‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Voltaire défend le chevalier de la Barre , brûlé à Abbeville , par arrêt du Parlement de Paris : il défend fes amis et fe défend lui-même.

ANNÉES

andis que le procès de Calas fe rapportait au Confcil du Roi, parurent deux ouvrages de Voltaire, que les philofophes regardèrent comme deux nouvelles digues élevées par la raifon pour le falut du genre- humain contre les excès dufânatifme. L'un était un Traité fur la Tolérance, et Pautre le Dictionnaire philosophique. Ce dernier eft un livre de faits et de raifonnemens, et dans lequel fe trouvent cent chofcs vraies , agréables et utiles à favoir.

Les gens deglife s’élevèrent hautement contre ce Dictionnaire. Le premier cri de leur zele, de leur douleur, et peut- être de leur crainte , fut de dire qu’il était nuifiblc à la religion chrétienne. Il faut les en croire. Mais le faux zele, l’ignorance, mais l’erreur des Juges qui verferent le fang de Calas , ne furent- ils pas encore plus faneftes à la religion que ce Dictionnaire ? Peu de perlonnes s’enthoufiafment en lifant des raifonnemens métaphyliques; mais ii en eft une infinité dont Pâme honnête fe remue facilement au récit d’une action injufte et barbare. Le rems de la jeunelfe eft celui où les imprelïions font

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plus vives : c’eft le teins où le dévot aime mieux fort Dieu, et l’amant fàmaîtreflè, où le fuperftitieux eft plus farouche, et où les jeunes gens , que l’expérience n’a point encore mûris et inftruits, Tentent plus d’averfion pour les fanatiques : de -là nailTent leurs indifcrétions , leurs imprudences, leurs témérités.

Après le fupplice de Calas , il n’eft malheuieufemenc que trop vrai, que beaucoup de jeunes gens , dont les pallions étaient ardentes et la foi peu vive fe mirent à mal parler , à parler inconlidérément de notre fainte religion, lui attribuant des cruautés qui ne font dues qu'à fes abus. On doit mettre au nombre de ces jeunes gens inconfidérés le chevalier Lefivre de la Barre, à’Etalonde , Saveufe , Maillefer , le nommé Muinel. Ce dernier avait à peine atteint fa quatorzième année.

Dans une partie fecrete de plailir , ils mêlèrent étourdiment l’irréligion à la débauche , ils blafphèmerenc ce qu’ils auraient certainement refpecté , s’ils avaient été de fang froid : ils chantèrent des chanfons ordurieres, ils récitèrent \‘Ode à Priape , ils ftngerent les cérémonies de la confécration : ils étaient ivres; et quand on eft ivre, on ne fait ni ce que l’on dit, ni même ce que l'on fait. Ce qui eft certain, c’eft qu’ils ne donnèrent aucun fcandale. Ils n’avaient pour témoins que la fervante et le valet de l’auberge, gens accoutumés à ces fortes d’orgies. *

Le juge d'Abbeville commença une procédure criminelle contre eux. D’Etalonde, Saveufe, et Maillefer prirent la fuite. Le chevalier de la Barre, neveu de TabbefTa d’Abbeville, et parent du Préûdent à Mortier M. Lefevre

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d’OrmeJfon , fut arrêté. L âge de ce jeune officiel' , qui était celui de l’inexpérience, celui où l’on ignore la loi et les conféquences d’une impiété, lès talens qui donnaient de grandes efpérances, les fervices de fon grand-pere, officier-général , tout parlait pour lui , tout follicitait fà grâce. Les Juges du Ponthieu n’écouterent que leur zele qui n’était point celui de l’évangile. Ils en agirent à (on égard comme dans la loi de rigueur, les Maïfe et les Jofitê en agiraient envers les violateurs du culte public. Ils les 1 condamnèrent à un fupplice auffi épouvantable que s’il eût égorgé fa mere et empoifonné , comme la Brinvilliers > fon pere et toute fa famille.

Le Parlement de Paris , fur le rapport de maître Pélot, confeiller , confirma cette horrible fentence qu’il aurait du anéantir ; et renvoya à Abbeville le jeune la Barre , pour avoir le poing, la langue, la tête coupés, et être enluite jetté dans un bûcher ardent.

Le même arrêt qui prononça ce jugement atroce, condamna auffi au feu le Dictionnaire Philofophiquey comme s’il eût été complice des imprudences du jeune officier. Oneft d’autant plus furpris de cette condamnation, que dans aucun endroit de ce livre, il n’eft dit qu’il faille jurer, s’enivrer, blafphèmer, et infulter au culte ; une doctrine toute contraire y eft enfeignée. Le livre fut trouvé parmi les effets du jeune la Barre; maison y trouva auffi , Therefe philofophe , ouvrage d’un cynifme aufli dégoûtant qu’effronté. On ne le fit point jetter au feu. Les juges femblerent faire grâce au livre ordurier, et brûlèrent le livre de philofbphie.

Après que les Confeillers de la Tournelle eurent fcellé

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de leur main l'arrêt de la Barre & du Diclionnaire philofophique , on parla de faire arrêter Voltaire , accufé d'être l'auteur de cet ouvrage. La pluralité des voix ne fut pas pour le charitable magiftrat qui ouvrit cet avis ; mais fi ce même avis eût été propofé dans une alfemb'ée de ■ chambres. Voltaire, dit -on, courait les rifques de perdre la vie. On était en train de brûler. Pour prouver qu'il avait fait ce Diclionnaire , c’eût été une formalité difficile à remplir ; mais quand une compagnie eft agitée par un faux zele de religion , il eft rare quelle ne fe mette . pas aü-delïus des formes;

Voltaire prit bientôt fa revanche contre le Parlement ; il fe déclara l'Avocat du chevalier de la Barre , 8c intenta, à fes juges, un procès par devant le public. G'eft à ce tribunal fuprême , duquel reflort toute juftice, qu'il cita leur arrêt ; & fur I’cxpofition des faits , des monitôires, de l’interrogatoire 8c des dépositions des témoins , le jeune la Barre fut déclaré, par le public , mal & barbarement jugé. Cela eft fi vrai qu’il n eft point d’homme en Europe , qui ne s'indigne & ne frilfonne encore d’horreur , au récit du fupplice de cet infortuné jeune homme* qui , comme Voltaire le dit, 8c comme d’après lui mille voix l'ont répété , eût été aftèz puni d'être enfermé , l'efpace de fix mois, dans un couvent de religieux.

Toutes les fois qu’un faux zele de religion portait les hommes à des aétes de cruauté . Voltaire gémîlTàit , il s'indignait , il s’irritait. On le furprit fouVcnt feul, verfanc des larmes de pitié & de douleur , : fur les malheurs do l’efpece humaine. Mes contemporains , difait-il , ne font barbares , que parce qu’ils ne font pas inftruits. C'eft alors

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qu’il Te croyait en droit de les cathéchifer , & c’eft ce qui le pouffa j dans le tems que les cendres de Calas et de la Barre fumaient encore , à répandre dans l'Europe une multitude d'écrits, tous attaquant les préjugés. C’eft fous toutes les formes qu’il fefait paraître la philofophie : en contes , en romans , en drames , en allégories , en dialogues , plaifantant et raifonnant tour-à-tour.

En peu de tems on eut les quejlions de Zapata-Saul. — lettres fur les miracles. — La mort de Socrate. — Le dîner du Comte de Boulainvillers. Le philofophe ignorant. — Le cri des nations. — La paix perpétuelle. — Lettres d‘ Amabed. — Epitre aux Romains. — Homélies du Pajleur Bourn. — L'A B C. — Les Colimaçons du frere C Efcarboutier , &c. &c. Le fond de tous ces ouvrages était le même ; mais les formes étaient fi variées que , pour le leéteur , ils avaient toujours le charme de la nouveauté.

Tout homme qui eût été attentif à ce qui fe paffait alors en France , d’un côté , à tous les efforts du philofophe , pour rendre fa nation raifonnable, & de l’autre, aux cris , aux mouvemens du Clergé , aux arrêts des Parlemens , pour s’oppofer aux progrès de la raifon , eut cru voir un combat à mort , entre le bon Se le mauvais principe, entre FOrofmade & l’Arimane des Perfes, entre les ténèbres ôc la lumière, entre la fottife & la fageffe.

Comme philofophe. Voltaire défendait les malheureux, combattait le fanatifme , inftnlifait les ignorans ; il était lui feul une armée entière, fe montrant dans l’arêne, tantôt à découvert , Sc tantôt fous des noms empruntés.

Digitizi

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Gomme homme de lettres , il amufait les honnêtes gens par diverles productions de littérature, & dans le rems même qu’il avait le pied fur la gorge de la fuperftition, qu’il écrafait ce monftre épouvantable, il donna les tragédies d ’Olympie , des Scytes , du Triumvirat , des Guebres , les romans du Huron , de la Princejfe de Babylone , et des contes en vers qui , parmi tous ceux qui le font amufés à courir cette carrière , lui valurent la première place.

Malgré k guerre que Voltaire fêlait fans relâche aux préjugés , malgré Tes diverfes comportions , malgré Tes travaux d’agriculture et de défrichemens , il eut encore des momens à confacrer pour défendre fes amis , que l’ignorante ou l’intérêt , ou la mauvaife foi perfécutaient. M. Marmoritel , ' après avoir publié des Contes pleins de gaieté et d’efprft , donna Bélifaire , ouvrage compofé dans les mêmes vues qu’avait Voltaire , en travaillant la plupart des liens. C’étaient celles d’établir la tolérance en fait d’opinions et de dogmes.

La Sorbonne , qui n’eft point tolérante , et qui a tout à craindre , dès le moment que la tolérance fera reconnue loi d’Etat , cita , à fon tribunal , M. Marmontel et fon Bélifaire : et tandis que le Roi de Pologne , la Reine et le Roi de Suede - qui n’étaient alors que Prince Royal, lui écrivaient des lettres honorables , et le remerciaient , au nom du genre humain , d’avoir fait un ouvrage uti e ; tandis que l’Impératrice- Reine de Hongrie en ordonnait l’impreüion à Vienne , et que l’Impératrice de Rulfie , Catherine II., dans un de lès voyages en Aile, s’amulait, avec piulieurs Seigneurs de-

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fa Cour , à le traduire , la Sorbonne tourmentait fon auteur. Elle voulait le faire convenir , que Titus et Trajan étaient en enfer, que l'intolérance eft une chofe néce (Taire en France : elle lui prouvait cette derniere alfertion en le perfécutant: on négocia pour avoir fa rétraction : on alla même jufqu’à lui faire entrevoir fon exclufion de l'Académie Françaile , dont depuis il a été nommé fecrétaire perpétuel. Sa philofophie courageufe le mit au-defliis de toute crainte , et perliftant dans fes fentimens , il ne voulut ni croire, ni dire ce que, parmi les théologiens, les uns croient, ce que les autres ne croient pas, ce que plufieurs font femblant de croire, et ce que le grand nombre penfe croire.

La Sorbonne était fort irritée de laréfiftancede M. Marmont el. L'Archevêque de Paris , qui ne voulait que la paix , fe fit médiateur entre le philofophe et les théologiens. Il mit en négociation le falut de Titus et de Trajan , ainfi que l'opinion de la tolérance. M* Marmontel fut , en conféquence , invité de fe rendre chez lui à Conflans , où furent mandés quelques Sorboniftes , au nombre defquels était le docteur Lefevre , furnommé la grande Catau , et l’un des plus intrépides ergoteurs qui , depuis St. Thomas , aient paru dans l’école.

On difeuta d’abord la queftion fur l’intolérance : les théo’ogiens la mirent au rang des vérités primitives de la religion, et des maximes fondamentales de l’Etat. Quoi! Meilleurs , répond le philofophe , eft - ce que vous ne dételleriez pas les tems épouvantables de la ligue ( a ) des tems de la St. Barthélemi et des dragonnades ? Voudriez-

( a ) C’eft dans la chambre d’un docteur de Sorbonne que forent jettées , par un ramas de fanatiques , les fondemens de cette ligue.

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vous voir les Rois encore ignorans et intolérans , plonger leurs fujers dans les horreurs des guerres de religion ? ,, Pourquoi non ! s’écrie le docteur Lcfevre. Les Rois ont j, tant fait de guerres pour leurs pallions, qu'il eft au ,, moins bien jufte qu'ils en faflent autant pour la caufe de ,, Dieu. ,, Si c’eft là la doctrine de la Sorbonne , il n’y aura jamais de paix entre lesphilofopheset les théologiens , leur rep'ique M.Marmontel, et il leur lai(Te le champ de bataille. Ils ne tardèrent pas à condamner Bélifaire. L’Archevêque de Paris qui , depuis la lettre que lui avait écrite Jean- Jacques Roujfeau craignait de le compromettre encore avec les phitofophes , fe vit forcé à une nouvelle hoftilité contr’eux. Il profcrivit , dans fon diocefe , Bélifaire , par un mandement qu’il fit faire , et qui prêtait beaucoup à la plaifanterie.

Les gens inftruits font peu d’attention à ces fortes de jugemens , qui refient toujours ignorés. Voltaire, qui autrefois avait défendu Montefquieu et fon Efprit des Loix (a) combattit alors pour M. Marmontel et pour fon Bélifaire. L’Archevêque , fon mandement et fon mandataire , la Sorbonne , et fâ cenfüre en mauvais latin , devinrent les fujets de fes ironies ; et nul écrivain , comme on fait , n’a , fans contredit , aufli bien que lui , manié cette arme terrible.

Après qu’il eût livré au ridicule les cenfêurs de Bélifaire , les Cogé , les Riballier et autres , il fe mit lui-même fur la défenfe contre les ennem is qui le harcelaient journellement. Un Nonotte l’accufait de ne pas. fa voir l’hifloire , un

(a) Voyez Remerciaient Jînccre à un fvomme charitable

M. l’abbéGuefler,homme de mérite d’ailleurs, lui reprochait de ne pas aimer les juifs , dont H s'était fait le fecrétaire„ d'avoir mal parlé de leurs Rois , de leur petit pays , et furtout de leur veau d'or. Un nommé Larcher le dénonçait à tous les érudits de l’Univerfité , comme ignorant la langue grecque.

L'éloquent et mifantrope Roufteau , qui n’avait qu’à fe . louer des procédés de Voltaire > fe joignit à fes ennemis ,, et l’accu fa de ne pas croire en Dieu ( a). Une pareille accufation eft d'autant plus odieufe , qu’en tout pays elle arme la juflice humaine contre l’athée : difons auili quelle était d'autant plus criminelle , qu’elle était une calomnie.

Voltaire ne repouflà les Nonotte et les Larcher qu’avec des plaifanteries , et M. l’abbé Guenet qu’avec de fore bonnes raifons ; mais à l’égard de Roujfeau , qui le calomniait, il fe permit une vengeance plus éclatante , il le fit le héros du poème de la guerre de Ge/ieve, et l’on dit qu’il s’en repentit.

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