CHAPITRE XXL
Des Enclaves de Saint-Claude et de la Veillée du mouchon* D’une colonie d’ArtiJles dans le château de Voltaire. De la fondation de la ville de Verfoi. De Ferney,
ANNÉES
O n parla déformais de Voltaire comme d'un philofophe occupé à défendre des malheureux. Nous mettrons au nombre de ces malheureux quinze mille ferfs des moines de St. Claude , et nous dirons ce qu'il fit pour les rendre libres et heureux.
L'Europe fut long- rems couverte de lires , de fifcaliens , d’aldions, c’eft-à-dire, de malheureux plus ou moins abrutis, attachés à la glebe; les uns fefant l’office des chevaux de pofte jles autres gardant des tourterellesiur la . frontière , d'autres fefvant au labourage , accouplés deux à deux , comme on attele des bœufs. Leurs maîtres , à la vérité , n'avaient pas le droit de les tuer avec l'épée , ni avec la fourche , ni avec la fléché , mais ils pouvaient les faire mourir fous la verge , ou fous le bâton , ou fous les coups de nerfs de bœuf.
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Le fervage que la nature abhorre et que la faine politique a toujours proferit, fut aboli en France fous la troifieme race de Tes rois, et fe conferVa fur le Mont- Jura dans le comté de Bourgogne , qui ne fut conquis que fous Louis XIV. Les habitans de ces montagnes , main-mortables des moines de St. Claude, étaient affèrvis à des redevances pénibles, à des ufages ridicules , et dont la plupart étaient oppofées aux vues de la nature. Une femme pendant les lix premiers mois de fon mariage , ne pouvait coucher hors de la maifon paternelle. En violant cet ufage, elle perdait tout droit à l'héritage, qui par-là était dévolu aux moines , lefquels en outre avaient le droit de s'emparer des biens d’une famille qui manquait d'héritiers directs. —
La Veillée du Mouchon, pratiquée dans plufieurs familles du Mont- Jura, eft une fuite de ces droits abominables. Les peres de famille , pour ne pas courir les rifques de laifièr leurs biens aux moines , avant de marier leurs enfans, s'affinent d’un héritier. Une famille a- 1- elle un garçon en âge d'être marié ? Elle cherche une fille nubile^ On met enfemble ces deux amans , après avoir pourvu à leur nourriture. Les peres et meres fichent dans la cheminée une branche de fapin, et fe retirent après l’avoir allumée. On appelle cela planter le mouchon. Les deux amans reftés feuls, travaillent à faire un enfant, et ils ont droit de s’amufer à ce jeu , jufqu'à ce que le bois réfîneux qu’on a fiché dans la cheminée , foie confirmé et cefiè de fumer. Si la fille devient grofle , les païens affurés d’un héritier marient les deux amans. Ces cflàis ne réunifient pas toujours, et il arrive qu’un garçon avant
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Ton mariage répété cette épreuve avec différentes filles du canton , tant on craintde laifTer foti héritage à des hommes inutiles. L’ufage de planter le mouchon eft oppofé aux ufages de l’églife $ mais les bonnes gens chez qui on le plante , aiment encore mieux bleflèr les lois canoniques que d’offenfer le fens commun.
Les communautés du Mont-Jura s’attendaient que les Bénédictins de St. Claude devenus chanoines , uferaient avec modération du droit abominable de main-morte. Ils trompèrent l’attente publique. Us fe portèrent même à des excès qui fouleverent toutes les communautés. Leurs députés vinrent fe jetter aux genoux de Voltaire et implorer fon afïîftance contre la tyrannie de St. Claude. Le philofophe déjà inftruit que le droit du Saint était une ufurpation, préfenta à Louis XV une requête, dans laquelle il montra, que des hommes qu’il traitait en pere , ne devaient pas être plus long-tems traités en brutes par des chanoines.
Cette requête , qui était d une éloquence pathétique, fut admife , la demande des ferfs du Mont- Jura renvoyée au confeil des dépêches , et le marquis de Monteynard , miniftre de la guerre , nommé rapporteur. Pour folliciter leur liberté , Voltaire envoya M. Chriftin à Paris. Jamais ambafladeur ne fut chargé d’une plus belle million. Cicéron lui-même ne monta jamais dans la tribune pour plaider une plus belle caufe. Il ne s’agiffait de rien moins que de favoir fi quinze mille Français laboureurs, ouvriers, artifans , marchands , tous utiles à l'Etat , feraient libres, comme le font tous les fujets du Roi , ou s’ils relieraient efclaves de vingt meflieurs en aumuffe.
DE VOLTAIRE. I79
Cette liberté qui femblait ne point foutfrir de difficultés, en éprouva de très-grandes. On objecta d'abord que les plaintes et les demandes des habitans du Mont-Jura, étant purement judiciaires, devaient être foumifes au Parlement de Befançon. Voltaire répondit que le droit d'affranchir comme celui de naturaliler, était un acte de fouv'raineté et de légiflationj que le Roi feul pouva ; t l’exercer.
On lui objecta enfuite que le droit de main morte exiftait encore dans plufleurs terres feigi euriates de la France, qu'une loi particulière pour les Serfs du Mont- Jura ne pouvait s’accorder , et qu’une loi générale donnerait trop d'embarras.
Voltaire ne perd point courage : il follicite cette loi générale , et le chancelier Maupeou la promet -, mais les Parlemens que ce chancelier avait callès et ceux qu’il avait créés, l’occupaient entièrement. Il avait les premiers à liquider et les nouveaux à confolider. Il fe borne à renvoyer le cas particulier qui avait occafionné les réclamations des communautés du Mont- Jura, au Parlement de Befançon. Le chapitre de St. Claude y fut condamné à la reftituuon de tout ce que leurs fàtellites avaient enlevé dans la maifon d’une jeune femme, pendant quelle accompagnait les funérailles de Ion pere.
L’affranchifTement des mains- mortables, à la honte de la France, n’eft point encore confon.mé, malgré l'édit paternel de Louis XVI. Il le fera fans doute avec le tems, et l'on devra à Voltaire l'honneur de l’avoir demandé et d’en avoir préparé les voies.
Dans le tems que le philofophe réclamait la liberté de quinze mille ferfs , il couvertniatt en atteliers d’artiilcs.
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LA VIE
fa falle de fpectacle. Les dillentions auxquelles Geneve était en proie depuis dix ans, y fefaient languir le commerce. On s'y fufilla dans les rues en 1770. Beaucoup d'ouvriers qui voulaient travailler et vivre, mais qui ne voulaient Te battre ni pour les opinions de Jean Calvin , ni pour les rêveries de Jean- Jacques Roujfeau , dcferterent la ville. Voltaire en retint un grand nombre, et les empêcha d'aller porter leur induftrie chez l'étranger. Tous ceux qui voulurent refter dans Ton château, trouvèrent dans Tes générohtés tous les fecours qu’ils pouvaient délirer. Il leur fournit des fonds pour l’achat des matières premières , et il eut bientôt à (on compte un établiflèment d’horlogerie.
C’tft dans ces circonftances que Voltaire propofa la fondation de la ville de Verfoi , fur le lac de Geneve. M. le duc de Choifeul embraflà ce projet avec vivacité. La polition de cette ville était auffi àvantageufe que riante. Son commerce en orfèvrerie devait néceflàirement faire tomber celui de Geneve. Les ouvriers dont Voltaire avait déjà une petite colonie, devaient en être les premiers habitons. La Cour envoya des architectes, des ingénieurs, des entrepreneurs; on eut une petite frégate fur le lac pour les befoins de la ville nailfante : on traça des rues au cordeau ; mais on n’envoya point d’argent* pour bâtit des maifons. Les créanciers s’emparèrent de la frégate. Voltaire , qui la racheta pour rendre fervice à fa patrie, en fut pour fes débourfés.
Les intrigues de la Cour de Verfailles nuifirent à la fondation de Verfoi. M. le duc de Choifeul , qui l’avait •propofée au Confcil, était alors entièrement occupé à
fe maintenir contre divers partis qui voulaient l’exclure du miniftere ; contre le chancelier Maupeou, à qui, dit-on, il était oppofé dans la réforme des Parlemens; contre l’abbé Terrai , Contrôleur-général , qui l’accufait de déprédations, et qui était lui-même pire qu'un déprédateur ; contre M. le duc à! Aiguillon, fon ennemi déclaré, et qui , dans le public, palTait pour en vouloir à la place , contre madame du Barry , reconnue maîtrelTe de Louis XV, et qu’il avait voulu éloigner de cet emploi, fi fort brigué en fccret par les Dames de la Cour , et contre lequel elles fe déchaînent toujours ouvertement. - Voltaire, dont les vues n’étaient point fécondées pour la ville de Verfoi , retint toujours fit colonie d’artiftes : îl leur fit bâtir, dans Ferney, des maifons commodes et agréables , et ce village qui , lorfqu’il en prit poflèlfion, n’était habité que par une quarantaine de malheureux payfans, couverts de galle et d’écrouelles, et abrutis, comme le font tous ceux en qui une profonde mifere a détendu les mufcles , fe peupla bientôt de laboureurs aifés , et de bons artifans qui firent, dans toute l’Europe, une branche de commerce très-conûdérable de l’horlogerie.
Ferney, fi la nature avait accordé à fon fondateur encore quelques années , devenait une ville heureufe et opulente. L’infcription que l’abbé., Belloney avait déjà préparée pour fa porte principale, mérite d’être confervée,
'In voltcriopolim.
Sumptibus lias propriis Jiruxit Voltarius a des.
Hic ejfudit opes dum Jcriptis edccct orbenu ilœnia Ji Jlarcnt, vatis dum feripta manebunt ,
Urb s aterna fores ! aternum nornen habcrcs !