‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 27 sur 38 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De M. le comte de Morangiés. JBienfaifance , écrits , travaux de Voltaire à Ferney, Honneurs quil reçoit de deux célébrés Législateurs,

ANNÉES

M R. le comte de Morartgiés fut encore un des hommes infortunés pour qui Voltaire éleva la voix. Cet officiergénéral s'était embarrafle dans les filets d’une agrégation d’efcrocs : on l'avait ajourné et décrété de prife de corps. Il était prifonnier à la Conciergerie par fentence du Bailliage du Palais , petite jurifdiction allez peu connue et préfidée par un nommé M. Pigeon. Il était tenu de garder laprifon , jufqu a ce qu’il eût payé cent mille écus qu’il ne devait pas ; mais il avair plu à M. le préfident Pigeon efcorté de fes afielTeurs , de le juger ainfi.

Ce Seigneur avait de grands biens , en bois et en terres : il avait auffi des dettes et un befoin preffimt d’argent. Des ufuriers lui promirent d’en trouver , et foüs prétexte d’accélérer la négociation , ils arrachèrent à fa facilité pour trois cents mille francs de billets. Lorfqu’ils eurent ces billets, ils alfurerent effrontément lui en avoir compté la valeur. Pour en convaincre le public , ils ourdirent une fable très-groflïere : ils dirent qu'une femme, nommée

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DE VOLTAIRE. IJ

Ver ort, âgée de quatre-vingt et fix ans, logée à un quatrième étage , dans une efpece de galetas , avait fourni les cent mille écus, et que le Sr. Jonquieres , fon petit-fils , avait porté à pied , en treize voyages , cette fomme en argent , chez M. le comte de Morangiés , lequel demeurait à une lieue de madame Véron la prêteufe.

Voltaire entendit parler dans fa retraite de cet étrange procès. Il lut les mémoires des deux parties. La loi du commerce était contre l’accufé ; lorfqu’on a délivré des billets , on eft fenfé en avoir reçu la valeur ; mais la foule • de contradictions de la part des bailleurs de fonds, ne laiflk aucun doute dans l’efprit du philofophe que le prêt des cent mille écus ne fût une fable; .

Tandis que maître Linguet inftruifait les Juges , toujours en défiances fur les déclamations d’un avocat , payé pour défendre les intérêts d'un client qui a fouvent tort.

Voltaire par divers écrits éclairait lé public , fortement prévenu par les cris d'une bande d’ufüriers. Lorfque ce public fut défabufé, le Parlement ne craignit pas de déclarer efcroc le nommé Jonquieres ; et i'ai vu M. de Morangiés très- per fuadé que , fans Voltaire , il courait le danger dé fuccomber , de perdre fa fortuné et l'honneur.

Il eft des hommes , dit la Rochefoucault , qui n'oferaient paraître ennemis de la vertu : lorfqu’ils veulent la perfécuter , ils difent qu'èlle eft faullë. C'eft ce que fefaient les •

ennemis de Voltaire ; ils attribuaient à là vanité tout le bien qu'il fefait. Il n'aime , difaient-ils , qu'à faire des chofeS d'éclat ; fa palTion dominante eft de faire parler dé lui , et fon gtand talent de bien choifir les circonftances.

Les hommes charitables qui le jugeaient fi rigoureu-

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fement , ne fa voient pas ou affectaient de ne pas fa voir, que tout infortuné avait droit à fes générofités ; qu’il aimait à être le foutien des malheureux , dans quelque claffe qu’ils fulfent placés ; dans l’obfcurité de fa retraite, il fefait journellement de bonnes œuvres.

Un lait peu connu , et qui mérite de l’être beaucoup, c’eft ce qu'il fit pour fauver de la rapacité des Jéfuites le patrimoine de fix gentilshommes tous au fervice du Roi, et dont ‘ plufieurs étaient mineurs. C’étaient Mrs. Deprés de Crajfi. La dureté des tems et les dépenfes qu'en tems de guerre exige le fervice militaire , Içs avaient forcés à des emprunts et à l’aliénation de leur patrimoine.

Ils devaient à plufieurs Genevois et aux Jéfuites. Le R. Pere Fejfe leur Recteur, au nom de fa Compagnie de Jéfus, furprit au Confeil , la permiffion de rembourfer tous les autres créanciers. Cela le mettait en leur lieu et place, lui donnait droit d'envahir tout le bien des fix meffieurs de CraJJi , et de les réduire à la mendicité.

Le Pere Fejfe était au moment de confommer cette fainte œuvre; mais Voltaire ne lui en laiffa pas le plaifir.

A peine eft-il inftruit des pieufes intentions du pere Fejfe , qu’il envoie configner au Greffe du bailliage de Gex , la fomme entière due aux créanciers de Mrs. de Crajfi. j

Ce tour joué aux Jéfuites, et en particulier au Pere Fejfe , était une des actions qui réjouiffaient le plus le cœur du philofophe. C’était fix agneaux qu'il avait arrachés à la gueule du loup. Il eut encore la confolation 4e voir que tout profpéra dans leur famille , et qu’à la

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deftruction des Jéfukes , ils furent en état d’acheter leurs biens , et de faire une maifou de leur College.

Racontons encore , pour édifier les ennemis du philofophe , un fait généralement ignoré et qu’on n’aurait peut-être jamais fu , fi les bonnes gens qui furent l’objet de fa bienfàifance , n’avaient trahi fon fecret.

Un laboureur qui n'était pas fon vaflàl, perdit au Parlement de BeCançon un procès qui le ruinait entièrement. Dans fon défefpoir , il vint avec fa femme implorer les fecours de Voltaire, qui dans toute la France , jouifiaic de !a réputation d'un philofophe bienfaifant. Les fecours qu’il demandait, étaient pour appeller de l’arrêt.

Au récit du malheur de ces bonnes gens. Voltaire verfe des larmes, prend leurs papiers, les confie à M. Chrifùn , fon bailli , lequel après un examen réfléchi , fut d’avis que c’était une bonne caufe que ces malheureux avaient perdue, et que les nullités de la procédure donnaient voie à un appel.

A ce rapport. Voltaire entre dans fon cabinet et en revient , portant dans le pan de fa robe- de-chambre , trois facs de mille francs chacun. “Voilà, dit-il, à cet ,, infortuné laboureur , pour réparer les torts de la juftice. „ Un nouveau procès ferait un nouveau tourment pour ,, vous. Si vous faites figement , vous ne pLiderez plus, „ et Ci vous voulez vous établir fur mes terres , je „ m’occuperai de votre fort. „

La bienfaifance du philofophe en avait fait comme l’ange tutélaire du pays ; aulli la vénération pour lui était - elle generale. Quelque part qu’il dirigeât fçs

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promenades , ii fe trouvait auffi-tôt environné et fuivi d'une foule de bonnes gens, le comblant de bénédictions.

On vit quelquefois des laboureurs , au retour de leurs travaux , à genoux devant (on maufolée, embraflant ce maufolée, comme on em brade un autel , et l'invoquant lui , comme on invoque un Saint. Dans les tems antiques, où l'on divinifa les Hercule et les Théfée , l'excès de leur reconnaiflànce en eût fait un dieu.

“ S'il parvient à nous rendre libres, difaient les habitans ,, du Mont-Jura , nous ôterons St. Claude de fâ niche, ,, et nous le mettrons à f à place. ,, Il n'y a en effet de véritable patron que celui qui fait du bien. Quon difc à ces honnêtes gens que je les remercie , mais que rien ne prejfe , répondit Voltaire , quand il fut leurs bons défirs.

Ses travaux étaient nobles et grands : il bâtiflait une ville , établiflait des manufactures , s'occupait de défrichemens et d'agriculture. Point de pauvres fur fes terres. La joie et l'abondance y étaient par-tout répandues. Il fefait à fes vafTaux tout le bien qu’un Seigneur "peut leur faire, et que très-peu de Seigneurs font.

Tant d’occupations, qui femblaient demander un homme tout entier , ne l’empêchaient pas damufer et d’inftruire fes contemporains , par des ouvrages , les uns de philofophie, et les autres de pure littérature.

Ce fut pendant ces années de travaux multipliés et de véritable gloire, qu’il donna V Examen important.— la Notice des anciens Evangiles, — les Adorateurs. — lettres de Memmius. — Homélies fur F Athêifme. — Requête aux Magi frais, — les loix de Minos , tragédie , &c.

Cette tragédie dont le but eft moral et philofophique.

fut fuivie d’une foule de petits poèmes très -agréables , tels que la Bégueule. — Les Cabales. — Les Syftémes. — La Tactique. — Les Finances. — L’Epitre à Horace. — Jeannet et Nicodéme. — Les Filles de Minée, et de plusieurs autres, où le bon goût et la gaieté font unis à la raifon , à la morale , à la philofbphie.

Dans la cour de Louis XF, où en 1713 et 1714, tout était parti, cabale, intrigue, on prenait peu d’intérêc à tout le bien que fefàit Voltaire, aux lumières qu’il répandait. On jouiffait , fi nous ofons parler ainfi , du foleil, fans en connaître tout te prix j et fi dans quelques momens de défbeuvrement 011 en parlait , c’était pour dire qu’il avait des taches. Les honneurs et 1 a juftice que lui rendaient les Souverains du Nord, le dédommageaient de cette efpece d'indifférence où l'on était à fon égard à la Cour de Verfàilles.

Catherine II, * cette femme légiflatrice qui feqible avoir mis le fceau de la perfection au grand ouvrage du Czar , Pierre I , avant de monter fur le trône et dans une profonde retraite , s’était long-tems nourrie de l’efprit qui régné dans les ouvrages de Voltaire. Dès quelle fut maîtreflè » elle réalifa pour le bonheur des Ruflès , la plupart des vues du philofophe» Français. C’eft cette même Souveraine qui lui écrivit de fa main, malheur aux perfécuteurs ! Ces trois mots font une leçon à tous les rois , à tous les Etats de l’Europe.

Le prince Koftlowski, accompagné de M. Preobrafens^i, officier des gardes de Catherine II, eut ordre de fe rendre à Ferney : ils préfenterent K au nom de cette Souveraine , les lettres qu’elle écrivait, au phifofophe , Xinfiruction qui

LA VIE

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contenait l’efprit fuivant lequel vingt Jurifconfultes travaillaient au code de lois , quelle donnait à dix peuples différens qui font fous fa domination, et une boîte d’ivoire qu’elle avait travaillée de fes mains. Des fourrures précieufes,fon portrait et vingt gros diamans accompagnaient cet hommage que le puifïant génie de cette Souveraine des RufTes rendait publiquement au génie du philofophe Français. Plus l’efprit d’un Prince eft éclairé , plus la trempe de fon ame eft forte , plus il fent ce que vaut un homme auffi rare et aufli extraordinaire que l'était Voltaire. 1 ' *

Les hommages que de fon côté Frédéric II lui rendait, étaient d’un autre genre , mais n’eh étaient pas moins flatteurs. On fait que ce Roi héros , philofophe , poëte, hiftorien , législateur , s’honorait de fon fuffrage , qu’il était en commerce de lettres avec lui depuis quarante ans. Il fit travailler dans fes belles manufactures de porcelaine , la ftatüe du philofophe. Au bas de cette ftatue , avant de lalui envoyer , U écrivit de fâ propre main, Viroimmortali, à l’homme immortel. Et le philofophe répondit au Souverain, Sire, vous me donnefune terre dans vos domaines. Ce qu’il dit à des voyageurs qui étaient à Ferney et qui admiraient cette ftatue , n’eft ni moins délicat ni moins agréable. Il interrompit ces voyageurs au moment où obfervant l’infeription , le Vtro immortali , ils allaient lui prodiguer des éloges : Et ceji la , leur dit-il , la Jîgnature de celui qui me l'envoie. . ,

Voltaire était tout-à-la-fois un fujet d’admiration et d’étonnement : fes écrits qu’on trouvait par-tout , femblaient avoir feuls fixé dans toute l’Europe l’univerfalité

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de la langue Françaife. Tous les artiftes , fculpteurs, médaillifles,* graveurs , peintres, deflinateurs, setaient emparé de lui , et c'eft fous toutes les formes et toutes les attitudes qu’on variait fon portrait; nul homme au monde n’a joui d’un honneur aulïi confiant et aufli univerfel.

Cependant en ce tems-là il y avait en France un nommé Clément , qui fe tuait d’écrire au public pour prouver que Voltaire ne favait pas fa grammaire ; un nommé Rabot ierf qui , après avoir commenté Spinofa , l’accufait d'impiété I un nommé la BeaumeUe, qui, pour lui donner des leçons, de poème épique , refefait la Henriade ; un abbé à’Ejirée^ fils d’un payfân de Picardie , qui lui reprochait d’avoir le cœur et lame d’un avare ; uti pere Viret , Cordelier de la Grand-Manche , qui l’accufait d’aimer le beau fexe et d'être amoureux de Catherine II; ühM. l’abbé de Mabli , qui lui reprochait fort éloquemment d’être un hiflorien qui ne voyait pas plus loin que fon neç. Un M. Durai • i Epremenil qui, devant le Parlement de Rouen, l’accufait de ti être pas un homme de bien. ( 16 )

Enfin, parmi plufieurs autres accufateurs , critiques, ccnfeurs, calomniateurs , dénonciateurs , dont l’énuméra-' tion ferait un peu longue et très-ennuyeufe , il y avait un Fréron qui , avec la permifÏÏon du -Gouvernement , lui difâit des injures trois fois par mois. Ce Fréron avait toutau moins de la bonne foi : Si je nen difais pas du mal, avouait-il franchement , on ne lirait pas mes feuilles. Ah 1 mon cher lecteur , la franchife d’un homme qui avoue qu’il ment pour vivre , a bien fon prix.

Les deux perfonnesqui ont écrit le plus abfurdement et le plus inconfidérémcnt contre Voltaire ', font un petit abbé Sabatier de Câpres et madame de Genlis. ( 17 )

Il eft teins de voir le jeune Louis XVI , en prenant les rênes du royaume , étonner , confoler les Français par Ta fagefTe , et Voltaire du fond de fa retraite , applaudiffant aux merveilles du nouveau régné.

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