CHAPITRE XXI I
De tout ee que fit Voltaire en faveur du feudife Sirven condamné à mort ; du laboureur Martin , rompu vif; du fleur ifle Montbailli, brûle vif ; et du général Lally, exécuté à la Greve.
ANNÉES '
ou s dirons encore les erreurs et les méprifes des Juges , et le fervice important que Voltaire rendit au genre humain, en dévoilant ces erreurs et ces méprifes.
On a déjà vu que le Parlement de Touloufe, égaré par les cris d'une canaille fuperftitieufê, fit expirer, fous la barre du bourreau, le vieillard et innocent Calas.
Nous avons encore dit que le Parlement de Paris fit brûler le chevalier fefevre de la Barre , et toutes les âmes fenfibles font encore épouvantées , en penfant que ce jeune officier, de la plus grande efpérance , fut puni, pour des étourderies , du même fupplice, dont on punit les parricides et les incendiaires.
Notre devoir eft d'ajouter que le même faux zele qui alluma les bûchers des Calas et de la Barre , dicta, aux Juges du village de Mazamet en Languedoc, une fentence de mort contre Sirven , feudifte de Caftres. Pour prononcer ce Jugement terrible , on lui fuppofa un crime atroce , un infanticide , d’avoir noyé fit fille , qui s’était jettée dans un puits.
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Sirven fe déroba, lui, fa femme et fes enfans, par une fuite précipitée , à la fèntcnce de mort. Ce fut au milieu de l’hiver le plus rude ; la mere fuccomba bientôt fous le poids de fon malheur : l’une de fes filles accoucha, dans les montagnes de Cevenes , au milieu des neiges. Ceux de cette famille qui échappèrent à la rigueur de la faifon , fe réfugièrent non loin de chez Voltaire , dont le château était comme l’afyle des malheureux. Il commença par intérelTer à leur fort les Rois de Pruflè, de Danemarck , de Pologne , l'impératrice de Ruflîe , plufieurs princes d'Allemagne, des Ambalïàdeurs, de9 Miniftres , beaucoup de Dames d’une nailTance illuftre , au nombre defquelles était madame la ducheffe à’Anville.
Pendant près de dix ans , Voltaire fbllicita la révifion du procès des Sirven ; il eut cent obftacles à vaincre. Son courage foutint celui de ces infortunés : fes généralités ne les abandonnèrent jamais; et lorfque Louis XV eût fubftitué un autre Parlement à celui qui avait fait rouer Calas , Voltaire obtint que les Sirven y feraient renvoyés. L’arrêt rendu en leur faveur fut une flétrilfure pour les premiers Juges. Ils furent condamnés à tous les frais de la procédure ; rarement rend-on juftice fi pleinement. Cet arrêt, prononcé à Touloufe , était une véritable amende honorable aux mânes des Calas.
Toute la famille de Sirven fe rendit à Ferney , pour remercier Voltaire : elle ver fait des larmes de joie , en embralfant fes genoux. Cette plénitude de juftice leconfola de quelques défâgrémens qu’il éprouvait alors , à l’occafion de la colonie de fes artiftes ; et c’eft à ce fujet qu’il nous écrivait : 3 , Mes manufactures n’étaient qu’un ouvrage de
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„ furérogation , mais l’affaire des Sirven était de première „ nécefTité. ,,
Les Juges de ce tems- là étaient en train de fe tromper: malheur à qui tombait entre leurs mains ! Le Bailli d’un village , fur les confins du Barois , fur les preuves les plus équivoques , condamna au füpplice de la roue , un laboureur nommé Martin , comme coupable de vol et d’aflaffinat. La Tournelle de Paris , d’où reflort ce bailliage , examine mal la procédure , met bien jugé à la fentence de mort de Martin , et le renvoie dans fon village , pour expirer fur la roue. Peu de tems après , on exécute un pialheureux qui , avant de mourir , avoue être l’auteur du meurtre pour lequel on a rompu Martin. Les Juges en furent quittes pour dire qu’ils s’étaient trompés , et allèrent peut-être , dit Voltaire , fe tromper encore. De femblables méprifes font des attentats contre le genre humain. Mille voix devraient les publier: c’eft la caufe commune.
Voltaire fonna le premier coup de tocfin fur la mort de ce jufle ; mais il fut à peine entendu : fes écrits n’étant jamais imprimés avec approbation , ne pénétraient à Paris que difficilement, ne circulaient en France qu’avec lenteur, et c’était un malheur. Il eft très-vraifemblable que s’ils euflènt été plus répandus , fi on eût lu , dans le tems, ce qu’il écrivit fur la mort de Martin , de cet honnête laboureur , il eût éveillé la juftice endormie , et eût peut-être arrêté la barre fous laquelle les Juges d'Arras firent expirer Montbailli , ce bon , mais obfcur citoyen de St. Orner, dont l’occupation était celle d’une ame douce et honnête , la culture des fleurs.
La mere de cet homme infortuné , fujette à boire de
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l’eau-de-vie , fur étouffée d’un coup de fang. Son fils et fa bru furent accufés, par les cris d’une populace tumultueufe, de l’avoir étranglée. Il n’y avait ni preuves , ni même d’indices ; il y avait même des préemptions contraires à ce crime ; car , par la mort de la mere , le fils perdait un petit emploi qui les fefait tous fubfifter.
Les juges de St. Orner n’ayant point de preuves contr’eux , mais cédant aux clameurs du peuple , condamnèrent les deux jeunes époux à garder la prifon pendant un an : cela s’appelle un plus amplement informé. Ce jugement était bien févere , puifqu’ils n’avaient contr’eux que la voix de la populace , c’eft-à-dire , le cri d'une brute.
Le Confeil fouverain d’Arras , devant lequel fut porté le jugement des Montbailli , par ce qu'on nomme un appel à minima , vit deux coupables , là où le bailliage de St. Orner avait entrevu deux innocens. Il fit rompre le mari, qui protefta de fon innocence jufqu’au dernier foupir. Sa femme fut auffi condamnée à mort ; mais pour la traîner au fupplice, on attendit qu’elle fut accouchée.
Voltaire futinftruit à tems : différentes perfonnes , bien convaincues que le Confeil d’Arras avait immolé un innocent, lui firent parvenir des renfeignemens. Il fe procura la procédure , examina lés faits et les circonftances, pefàles voix des témoins , et jugea que Montbailli était un . homme mort injuftement. Il en écrivit à M. deMaupeou , et obtint de ce Chancelier , que le procès des Montbailli ferait revu et refait.
Dans le tems que les nouveaux Juges étaient occupés de l’examen de ce procès , Voltaire plaidait la caufe des