république de philofophes. Leurs pafteurs ne préfageant, fi ce bien arrivait , que la perte de leur crédit échauffaient le parti de ces rigoriftes. La févérité avec laquelle ils vivent pour fe maintenir en confidération , les excluant du bal et de la comédie , ils ne parlaient que de damnation poar ceux des réformés , qui , oubliant qu’ils étaient les ènfans de Calvin, cherchaient en goûtant des plaifirs honnêtes , à adoucir l’amertume dont cette vie eft em* poifonnée. Ils avaient pour eux la lie du peuple , fur laquelle ils dominent néceflàirement , parce qu’elle eft toujours la plus ignorante.
Les ouvrages de Roujfeau donnèrent un nouveau degré d’activité aux efprits déjà violemmentagités. Rouffeau était l'homme le plus éloquent qui eût encore paru , non de cette éloquence de mots et de phrafes , mais de cette éloquence qui éleve l’ame , qui l'embrafe, et qui l’enveloppant dans un tourbillon de raifonnemens vrais ou faux , l’entraîne par-tout où elle veut. Malheureufement il n’employa fouvent cette éloquence qu’à foutenir des paradoxes. Il commença par décrier l’état civil, fou tenant que l'homme qui penfe , eft un animal dégradé ; que fon véritable état , (on état de bonheur eft d'être bête , et qu’il s’éloigne de ce bonheur , à meforc qu’en s’inftruifant , il s’écarte de cet état primitif.
LA VIE
Ce paradoxe ou plutôt cette fottife eut le malheur d’être accueillie par l’Académie de Dijon. Voltaire, à qu iRouJfeau envoya fon difcours , l’en remercia par une lettre trèsflatteufe et dans laquelle il lui difait agréablement qu’on n’avait jamais mis tant <T efprit à vouloir nous rendre bêtes „ et qu’en lifant fon difcours il prenait envie de marcher à quatre pattes. Cette légère plaifanterie qui renfermait pourtant un éloge , offenfa Rouffeau qui devint l’ennemi de Voltaire, fans que celui-ci de très-long-tems eut lieu de s’en douter.
Roujfeau , par l'accueil qu’on fit à Ion livre fur t inégalité des conditions , enhardi à en avancer -d'autres , fe mit à déclamer ouvertement contre les fciences, les beaux-arts, les belles- lettres , contre la philofophie , écrivant que tout cela n’était propre qu’à détériorer l’efpece humaine , qu'il difait deftinée par la nature à habiter les forêts et à fc nourrir de glands.
Emile , ce roman d'éducation , mais le meilleur ouvrage qu'on ait jamais imprimé en aucune langue fur cette matière , non par tout ce qu’il contient , mais par une infinité de vues utiles qu’il renferme , éleva un grand orage fur fa tête. Le parlement de Paris fit brûler cet ouvrage , qui avait été imprimé en Hollande avec la permiffion de Leurs Hautes-Puiflinces , et décréta Roujfeau de prife de corps. On ne prononcera point ici fur ce décret , nous ne voulons pas jouir en ce moment du droit qu’a tout hiftorien de dire fon fentiment fur les arrêts d’une Cour de juftice. Nous nous bornerons à avouer , que jufqu’alors nous n’aurions pas cru qu'un étranger fût jufticiable d’un tribunal fur le territoire duquel il n’a commis aucun délit.
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DE VOLTAIRE. I4I
Voltaire qui du fond de fa retraite des Délices , avait vu l’orage prêt à éclater fur la tête de Roujfeau , lui fit offrir , contre la perfécutibi? dont il était menacé à Paris , la maifou de ï Hermitage. C’eft là , difait -il , que fans danger il pourra philofopher à fonaife. Roujfeau répond à ces offres de fervice par une lettre fort connue , dont voici le commencement et la fin. Te ne vous aime pas , monjieur , parce que vous corrompe £ ma république par vos comédies.
Notre em'iJean-Jacques eft plus malade que je ne croyais, fe contente de dire Voltaire. Ce ne font ni confeils ni fervices qu’il lui faut , mais des bouillons. Cette anecdote eft peut-être peu digne de l'hiftoire ; mais elle a pour objet deux hommes célébrés , dont les moindres particularités font intéreffàntes.
Cependant cette république fi chere à Roujfeau , ne tarda pas à imiter l’exemple du Parlement de Paris: elle fit brûler Emile et décréta de prife de corps fbn Auteur. Ce qu’il y eut de remarquable, c’eft que ce ne furent pas ceux que Voltaire avait corrompu parfes comédies qui condamnèrent Roujfeau ; et ce que nous croyons être en droit d’affurer , c’eft que Voltaire fit des démarches pour arrêter le zele de fes perfécuteurs. La veille du jugement , il invita à dîner aux Délices plufieurs Genevois en crédit. Pendant tout le repas , il les entretint de l’indulgence qu’on doit aux opinions des hommes et de l’exécration à laquelle tout perfécuteur eft dévoué.
Ces vérités ne firent pas impreflïon fur l’efprit de tous les convives. Il y en eut un qui en fortant de tahle , alla cabaler contre Roujfeau et demander la condamnation de fon Emile. Voltaire ne voulut plus voir ce charitable et zélé
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républicain; et le décret porté contre Rouffeau qui avait quitté Geneve depuis trente ans, et qui n'avait violé aucune loi de la république , lui ^arut aufïi abfurde qu'irrégulier.
Si dans tous les gouvernemens on eût penfé comme le Parlement de Paris et le magnifique Confeil de Geneve, Rouffeau , fans expofer là vie , n’eût pu s’établir nulle part. Difons plus , nul homme de lettres ne pourrait voyager en fûreté.