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les Magiftrats toujours vigllans pour la fureté de la vie de leur Roi , crurent entrevoir la doctrine du régicide. On brûla le livre ; et pour rendre M. Turgot odieux ; on l'accufa auprès du Roi d'avoir favorifé l'entrée de ce Monarque accompli. ■
On mêla le ridicule à l’odieux. On inventa de petites tabatières, qu’on appella des Turgotines ou des platitudes.
Ces fobriquets fervaient à dénommer et à décréditei toutes les opérations du Controleur-général. Il n’y avait alors à Paris ni magiftrats , ni traitant , ni évêque , ni abbé, qui n’eut en poche une platitude , c’eft-à-dire , une tabatière fort plate. Quand on fe rencontrait , foit dans tes promenades, foit en fociété, foit aux fpectacles , c'eft à qui le premier montrerait là petite platitude.
Le jeune Roi Louis XVI , qui était paflionné pour le bien , qui ne parlait que de rendre fes peuples heureux , mais qui n’aimait pas les cris , renvoya fon Contrôleurgénéral ; et M. de Malesherbes , le jour même de la difgrace de M. Turgot , donna fa démiffion du département de Paris. ^
La retraite de ces deux Miniftres philofophes jetta la France dans la confternation , et affligea particulièrement Voltaire. Il en témoigna fes regrets par la petite Epitre à un homme. Cet homme était M. Turgot , qui fut très- flatté qu’un philofophe qui donnait le ton à fon liecle , fut perfuadé que s’il n’était plus Contrôleur-général, il était toujours un homme.
La difgrace des économiftes fuivit de près celle de M.
Turgot. On intenta un procès à M. l’abbé Baudeau pour avoir dit que la caijfe de JPoiJfy était ufuraire. Il vint au
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Châtelet , plaida lui-même fa caufe et gagna fon procès.
Sa caufe était celle du peuple , qui après le jugement le reconduire chez lui , le remerciant et le béniffant. Ce triomphe ne fut pas long. Le Gouvernement l'exila à Combroude en Auvergne, et à fon retour , le Roi lui accorda une penfion de quatre mille francs , ce qui le confola de fon exil.
L'abbé Roubeau , fon coopérateur aux Ephtmérides du Citoyen , fut envoyé en Normandie ; et fur ce qu’il objecta , que faute d'argent il ne pourrait fe rendre au lieu de fon txil , on lui fit compter cinquante louis d’or. Le Gouvernement fe crut forcé à ces rigueurs pafïàgeres à l’égard de deux hommes de lettres citoyens , et cela pour attiédir l’enthoufiafmedes économises, dont lesécrits échauffaient un peu trop les têtes fur le bien public.
L’aventure de M. Delisle en ce même tems , eft d’une autre efpece. Deux Magiftrats , dévorés du ztle de la maifbn du Seigneur , et des plus éclairés qui foient au Parlement , allaient à la découverte des ouvrages de philofophie. En peu de tems , ils en achetèrent pour quinze , mille francs et les firent brûler, efpérant par-là , difaient en plaifantant leurs confrères , racheter les petits péchés de leur jeune fie.
Dans une de leurs tournées , ils trouvèrent la Philofophie de la Nature , ouvrage en fix volumes , approuvé et imprimé depuis fept ans. Ces deux mots philofophie et nature , effarouchèrent leur dévotion ; l’ouvrage leur parut violemment fufpect. Us firent acheter du libraire Saillant tout ce qui reftait de l'édition : enfuite ils lui empruntèrent le manuferit fur lequel le livre avait
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été imprimé; cemanufcrit, prêté avec confiance à deux Confeillers du Parlement , fut porté à PAvocat-généfal du Châtelet , qui dénonça la Philofopkie de la Nature et fon auteur. Cette philofophie , qui était une efpece de Philippique contre les Athées , fut brûlée en place de Greve ; et M. Delisle, qui l’avait compofée , fut incarcéré dans une des geôles du Châtelet, condamné à un banniffement perpétuel et à la confifcation de tôus fes biens.
Cette confifcation de la fortune d’un homme qu’on profcrit, paraît une grande abfurdité. On lui ravit fon honneur et fa patrie ; mais n’ayant point de raifon pour le foire mourir par la main du bourreau, on veut le foire mourir de foim. N'a-t-on jamais réfléchi qu’en le privant de fo fortune , on lui met tout-à-la,fois et le défefpoir dans le coeur et le poignard à la main pour aiïafliner, S’il n’eft pas honnête homme, ou pour s'aflaflîner lui- même, s’il a du courage, comme difent les philofophes, ou s’il manque de courage, comme difent les théologiens ?
Le Parlement de Paris réforma le jugement du Châtelet, et rendit à la fociété , à fa patrie , à tous les droits de citoyen M. Delisle , qui , en fortant de prifon , fe retira pendant quelque tems à Ferney auprès de Voltaire. (19)
Le vieux philofophe goûtait le plaifir de donner la retraite à un homme de lettres perfécuté, lorfque Jofeph II, déjà célébré en Europe autant pat fes grandes vues que par la fimplicité de fa conduite, paffa près de Ferney. Il ne s’y arrêta point , et l’on en fut prodigieufement furpris. Dans leur étonnement, tous les hommes de lettres
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fe demandaient : Pourquoi ce fouverain n’a-t-il pas va le philofophe ? Dans tous les teins , les grands hommes qui font très-rays, ont toujours aimé, quand ils en ont trouvé l'occafion , à Ce voir , à s'entretenir.
Si Voltaire eut quelques regrets de ne pas voir chez lui Jofeph II , il n’en témoigna rien; et il eft très-vrai que s’il vivait encore, il fe réjouirait en voyant cet Empereur faire dans Tes Etats une partie des grandes réformes , que pendant plus de cinquante ans , il n'avait ceCCé d’indiquer et de demander.
L’honneur de recevoir ce Souverain l’eût fans doute flatté ; mais cet honneur l'eût- il autant flatté que les hommages qu’il reçut, l'année fuivante , au milieu do Paris? Hommages bien propres à démentir le proverbe qui dit que nul n’ejl prophète dans fa patrie,