‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 20 sur 38 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Voltaire fe fait Jujlice de fes ennemis . Adoption de Mlle . Corneille. Il quitte la maifon des Délices.

ANNÉES

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X 3 epuis plusieurs années , on voyait en France une cabale impudente et méprifée , qui affectait de parler des philofophes comme d’ufte faction dangereufe à l’Etat. La plupart des aboyeurs qui formaient cette cabale, étaient des littérateurs médiocres , qui par leurs clameurs , cherchaient à faire leur cour à des dévotes en crédit , pour avoir quelque penfion ou quelque bénéfice. A force de crier , ils parvinrent à rendre fufpects ceux qui cultivaient paifiblement la philofophie. C’eft eux qui plongèrent dans le donjon de Vincennes le célébré Diderot (19) , qui

DE VOITAIRE.

provoquèrent le décret de prife de corps contre Roujfeau , et la fuppreflion de l’Encyclopédie , ce vafte dépôt de toutes les connaiflances humaines , qui armèrent les gens de loix contre le vertueux et honnête Helvétius , lequel ne défarma Tes juges qu’en leur demandant pardon d'avoir feandalifé les faibles. Ce furent encore ces énergumenes qui attirèrent l’arrêt qui fit brûler le précis du cantique des cantiques , et le beau réquifitoire qui demanda cet arrêt. ( 20 )

O11 doit mettre au nombre de ceux qui , par leurs clameurs , fe fignalerent le plus contre les philofophcs , un nommé Chaumeix , fils d'un marchand vinaigrier , et le dénonciateur de l’Encyclopédie , un abbé Guion , dont le nom aujourd’hui eft aulïi ignoré que celui de Chaumeix j un abbé Gauchat , qui fit plus de vingt volumes pour prouver que Montefquieu , l’un des plus beaux génies dont s’honore la France, ne croyait pas à la religion catholique > un abbé Joannis , qui fai fait le Tournai chrétien ; un abbé Dinouard , aflocié de Joannès , et que M. de St. Foix força , en préfence du lieutenant de police , à lui demander pardon de l’avoir calomnié dans fon Journal chrétien i un récollet Hayer , un jéfuite Bertier , qui oubliant que fà compagnie de Je fus était en guerre ouverte avec les janféniftes , crut pouvoir la déclarer impunément aux philofophes ; un M. Pahjfot , qui n'ayant pu fe concilier l’eftime de quelques-uns d'entr'eux , les fit jouer fur le théâtre , et les repréfenta comme une aiïociation decoupebourfes } un M. le Franc de Pompignan , qui voulant obtenir l’honneur d’élever les en fans de France , et ayant obtenu un fauteuil à l’Académie Françaifè , les dénonça le jour même qu’il en prit poffellion , comme des gens qui

ébranlaient le trône', enfin un Freron , qui après la mort de Desfontaines , ayant embrafTé le métier de folliculaire , ne ceflàit d'outrager tous les hommes de lettres.

Dans toutes ces fatyres alors fi décriées , et aujourd’hui fi profondément oubliées , Voltaire n'était point épargné. Le moment de fa juftice était venu , et cette juftice qu’il rendit à fes ennemis , fut un délaflëment à fes grandes occupations.

Dans le pauvre diable , petit poème , qui par la gaieté et l’im3gination qui y régnent , peut être mis à côté des meilleures fatyres de Boileau , il en immola une demi- ' douzaine à la rifée publique; et ceux qui échappèrent alors à fes railleries , eurent bientôt leur tour dans le Rujfe à Paris.

Le jéfuite Bertier , qui travaillait au Journal de Trévoux , et dont Voltaire avait beaucoup à fe plaindre, ne fut point confondu avec fes autres ennemis. Il le fit mourir en bâillant fur le chemin de Verfailles. Dès ce moment, ce jéfuite et fes confrères ne purent plus s’y montrer , fans exciter des éclats de rire : cela leur valut la perte d'une partie de leur confidération. Les hommes font ainfi faits; ils ceflènt prefque toujours d’eftimer ceux dont le public fe moque.

M. de Pompignan , qui en pleine Académie avaic ofé fignaler Voltaire comme un philofophe dangereux , fut pendant fix mois le fujet de fes tutlupinades. Chaque courrier qui arrivait de Geneve, portait un pamphlet contre lui. Les fi , les quand , les pourquoi , les comment, des couplets de toute façon , où le philofophe s’égayait aux dépens de fon détracteur, pleuvaient de toute part à

Paris

iê H VOtTAlRE.

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1 ?aris et à Vcrfailles. On fe les arrachait dans toutes les

fociétés , on y (avait par cœur le petit poëme intitulé : la vanité, qui fi ni flair ainfi :

„ Ctfar n’a point d’afyle où fa cendre repofe ,

„ Et l’ami Pompignan veut être quelque chofe !

Ces deux vers , devenus proverbe, étaient dans la bouche de tous les courtifans , et nous les avons trouvés gravés à la date de 1760, fur la muraille d’une des chambres de la Baftille.

L’humiliation de M. de Pompignan était entière : il n’ofa plus fe montrer ni à Vetlailles, ni à l’Académie Françaife. Un mémoire, qu’il préfenta au roi contre Voltaire, mit le feeau à tous fes ridicules. C’était en effet le comble de la vanité de penfer que Louis XV , occupé d’une guerre très-férieufe , et même très-malheureufe , s’occuperait auiü d’une querelle de beaux-efprits.

Cependant, croirait-on que ce ne fut qu’à la vanité de M* de "Pompignan que Voltaire dut fon repos i Si, au lieu de faire un mémoire au Roi , il eût porté plainte au parlement, l’affaire devenait très-férieufe. Voltaire y avait pour ennemis tous les. janféniftes , dont il avait fî fouvent confpué la fecte : on y était , en outre , très-irrité du ton de mépris dont il venait de parler , dans un écrit très-connu alors, des niagiftrats qui condamnèrent au feu fon Précis du cantique des cantiques. En voici un extrait : nous le tranfcrivons en le défapprouvant , pour rendre juftice à la modération du parlement à fon égard.

,, J’apprends, avec mépris, que le Précis du cantique des ^cantiques a encouru lacenfure de quelques ignorans qui „fontlesentendus.Ges pauvtes gens ont jugé cet ouvrage,

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„ comme ils jugeraient une jouiiïànce de l’abbé de VAt- „ tagnant .... Us s'imaginent que la nature a été au fond „ de l’Afie ce qu’elle eft dans la Cour du palais.. .Il faut „ apprendre à ces pédans petits-maîtres, qu’il y a une ,, grande différence entre les moeurs afiatiques et celles ,, des badauts de Paris ....Le Cantique des Cantiques ,, n’eft pas fait pour notre langue, difent ces hypocrites ,, qui lifent l’Aloïfia t et $ui prennent des airs graves , „ en fortant des lieux que fréquentait Oliba . . . Sachez ,, que les plus vils excrémens, et le bourgeois le plus „ fier qui acheté un office, font égaux aux yeux du „ Créateur .... aux yeux du fage , rien n’eft odieux que „ l’efprit' d'ignorance et d'orgueil , qui juge de tout „ fuivant fes petits ufages et fes petites idées , etc. „

Le parlement qui ne daigna point fe venger de cette lettre , fe fût fait un vrai plaifir de rendre juftice à M. de Pompignan. Jugeons-en par le propos de l’abbé de Ckauvelin , confeiller de grand’chambre , à plufieurs de fes confrères , qui étant à la buvette , plaifantuient de fon mémoire au Roi. “ M. de Pompignan , leur dit-il, eft un mal adroit : s’il voulait avoir bonne et prompte juftice , ce n’était point au Roi y c’était à nous qu’il devait s’adrejfer. ** ( Il )

L’Evêque du Puy en Velay , le frere de ce même M. de Pompignan , qui était à Paris, le fujet de tant de railleries, defcendit dans l’arêne; il n'eut point le ridicule de recourir à l’autorité royale, pour venger fon frere (i cruellement vilipendé, mais il eut celui d'adrefler, à fes diocéfains, une inftruction pajlorale, dans laquelle il exhalait l’amertume de fon zele contre les philofophes

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Anglais et Français, gens fort peu connus dans le9 montagnes du Velay.

Voltaire , qui était celui à qui il en voulait le plus , fut traité fans ménagement , et le philofophe répondit à l’injlruction de Monfeigneur, par la lettre d’un Quaker à l’ami Jean George . Dans cette lettre il fe trouve autant de fel et de raifon , que dans les lettres de Pajcal, et plus de gaieté.

Un peut fouvenir de vengeance , oü pour parler plus chrétiennement, un refte de zele contre les philofophes, de la part du Prélat qui , du fiege du Puy , a paflfé à l’archevêché de Vienne, lui a lait excommunier, en 1781, les foufcripteurs des Œuvres de Voltaire. En lifant fon mandement qui ne reffemble en rien à ceux des Boffuèt et des Fénélons on eft fort tenté de lui dire : ,, Monfeigneur , dans un mandement qui doit régler la , , foi de vos fideles, pourquoi leur dites-vous que Voltaire ,, n’avait que le charlatanisme d’une érudition contrefaite , „ et qu’il avait une effronterie fyflématique ? Ce galimatias ,, n’eft point évangélique ; il n’intérefie le falut ni des „ bourgeois de Vienne , ni des vignerons de côte rôtie , „ ni des payfans qui cultivent les melons d’Ampuy, ni „ de nul autre de vos diocéfains.

„ Je connais les Dauphinois ; ils font gens d’efprit. Il „ leur importe peu de favoir, ainfi qu’il plaît à votre ,, Grandeur de l’adurer, que le génie de Voltaire était ufé; „ mais il importe beaucoup , lorfqu’on les inftruit au ,, nom de Dieu, de ne point les tromper, et.de leur „ parier en bon français. L’erreur , Monfeigneur, n’eft

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point la voie du falut , et le mauvais langage eft la „ voie du ridicule. „

Après que Voltaire, par Tes plaifanteries , eût ôté à Mrs. de Pompignan cette confidération qui auroit pu les rendre dangereux aux philofophes , s'ils avaient obtenu l'éducation des enfàns de France, qu'ils briguaient, il les oublia : il rendit même, dans la fuite , juftice au mérite de fon adverfaire.

Ç'eft au milieu de la guerre que Voltaire fêlait à fes ennemis , qu’ort repréfènta la magnifique tragédie de Tancrede , qui , pour la première fois , retraçait fur le théâtre français , aux yeux de la nation , les mœurs et les ufages de l'antique chevalerie.

Dans le tems que , tout- à- la- fois , Paris et les Provinces retentifiàient des applaudifïèmens donnés à cette tragédie , fon inimitable auteur préparait un acte de juftice rigoureufe contre ce même Préron , de qui , depuis dix ans , il avait reçu vingt outrages , tous foufferts avec patience.

On fait que cet homme-, qui , aujourd’hui n'eft connu que par fon nom devenu une injure flétriflante , s'égayait trois fois par mois aux dépens de Voltaire: on le difait autorifé par le gouvernement, et protégé par des hommes en place , pour molefter les philofophes ; la police , chargée de le contenir , avait ordre de le laifler écrire.

Ce ne fut point au ridicule, mais au mépris et i l'horreur publique que Voltaire , dans YEcoflaife , la meilleure de fes comédies , immola le fatyrique. Jamais il ne fut plus vrai de dire , en voyant IVafph fur la fcene , qu* Apollon avait véritablement écorché Marfias.

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Voltaire en vengeant les injures qu’il en avait reçues , Vengeait en même tems vingt écrivains eftimables , qui avaient à fe plaindre du folliculaire.

Les plaifanteries du philofophe , contre tant d'auteur* en fous ordre , furent regardées comme des actes de juftice , et il fe les fit pardonner par le fel dont il les aflaifonna. Des infectes dévoraient fes fruits. Il échenilla les arbres de fes jardins. C’eft le droit de tout propriétaire.

Détournons un moment nos regards de ces ridicule» fujets, dont nous n’avons crayonné PefquiiTe qu’à regret, et voyons Voltaire recevoir chez lui , avec la tendrelle d’un pere , un enfant qui était à Paris fans refïourc-e. C’était la petite fille , c’était les reftes du fang du grand. Corneille. Elle avait paflé fon enfance dans un village* occupée avec fa mere à faire de petits paniers d'ofier, que le pere allait vendre au marché d’Evreux. On les détermina à venir à Paris : pendant long-tems , ils furent réduits à traîner le nom de Corneille. Ce nom, à la longue, leur valut les générofités des comédiens français. Le produit d’une repréfentation de Rodogune , donnée à leur profit , fervit à payer leurs dettes. Cette reflource ne fut que momentanée. (îa)

On écrit à Voltaire au fujet de cette famille ,1e croyant capable d’une bonne action , et on ne fe trompe point : on lui propofe de recevoir chez lui Mlle. Corneille. Il bâtiflait alors une églife et un château. Malgré ces dépenfes , il crut , pour parler fon langage qu’u/i vieux foldat du grand Corneille , devait être utile à la petite fille de fon générale Tandis que madame Denis travaillait à l’éduçation de

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Mlle. Corneille , Voltaire s’occupait de Ton établifiement.

Il fit pour cela , fur les tragédies de Ton grand-pere , tin commentaire qu’on délirait depuis long-tems , comme on ouvrage utile et même néceflàire aux étrangers qui apprennent notre largue. On ouvrit une foulcription , dont le bénéfice forma, en partie , la dot de Mlie. Corneille. Un trait unique dans l’hiftoire de l’efprit humain , c ’éft de voir , prefque tous les Rois et les Princes de l’Europe , les Minillres , les Grands, les gens de finance , tous mus par Voltaire , et tous à d’envi les uns des autres , jo indre à fes veilles , leurs large (Tes , pour marier la petite fille d’un poëte français. C’eft là le cas de dire qu'un grand homme eft de tous les pays.

Ajoutons que les générofités de Voltaire , envers Mlle Corneille , pauvre et abandonnée , fe fêlaient dans un » rems où en France , de jeunes Seigneurs et de faftueux traitans , enrichilTaient des filles de théâtre, et le ruinaient pour les couvrir de diamans.

Cependant les diflèntions augmentaient de jour en jour à Gencve. Les idées de Roujfeau contre les fpectacles , et contre les plaifirs , y fermentaient plus que jamais. Les cris des prédicans achevèrent d’embrafer les têtes. On s’obftinait à ne vouloir ni théâtre , ni bals , ni plaifirs , ni efprit.. Plufieurs perfonnes prévoyant l’orage , fortirent de Gcneve. La'maifon des Délices n’était point un afyle qui put mettre Voltaire à l’abri des fureurs du fimatifme : entraîné par l'afeendant de Ion génie , à changer les opinions de fon fiecle , il devait éprouver , fur cette république, des tribulations, comme il en avait éprouvé par tout ■ ailleurs.

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Les Pafteurs de Geneve font comme les Eçcléfiaftiques de toutes les communions , attachés à leurs liturgies et à leurs préjugés ; et ceux qui , parmi eux , ne font pas efclaves de leurs préjugés , le font d’un état qui leur donne à vivre, et qui leur vaut la confidération du peuple. Ils en voulaient à Voltaire , et une frérie de cordonniers , en pays catholique , ferait peut-être moins irritée contre celui qui voudrait leur ôter Saint Crépi n , leur patron , que ne l’étaient les théologiens et les miniftres de Geneve contre Voltaire, d’avoir parlé du fondateur de leur communion, de Calvin , comme d’un homme atroce et barbare. Il ne fe crut point en fureté fur le territoire de leur république ; il abandonna la maifon des Délices , et alla habiter le château de Ferney , fitué fur les terres dp France.

C’eft ici que nous verrons le philofophe qui intérdïè autant par le bien qu’il Élit , que par les lumières qu'il répand.

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