‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 28 sur 38 · C HA PITRE XXIV · texte numérisé non relu

C HA PITRE XXIV

Rétablijfement de l’ordre e/i France. Voltaire célébré Louis XVI et fes Minifires. Difgrace de M. Turgot. Hommes de Lettres molejlés,

ANNÉES

OUÏS XVI , qui n'avait que vingt ans et nulle

expérience , fut étonné et peut-être effrayé de fe voir Roi. L’art de gouverner lui femblait entièrement inconnu s on fait que Louis XV , fon grand- pere, l’avait tenu dans une profonde ignoranc^des affaires d’Etat. Cependant le premier pas du jeune Roi , en montant fur le trône , fut un pas vers la fagefTe. Il appelle auprès de lui le comte de Maurepas , qui avait vieilli dans l’éloignement de la Cour. C’était un Miniftre éprouvé par une longue difgrace. La France qui tremblait dans l’incertitude d'un nouveau régné , en apprenant le rappel de cet ancien Miniftre , fe. livre à J’tfpérance d'un gouvernement heureux,, et ne fe trompe pas. * -

Le défôrdre qui s’était gliffé dans toutes les parties de

CE VOLTAIRE. LOI

l'adminiftration , difparaîc bientôt. On envoie madame du Barri dans un couvent. Les finances font ôtées à l’abbé Ter ray , qui s'éloigne de Paris, chargé de la haine publique. Le chancelier Maupeou eft exilé et bientôt oublié. Le Miniftere de la guerre , qu’avait monfieur le duc à' Aiguillon y eft donné au maréchal de May , et les affaires étrangères à monfieur de Vergennes , homme de bien et d’une intelligence rare pour les négociations. La marine , dont le département eft confié à M. de Sartine , devient en peu de tems redoutable aux Anglais. M. Turgoty qui avait fait en Limoufin , tout le bien qu’un Intertdant peut faire dans une Province , eft fait Contrôleur- général , et M. de Malesherbes , qui a pour lui le fuffrage des honnêtes gens inftruits , remplace , dans le Miniftere de Paris le vieux duc de la Vrilliere , depuis long-tems odieux et méprifé.

L’ancien Parlement fut rappellé : les hommes de lettres n’avaient point à fe plaindre du Parlement Maupeou , dont on compofa le grand Confeil. Sous ce nouveau Parlement , qui fut le fujet de cent pafquinades et d’un déluge de fatyres , aucun d’eux ne fut ni inquiété , ni dénoncé fous prétexte d’impiété, .Pendant l’efpace de quatre ans qu ? il fiégea , on n’entendit point retentir le parquet de ces déclamations violentes , ou quelquefois , s’il en faut croire la malignité , un Magiftrat , fans être bien perfuadé de ce qu’il dit , fe fait un jeu de crier que la philofophie fape le trône : elle qui prêche l’obéiflànce aux peuples , qui leur en donne l’exemple , et qui , en les éclairant , met le trôiie et le Monarque à couvert des attentats de la fuperfticion.

tOL

L A VIS

Ce n'eft pas que les membres du Parlement Maupeott fuiïent très-inftruits ; mais ils entendaient leurs intérêts , et ne voulaient point aliéner les hommes de lettres , dont l'opinion à la longue , forme l'opinion publique.

La femme d'un des nouveaux Magiftrats eut la faiblcfîe de recevoir cent louis d’or d’un plaideur , pour lui obtenir une audience de fon mari , que celui ci accorda de trèsmauvaife grâce. Cela occafionna , entre le juge et le plaideur , un procès qui , par fon éclat , prépara le rappel de l’ancien Parlement.

On s'attendait que les membres de ce Parlement, éprouvés par un long exil , auraient mis à profit ce tcms v de difgrace et d'oifiveté , et qu'inftruîts par la réflexion et de bonnes lectures , à leur retour , ils feraient des hommes nouveaux. Au grand contentement de tout Paris, ils vinrent reprendre leurs fonctions ; mais au grand étonnement de tous ceux qui s’intéreffent aux progrès des lumières , ils rapportèrent tous leurs préjugés contre les hommes de lettres.

Deux philofophes étaient alors dans le Miniftere : Mrs. de Malesherbes et Turgot. Dans le peu de loifîrs que leur laiflait le foin qu’ils devaient à la chofe publique , ils fc plaifaient à s'entretenir avec leurs femblables. M. Turgot entrait dans la plupart des vues des économises , tous occupés de l'amélioration du commerce et de l’agriculture, ainfi , que des moyens de remédier aux vices qui , fous la fin du régné précédent , s'étaient introduits dans l’adminiftration des finances. .

La liberté du commerce des bleds fut une des premières opérations de M. Turgot , et le prix du pain baiifa

prefqu’aulîitôt. Les droits d’entrées , fur les denrées de première nécefiité, furent beaucoup modérés , et le Roi n’y perdit rien, parce que la confommation des comeftibles devint plus abondante. La caijfe de Poijfy , que mille cris difaient ufuraire et onéreufe au peuple, fut fupprimée, et le prix de la viande diminua d’un fol par livre. Les laboureurs et les gens de la campagne ne furent plus tenus à l’ouverture et à la confection des grandes routes. Les corvées devaient être mifes, par une impofition, à lacharge de tontes les claffes des citoyens.

Cette réforme, qui feule méritait une ftatue à M. Turgot,

J lui fit de nombreux ennemis dans la noblefiè , dans la magiftrature et dans le clergé. Les jurandes et les corporations qui mettent des entraves à l’induftrie , et qui, toutà- la- fois , font et la ruine des malheureux qui veulent s’y fou {traire , et une fource intari{TabIe de procès , furent abolies.

Une fource encore plus abondante de procès , font les droits de féodalité. M. Turgot avait le projet de commuer ces droits. Il voulait auffi rendre le fel libre et marchand.

Alors plus de contrebande , et par année , quarante mille malheureux de moins qui font cette contrebande. Il voulait aufli réformer la maifon domeftiquedu Roi , opération fi fou vent demandée dans les remontrances du Parlement , » et que M. Necker , dans la fuite , eut le courage d’entamer.

Voltaire qui aimait l’Etat , le Roi et M. Turgot , dont les vues étaient celles d’un philofophe , d’un bon citoyen, d’un grand homme , célébra les merveilles du nouveau régné , par trois petits poëmes ; l’un le Tems préfent , l’autre les Finances , et le troificme était Sefojlris. Ce dernier

I A VIE

était une allégorie auflï agréable qu’ingénieufe , dans laquelle le chantre de Henri IV , célébrait la fageflè de Ton arriéré petit-fils , de Louis XVI , et il eut le mérite d’avoir fait les feuls bons vers qu’on eût encore vus à la gloire du jeune Monarque; et ce qui était très-flatteur pour Sa Majefté , c’eft que les vers de Voltaire n'étaient point une flatterie.

Voltaire mit à profit ce moment palfager de faveur où il eft en Cour : il demande et obtint la fuppreflïon des gens de gabelle , dont le pays de Gex était empoifonné. On ne pouvait rendre un plus grand fervice à ce canton ; et ce fut à M. Turgot qu’il dut principalement cette grâce.

Cependant gens d'épée, gens d’églife, gens de robe, gens de finance , gens de plume et de palais , gens du commun, et des écuries de Verfailles, tous alarmés des réformes que faifait le Contrôleur-général, et decelles qu’il méditait, criaient fortement contre lui. Dans l'aliénation où étaient les parties intéreflees , on l’accufa en plein Parlement, de vouloir détruire les droits de la féodalité , qu'il ne voulait qu’échanger du confentement des propriétaires , et d’une maniéré auflï avantageufe pour les Seigneurs que pour leurs vaflaux.

On lui fit un crime de laiflèr établir , en France , le prêt à intérêt, que quelques théologiens rigoriftes réprouvent, mais qu’exigent la banque et le commerce.

Le Parlement qui lui était oppofé , parce qu’il introduirait des nouveautés , et peut - être auflï parce qu’il tariflait vingt fources de procès, condamna au feu, comme impie et méprifable , un petit écrit de Voltaire , dans lequel, avec quelques plaifanteries fur les vaches , qu'un Pharaon

DE VOLTAIRE. iOJ

vît en dormant fur les bords du Nil , fe trouvait l’éloge de M. Turgot.

On doit convenir que le patriarche Jofeph , en expliquant au Roi d’Egypte , que les vaches maigres mangeant les vaches grades , voulaient dire que la famine fuccéderait à l’abondance , ne penfait pas qu’un jour le Parlement du Roi de France emploierait la main de fon bourreau , pour venger le rêve de quatorze vaches. ( 18 )

Les hommes de lettres, tous amis de M. Turgot , tous partifans de fes opérations , du bien qu’il fefait à l’Etat et du bien qu'il voulait faire, étaient indignés des contradictions, que la magift rature lui fefait elTuyer. Dans leur douleur , ils s’exprimaient fans ménagement , et l’on ne faurait trop défapprouver la licence et le mépris avec lefquels la plupart d'ailleurs parlaient du Parlement de Paris.

Après la Sorbonne , le corps le plus ignorant en France ejl le Parlement , difait , à l'occafion de l’ouvrage qu'il fit brûler , le philofophe Diderot : c'eft aufTi à l’occafion de ce même ouvrage , que le philofophe d ‘Alembert difait en pleines Tuileries : Le Parlement Maupeou était une bête puante y et le Parlement actuel ejl une bête venimeufe. Nous entendîmes ces propos , et nous en eûmes horreur. M. & Alembert , dont le nom eft immortel , était pourtant un homme fage , cela eft vrai ; mais il avait un caractère cauftique , et il aimait M . Turgot et M . de Voltaire, J’ignore fi le Parlement fut inftruit de ces propos ; mais il n en eft pas moins vrai que dans ces mêmes circonftances, il fit brûler le Monarque accompli , livre volumineux, ennuyeux et dédié à l’Empereur Jofeph II -, mais dans lequel *

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