‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 21 sur 38 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Voltaire à Ferney : il s'occupe fortement à faire réhabiliter la mémoire de Calas , roué par Arrêt du Parlement de Touloufe .

ANNÉES

J^Lpres que Voltaire fe fut logé dans un château convenablement à un philofophe qui jouilTait de cent quarante

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mille livres de revenu, il s’amufa à loger Dieu dans une églife honnête. Celle de Fefney était peu décente. Il la fît «battre , et fans exiger lçs contributions qu'en ces fortes de çirconftances on leve fur les vaflaux , il en fit conftruire une à fes frais.il eft vrai qu'en détruifant l'ancienne églife, il négligea les formalités canoniques 5 et l’Evêque d’Annecy, fur le diocefe duquel eft Ferney , s’en plaignit amèrement, „ De quoi fe plaint Monfeigneur , difait le philo- „ fophe? fon Dieu et le mien était logé dans une grange, ,, et je l’ai logé dans un temple honnête. Le chrift était de „ bois vermoulu , et je lui en ai fait dorer un comme un

empereur. ,,

Hors de 1 ’éjlife , et fous les fenêtres de fà chambre , le philofophe fit élever fon maufolée , et il fit prendre la mefure de la bierre qui devait un jour contenir fes cendres, comme un tailleur prend la mefgre d’un habit.

Ce monument d’une forme fimple et antique , placé fous fes yeux , le rappellait à fes derniers deftinées dont il parlait fou vent. Il eft vrai qu’il femait de fleurs le chemin qui l'y conduifâit. Il eut un théâtre dans fon château. Tous les pl ai fi rs et tous les agrémens de la vie , ainfi qu’aux Délices , ne tardèrent pas à s'y réunir. Les Genevois et les Genevoifes y venaient fouvent. On trouvait che» lui comédie , fouper , jeu , bals , et c’eft ainfi , difait-il,, qu’il fe vengeait des clabauderies des Miniftres Proteftans , qui avaient cherché à foulever le peuple çontre lui , lorfqu’il habitait les Délices ,

Tous les voyageurs qui venaient en Suifle et à Geneve , a’empreflàient à lui rendre leurs hommages. On était çurieux d'entendre , on s'honorait de voir un philofophe

DI VOLTAIRE. If}

qui , du fond de fa retraite , avait,, par Tes écrits , changé en mieux les opinions de prefque toute l’Europe. Les Princes étrangers manquaient rarement de le vifiter : la plupart des Seigneurs Français fe fefaient un plaifir de l’aller voir : plufieurs d’entr’eux firent fouvent de longs féjours chez lui ; tous les hommes de lettres en étaient bien reçus. La multitude des vifites coûtait peu aux études du philofophe : il les recevait le matin l'elpace de quatre à cinq minutes; et comme on le favait toujours occupé , on étaic attentif à ne pas fe rendre importun.

Tout fe paffait honorablement dans fon château : il ne montrait de l’avarice que pour letems. Il était même des circonftances, où, prelfé par le travail, il le dérobait à toute curiofité. Il arriva même quelquefois que des perfonnes refterent plufieurs jours chez lui , et en repartirent fans le voir, M. Guibert , auteur eftimable d’un ouvrage fur la Tactique , après un féjour de cinq jours , fe retirant avec regret de ne l’avoir point vu , lui envoie ces quatre vers ;

„ Je comptob en ces lieux voir le dieu du génie ,

„ L’entendre, lui parler, et m’inftruire en tout point;

„ Mais c’eft comme Jefus en fon Euchariftie ,

„ On le mange , on le boit et l’on ne le voit point.

M. Guibert , comme on peut le penfer , fut auflitôt rappellé et fort accueilli.

On pardonnait au philofophe de fe rendre invifible , parce qu’on favait que tout le tems qu'il donnait à des converfations oifeulës , il le dérobait à des études utiles. Souvent , et tout-à-la-fois il était occupé de diverfes

compofitions de tragédies , de comédies , de romans * de vers, d'hiftoire,dephilofophie, et même d’agriculture, de défrichement et de bâtimens ; il fuffifait à tout. Dans aucun tems de fa vie il ne fut au/Iï fécond , au/îî varié , aulli riche que dans fes demieres années , et l’on fiffla l’abbé de la Betterie , lorfqu’en 17(38 il imprima que Voltaire avait oublié de fe" faire enterrer. Ce bon mot n’avait même pas le mérite de la nouveauté ; il était une répétition de ce qu’on avait dit au feizieme fiecle , d’un poete nommé Dorât , le plus fécond et le plus ennuyeux de tous ceux qui n’ont d’autre métier que de faire des vers.

En 1762 , un événement épouvantable dans toutes fès circonftances , et dont le fouvenir glace encore d’effroi et d'horreur tout homme fenfible , arma Voltaire contre le fànatifme. Nous n’écrivons rien de nouveau, en parlant de cet événement , fur lequel les plus grands jurifconfultes exercèrent leur éloquence ; mais c’elf ici la place de le rappeller. On ne faurait dire trop fouvent les méprifès des juges ; et s’il était poflible , c’eft avec la voix et l’éclat du tonnerre qu’elles devraient être annoncées.

- Le Parlement de Touloufe fit mourir fur la roue , et fous fa barre du bourreau , un vieillard de foixante et huit ans , homme de mœurs /impies , et négociant d’une probité févere et connue. Il était Proteftant, et fes juges étaient Catholiques.

Pour l’afiàflineravec le glaive delà loi , ils le fuppoferent afiafïin lui-même de fon fils Marc-Antoine. Sa veuve , plongée dans un cachot , ne revit la lumière que pout entendre prononcer l’arrêt de fon bannillèment. Son fils Pierre fut au/îî banni ; mais pour le difpofer à une abju-

DI VOLTAIRE

ration , on l’enferma dans un couvent de Dominicains. Pierre , échappé des mains de fes convertifleurs , vint à Geneve avec fà mere profcrite et déshonorée. On les préfente à Voltaire , qui écoute le récit de la cataftrophe de leur famille avec horreur , mais avec cette défiance dont l'homme le plus crédule ne peut le défendre. Ils furent interrogés par M. le maréchal de Richelieu , et par M. le duc de Villars , qui étaient à Ferney. Le maréchal de Richelieu , après avoir entendu madame Calas , n’héfita pas de dire que le Parlement de Touloufe avait fait rompre un innocent.

- Des renfeignemens demandés par Voltaire, et donnés par des perfonnes en place , arrivèrent bientôt du Languedoc ; ces renfeignemens portaient que le fânatifme s’était mêlé au jugement de Calas ; que pendant l’inftruction du procès , les têtes des Touloufains étaient embrafées ; que l’erreur et la pafïion parlaient hautement, infenfément; que la raifon , réduite à gémir en filence , n’ofait élever la voix; que parmi les juges de Calas , aflemblés l’efpace de fix mois , il y eut des débats longs et opiniâtres ; que M. de la Salle , confeiller , fe retira à la campagne pour ne pas concourir à la mort d’un vieillard qui lui paraifïàit innocent ; que fur treize juges qui prononcèrent l’arrêt, il y en avait fix qui rejettaient la roue et le bûcher ; enfin , que le religieux , qui avait accompagné Calas , s’était écrié en defcendant de l’échafaud: Cefl un jujle qui ejî mort.

Voltaire fut de l’avis des fix juges qui ne voulaient pas la mort de Calas , et du bon Religieux qui avait recueilli fes derniers foupirs. Il ne douta pas que les cris d’une canaille effrenée et fuperftitieufe n’euffent égaré les juges. Il com-

mença par porter la caufe de Calas au tribunal du public , juge né et irrécufable du jugement des hommes. Il mit fous les yeux de ce tribunal les interrogations et les dépolirions vagues des témoins , les irrégularités de la procédure , un détail des circonftances de l’infanticide imputé à Calas, et toutes les probabilités qui concouraient à innocenter fa famille.

Les malheurs de cette famille Françaife et obfcure devinrent bientôt , par les foins de Voltaire, la caufe de prefque tous les peuples. Il fut intérefîèr en fa faveur la plupart des Souverains de l’Europe. Après qu’il eût fuffifamment préparé les voies et difpofé les efprits à entendre la vérité , il envoie madame Calas à Paris , pour y demander juftice au Roi contre fon Parlement de Touloufe. Elle Ce conftitua prifbnniere , et l’arrêt qui avait fait rouer et brûler fon mari , qui la couvrait elle- même et fes enfans d’opprobre , examiné par quarante maîtres des requêtes , fut caffé folemnellement.

Madame Calas fortit de prifon comme en triomphe. Un peuple nombreux l’entourait , béniiîant Voltaire , le Roi , fes Juges , et verfant des larmes d’attendriflement. Ces larmes étaient une efpece de pardon qu’on lui demandait , pour le fanatifme du peuple de Touloufe et pour la méprife de fes Juges.

Cei jugement et tout ce qui fe fit pour les Calas , eft une preuve de l’afcendant que Voltaire avait fur un fiecle qu’il avait éclairé, et qu’en éclairant il avait fubjugué.

Un Roi Catholique , deux Rois Proteftans , une impératrice qui profèfle la religion grecque, un Législateur qui fur le trône de Pruffe profefie ouvertement la religion

DE VOITAIRS.

naturelle : en un mot , tout ces Souverains ne deman- 4 derent point de quelle communion étaient les Calas ; mais fur ce que Voltaire leur dit , qu’ils étaient malheureux , et que c’était l’horrible fanatifme qui les avait plongés dans le malheur , ils s’empreflerent de leur envoyer desfecours. Un homme malheureux en effet appartient à toutes les communions ; il eft de tous les pays , de toutes les familles et de tous les rangs. • '

Les bienfaits de Louis XV , les générofités des Princes, 4ps Miniftres , en particulier de M. le duc de Choifeul , de vingt perfqnnes de diftinction, réparèrent , autant qu’elle pouvait l’être l’infortune des Calas.

Chaque trait de juftice , chaque acte de bienfàifance à. leur égard , voulait dire : nous condamnons avec Voltaire le Parlement de Touloufe, qui, dans fon égarement a fiit mourir fur la roue , et jetter dans un bûcher un vieillard vertueux et innocent. Il voulait encore dire:

,, Magiftrats , qui achetez le droit de juger vosfemblables,

,, qui confervez votre honneur en les déshonorant , qui ,, confervez la vie en la leur raviflânt , inftruifez-vous, ,,défaites-vous , fur -tout, de vos préjugés, et après », avoir égorgé en Calas un homme julte , tremblez , toutes „ les fois qu’il vous faut prononcer , fi un malheureux », qu’on traîne devant vous , doit vivre ou mourir. „

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