CHAPITRÉ XX
Plaintes de (Evêque d’Annecy : Plaintes de ( Archevêque de Paris contre Voltaire . Louis XV eft Jolliciti de le faire arrêter . On lui éleve une Statue . Apothéofes .
ANNÉES
IL»’ EVE qv e d’Annecy voyait avec peine Voltaire au nombre de les diocéfàins : il ne lui favait aucun gré de
(a) Lettres de la Montagne. Voy. Lettre VI.
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PE VOLTAIRE. I Oj
rendre Tes vaffaux heureux , de répandre l’abondance et l’ardeur du travail dans le canton ftérile qu’il habitait; il ne voyait en lui que l’ennemi de fes préjugés, de la religion , du Dieu même dont il portait l’effigie fur Ton pectoral. " v
Entre le prélat etle philofophe , il furvint de rems à autre de légères conteftations. L’évêque était très -.mécontent qu’il eût rebâti l’églife de Ferney fans fon agrément ; mais il l’était encore plus d’un petit difcours qu’il- fit à fès vaffaux dans cette même églife qu’il avait bâtie. Après avoir fait fa pâque , Voltaire fe leve , exhorté fêsVàffauxà la concorde , à la patience dans les tribulations: 'Il s’étendit fur le vol, qui parmi eux était un vice dominant : cette exhortation , d’un Seigneur à fes vaflàux n’çm pêchait point que le Curé n’expliquât enfuite l’Evangile' à fes paroiffiens ; d’ailleurs. Voltaire n’avait qu’ufé d’trrt droit dont les Seigneurs jouiraient autrefois ; droit jàda-Vérité , tombé en défuétude , mais qu’aucune loi-dtF f Prinde n’avait abrogé. ’ :
L’Evêque d’Annecy, qui eût pu diflimuler", regarda cette exhortation comme une ufurpation des droits du facerdoce. Verfailles retentit bientôt de fes plaintes;’ et Voltaire y pafïa pour coupable, d’avoir fait- un fermon à fes diocéfains , et il ne l’était que d’avoir exhorté -fes vaffaux à la paix et à la juftice.
L’Archevêque de Paris , Chriftophe de Beaumont , mêla fes douleurs à celles de M. d’Annecy : ce Prélat jufqu’alors, bornant fon zele à gémir en fecret des progrès de la raifon, ne s’était encore fignalé que contre les janféniftes.
qui en ce tems-là déshonoraient la religion par leurs miracles dans des galetas. Il ne paraifïàit pas en vouloir aux phi’ofophrs , qui tout au moins en blâmant Ton entêtement, et le plaignant d'être ignorant, rendaient juftice à fon défintéreflèment et à fes autres vertus épifcopales. Il fe montra toujours très-modérc à leur égard jusqu’au moment où parut la Lettre de Milord Çaritorbery a Chrijlophe de Beaumont . Il ne put fupporter de fe voir’, lui et fon mandement tournés en ridicule ; et, comme t>n fait, le ridicule eft ce qu'on pardonne le plus difficilement.
La- Reine Marie Zecÿnski était mourante : M. de Beaumont Ce rend auprès d’elle. Il lui parle de cette religion. qui pourrit fes efpérances, et follicite fon zele Cancre ;Voltaire, qui fe joue continuellement de fes de fes myfteres et de fes miniftres.
L'efprlt, de la Reine était encore noirci de la peinture que le PtéUt lui avait faite, lorfque Louis XV entra dans fa chambre. Elle lui recommande la religion, et demande yenge^çce-fonîrc.Voltaire, qui en fait un fujet de dérifion. Ï,r , Roi' eft Incertain du parti qu'il doit prendre à fon égard. Voltaire averti de ce qui fe trame au chevet de la Reine .mourante, fe difpofe à fortir dix royaume, à fe'.retircr à Stutgard, chez le: Prince de Wirtvnberg. Pendant les préparatifs du départ , la crainte le domine fiifort qu’il fait brûler un pied cube de manuferits. Tous ceux qui compofent fa maifon font renvoyés i il refte feul avec, fon fecrétaire et le pere Adam , qu’il ne veut point abandonner. Un miniftre tout - puiffant alors le
DI VOtTAIRE, Ï<j$
tenait , dit-on, fur les avis; et les hommes de lettres doivent rendre grâce à ce miniftre. ( a )
L'humeur fe mêla aux alarmes de Voltaire, lorfqu’il fut que la lettre de Milord Cantorbery , rendue publique fans fon aveu , excitait tout ce vacarme contre lui. Un jeune homme , d’un mérite diftingué , qui était alors à Ferney, et qui depuis cette époque s'eft acquis dans toute l’Europe inftruite une grande célébrité, fut foupçonné de cette indifcrétion , à laquelle Voltaire eût applaudi, fi elle n’eût point expofé fes jours. Il le renvoie à Paris, mais fans l’abandonner; mais en rendant juftice à fes talens, mais en le recommandant à M. le duc de Choifeul, Secrétaire-d’état , mais en lui obtenant de M. de Laverdi , Contrôleur - général , une gratification de douze cents francs et ne lui reprochant qu'une légèreté, dont fa jeunejfe n avait pas prévu les conféquences.
De nouvelles plaintes, arrivées à la cour de la part de l’Evêque d’Annecy, vinrent accroître l’orage. Ce Prélat accufait publiquement Voltaire de ne pas croire en Jéfus-Chrift ; et le philofophe ne répondit à ce reproche qu’en fe mettant au lit , en appeîlant un Capucin pour fe confeftêr, en fommant fon Curé de venir lui adminiftrer la Pâque, et en faifant une profeffion de foi, qu’il fit foufcrire par plufieurs témoins.
Ces actes de catholicité, loin d'appaifer l’Evêque d’Annecy , ne font qu’aigrir fon zele : il ne voit , dans ces actes de chriftianifme, qu’une farce facrilege que le philofophe s’eft amufé à donner à fes vaflâux; il s’en plaint
(a) C’eft de feu M. Nicola'i , Evêque de Verdun, que nous tenons ce détail.
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encore au vieux duc de la Vrilliere , chargé des affaires eccléfiaftiques , ayant le département de Paris , et que deux de fes fuccefleurs dans ce même département, ont entièrement fait oublier.
Louis XV , fatigué de tant de plaintes, promettait à la Reine malade, de réprimer l’incrédulité du philofophe et craignait de donner des ordres. La Reine mourut, et l’orage fe diflipa; mais l'H/JIoire du Parlement de Paris , qui parut alors , jetta Voltaire dans un nouvel embarras.
Il avait à reprocher à ce Parlement , d’avoir , en divers tems, livré au bourreau et aux flammes la plupart de fes ouvrages de phiiofophie et de littérature : à fon Procureur-général, d'avoir, par la menace d’un réquifitoire, fait arrêter les repréfentations de Mahomet , comme d’une tragédie impie, à laquelle pourtant le Pape Benoît XIV donna fon approbation ; d’avoir propofé , après l’arrêt qui fit biûler le chevalier de la Barre , le décréter comme auteur du Dictionnaire philosophique. Ce Parlement avait même tout récemment fait brûler l’Homme aux quarante écus ; et après la profeription de ce roman , un magiftrat, dans l’ardeur de fon zele, s’était, dit-on, écrié : ne brûlerons -nous que des livres !
Il fera difficile de prononcer fur le motif de Voltaire , en compofant l’hiftoire du Parlement , rien n’y décele l'aigreur d'un homme qui fe venge. Il cite des faits et n’en oublie aucun de ceux qui peuvent être à la gloire de la Magiftrature Françaife : il fe complaît fur-tout à faire valoir ce courage ferme et foutenu , que dans toutes les occafions , elle a montré pour la défenfe des libertés gallicanes et pour l’indépendance de nos Rois dont Rome avait voulu foire des efclaves.
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Il combat feulement certaines opinions qui ne font pas celles du corps entier , mais qui furent toujours cheres à plufieurs de fes membres. L’unité des claflès de parlement y eft traitée de chimere ; on y montre que le Parlement de Paris n’eft point l’ancien Parlement de la nation , qu’il ne lui a fuccédé , ni dans fes droits ni dans aucune de fes prérogatives; qu’il ne repréfente pas la nation , parce que la nation ne lui a jamais donné de titre qui le conftûuât fon repréfentant , qu’il ne tient point lieu des Etats- Généraux y parce qu’il n’a pas même droit de féance à l’aflèmblé de ces Etats.
L’hiftoire eft fagement écrite ; cependant le Parlement s’en offenfe , il murmure , il menace. Voltaire eft dans les craintes. Un défaveu de cette hiftoire qu’il configne dans tous les papiers publics , le rire d’embarras. Par cc défaveu , le Parlement fè trouvant les mains liées , déclare une efpece de guerre à tous les philofophes. Il les attaque, dans l'ouvrage qui leur eft le plus cher et qui fait le plus d’honneur à la France. Il commence par empêcher , fur la dénonciation de fon Procureur- généra! , la réimpreffion de \‘ Encyclopédie. Les exemplaires de l’ancienne édition font faifis, mis à la Baftille , le libraire ruiné , et Voltaire, pour répondre à ce premier acte d’hoftilité , annonce une Encyclopédie. On croit que c’eft une plaifanterie du vieillard ; et l’année n’eft point entièrement révolue qu’il y en a déjà trois volumes d’imprimés et répandus dans toute l’Europe.
M. Séguier , Avocat- général, homme éloquent, non de cette éloquence qu’on trouve dans Roujfeau , dans M.Tftomas 3 mais d’une éloquence qui lui eft propre et dont nous
ferions ici un fort bel éloge, fi nous ne craignions qu’on ne fufpectât l'amitié de l'avoir tracé : M. Séguier , dis- je,magiftrat, plein de mœurs, homme d’efprit et dévoré , ainfi que la plupart des confeillers au Parlement , de zete pour la religion , dénonça , dans une affemblée des chambres, plufieurs livres de philofophie , que le Parlement , qui ne les avait pas lus , profcrivit et fit brûler , s’en rapporrant aveuglement , ainfi que de coutume à fon Avocatgénéral. Parmi les. livres brûlés, il y en avait plufieurs dont Voltaire était l’auteur.
M. Séguier ne s'en tint pas à la brûlure des livres. Son zele follicita le zele de la cour pour arrêter les progrès de la philofophie , que dans le monde les uns confondent et les autres affectent de confondre avec l'irréligion , et le Parlement joignant fes douleurs aux doléances de fon Avocat-général , s'ajourna pour cet effet au vingt-deux Novembre de la même année v
Dans l’attente de cet événement , tous les hommes de lettres étaient dans la confternation ; il en eft peu parmi eux qui n’aient à fe reprocher un peu de philofophie. Une révolution dans la magiftrature les arrache à leur terreur. Le Parlement , loin de pouvoir s’occuper des philofophes, eut à fe défendre contre le chancelier Maupeou , qui dans un lit de juftice, fit enrégiftrer un édit profcrivant certains ufages que le parlement s’accoutumait à regarder comme de l’effence de la magiftrature ; mais dont la royauté aurait peut-être été un jour dans le cas de fe plaindre inutilement.
Le Parlement protefta contre cet édit , ne voulut plus rendre la juftice , et fe refufa aux ordres du Roi , qui l’invitait à reprendre fes fonctions. Louis XV pouffé à
bout , lecafïà , exila , difperfa Tes membres et créa une nouvelle Cour de magiftrature , c’eft-à-dire , un nouveau corps d'hommes de loi , jugeant en Ton nom les procès de lès fujets. Ce que Voltaire écrivit alors en faveur de l'autorité royale fut très-fenfé , et il n’écrivit que ce qu’il avait dit il y avait trente ans.
Peu de mois avant la difperfton du Parlement, dans le tems même que ce Parlement fefair brûler fes écrits , que leClergé de France criait le plus contre lui , que l’Arche-, vêque de Paris et l'Evêque d’Annecy fatiguaient la Cour de leurs plaintes , les hommes de lettres curent le courage de lui élever une ftatue.
Chez les Grecs , il n’y eut guere de philofophe , qui fous prétexte d’impiété, ne fut perfécuté et qui ne finit par avoir une ftatue. Quand les criailleries du fànatifme ceffent , les gens fenfés parlent , et la raifon fè fait entendre.
A Rome, on abufa long-tems de l’ufage d’élever des ftatues. Les brigands et les tyrans eurent les leurs , comme les citoyens qui avaient éclairé et défendu la patrie.
A la renai (Tance des lettres , Erafme fut le premier à qui on fit cet honneur. La fienne fut érigée de fon vivant, mais dans un tems où les moines encore puiflàns , aigris contre lui , qui les ayant vus de près , ayant même porté leur livrée , et les ayant quittés, s’en était enfuite moqué. Sa ftatue fut renverfée et couverte de boue. Dans un tems de fuperftition et de craflè ignorance, le philofophe devait s’attendre à cet honorable affront.
On eut bientôt toutl’argent néceffaire pour la ftatue de Voltaire. Ce qui mérite d’être remarqué , c’eft quelle
fut uniquement l’ouvrage des hommes de lettres Français, Cette fingularité fut confacrée par une infcrip'tion fimpîe gravée au piedeftal : Statue érigée d Voltaire vivant , par les hommes de lettres fes compatriotes. Une autre fingularité, c’eft que ce fut un prêtre qui donna la première idée de cette ftatue , et qui fut le premier foufcripteur.
Les grands , comme on voit , qui ne font uniquement que grands , les gens de finance qui ne font uniquement que riches, furent , ainfi que les étrangers , exclus delà foufcription. On dérogea cependant à cette claufe en faveur d’un petit nombre d’étrangers qui folliciterent cet honneur. Frédéric II , Roi de Prude , demanda de concourir à l’érection de la ftatue , et laiffa M. d’Alembert maître de la taxer. Celui-ci au nom de l’Académie lui répondit: Sire , votre nom feul fuffit et un é.u. ( 23 J
Pendant que Pigal , l’un des premiers artiftes de l’Europe , travaillait à la ftatue de Voltaire , l’enthourfiafme s’empara de beaucoup de fociétés inftruites. En attendant qu’on pût inaugurer publiquement cette ftatue , les gens de lettres s'aftèmblaient pour en faire des inaugurations particulières ; celle qui eut plus d’éclat , fe fit chez Mlle. Clairon.
Cette Dcmoifelle devenue célébré dans le monde par fon elprit et par des vertus fociales , après l’avoir été fur le théâtre par un talent fupérieur , réunit chez elle les plus diftingués d'entre les philofophes et les hommes de lettres. Après un repas fplendide , ils fe rangèrent en cercle dans un fallon préparé pour la cérémonie. Mlle. Clairon vêtue en prêtreftè d’Apollon , tenant une couronne de laurier à la main et montée fur une eltiade, récita une Ode en
l'honneurde Voltaire ; les fpectateurs fondirent en larmes, lorfque la prêtrelfe pleurant clic - même , prononça la ftrophe qui leur rappellait le moment où les hommes de lettres perdraient leur chef et les malheureux leur défnfeur.
Ces apothéofes et fes couronnemens qu’on célébrait à Paris , ne tardèrent pas à être imités dans plufieurs villes de Province. Quelques courtifans plaifantaient un jour de ces inaugurations en préfence de Louis XV. Je conçois , dit froidement le Monarque', cet enthoufiafme et les courtilans fe turent.
Il y avait peu de tems qu’il avait héfité , s’il donnerait des ordres pour arrêter Voltaire , et lorfqu’on lui annonça que les hommes de lettres ’-ui élevaient une ftatue, il répondit : il la mérite bien. ,, Quand elle fera achevée, ,,où la placeront-ils?., demandait-il de tems-en-tems. Sire , lui répond un jour le duc de la Valliere , je fais bien où ils ne la placeront pas. Ce ne fera certainement ni à la porte de la Sorbonne, ni dans la falle de votre parlement. ,, Vous avez raifon , M. le Duc, reprit Louis XV, elle n’y ,, relierait pas long-tems. ,, Nous ajouterons ici un fait , comme un témoignage propre 4 dilïiper l’opinion de quelques perfonnes qui ont cru que ce roi n’aim«it pas Voltaire.
Les Evêques , après une de leurs alfemblées , dans laquelle ils avaient condamné plufieurs des ouvrages de Voltaire, allèrent à Verfailles remercier le Roi , et fuivant Pufage , lui recommander la religion contre les philofophes ; et le Roi , fuivant l’ufage, leur promit d’y veiller. Peu de jours après , entendant parler du bien que Voltaire
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fait dans Tes terres , il demande fi Tes penfioils lui font payées ; et fur ce qu'on lui dit que pendant quinze ans il n'a rien touché : Je veux , répondit- il, que dorénavant on Us lui paye exactement. ( 2.4 )