CHAPITRE XXV
Du retour de Voltaire à Paris : de fa Confejfion et de fon Couronnement.
ANNÉES
*V* oltairi ahfent de Paris depuis près de trente ans , touchait à fa quatre- vingt-quatrieme année. Sa figure reflemblait à celle du tems ; fa voix fombre , mais majeftueufe , etd’un volume prodigieux, ccaitcelled'unhoinme
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chargé de deux fiecles. Encore occupé de grands ouvrages, il vivait libre et heureux au milieu d'une peuplade qu'il avait formée , et dont chaque jou% il recevait les bénédictions.
En 1777, il maria à M. le marquis de Fillette, qui était à Ferney, et qui jouiiTàit à Paris d'une fortune trèsconlidérable , Mile, de Varicourt , fille d’un très - bon genrilhomme du pays de Gex. Il avait pour cette Dcmoifellç, élevée fous lès yeux , la tendrefle d'un pere: là beauté et la douceur de fon caractère , lui méritèrent le furnom de Belle et bonne, furnoro qu’elle porte encore , et dont elle eft encore digne. Quant au marquis de Fillette, on fait que Voltaire l’aimait: c’était l’homme qui, à Ion gré, poîfédait le mieux les charmes de la cauferie. Il retrouvait dans fon commerce cet efprk facile et cultivé, qui lui rappellait la fociété des la Fare et des Chaulieu.
Dans le cours de la même année , Voltaire avait envoyé à Paris deux tragédies , Irene et Agathocle. Les acteurs ne pouvaient s’accorder pour les rôles; cette méfintelligence , 4 qui en re ardait les repréfentations , l'impatientait ; et l’on fait que la patience dans les petites chofes n’était pas une vertu du phiiofophe.
Cédant tout-à-coup aux différentes voix quil’appellaient à Paris , à celle de Belle et bonne , qui devenue marquife de Fillette , était peut-être bien aife d’y aller jouir de la fortune , à la voix de fes amis, la plupart très-âgés y et curieux de le revoir avant de mourir , et peut-être cédant encore plus à la gloire de le voir encore applaudi fur le premier théâtre de l’Europe ; il part au milieu de l'hiver le plus rude , et au moment qu’on ne l’attend pas , il fc trouve à Paris, C’était hafarder fa vie. ( jo)
DE VOLTAIRE. III
En defcendant de voiture , accablé de fatigue , mais entraîné de l’amitié, par ce fentiment qui Pa toujours dominé , il va à pied , malgré les rigueurs du froid , chez M. le comte d’Argedtal , auquel depuis quarante, ans , il ne donnait d’autre nom que celui d’Ange tutélaire. C’était un befoin de fon ame de revoir et d’embralfer cet ancien ami. '
En peu d’années on avait vu à Paris les Rois de Dannemarck et de Suede , l’Empereur ; et il eft très- vrai que l’arrivée de ces Souverains y avait fait une fenfation beaucoup moins vive que l’apparition de Voltaire. Dans les promenades , dans les cafés , à tous les fpectacles , on ne parlait que de lui. Tous les gens inftruits, en s’abordant, fe difaient avec joie , il eft ici ; l’avez-vous vu ? comment fe porte-t-il } comment pourra-t-on le voir ?
L’Académie Françaife arrêta une dépuration ; et, contre fon ufage , au lieu de deux députés , elle en nomma trois i à la tête defquels était M. le Prince de Beaux eau : L'Académie , en grande partie , fuivit fes députés.
Les Comédiens Français allèrent aufti lui rendre leurs hommages. Voltaire répondit à leur compliment: Je ne vis , Meffîeurs , que par vous et pour vous. Mlle. Ci air on , en l’abordant au milieu d’une nombreufe aîfemblée, fe mit à genoux. C’était une prêtreffe d’Apollon , qui adorait fon dieu.
La plupart des Miniftres l’envoyerent vifiter : un grand nombre de Seigneurs et de Dames attachés à la Cour, s’emprcllèrent d’imiter cet exemple. Tous les hommes de lettres s’en firent un devoir. Pendant long-temps, le phsloiophe fut le fujet de toutes les conver fêtions ; les faillies
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dont les fiennes étaient femées , pa fiant de bouche en bouche , devenaient chaque jour les bons mots de toutes lesfociétés. Madame laDucheffe de *** , à qui il préfenta Belle et bonne , le félicitait de l'avoir mariée. „ Je m’en „ félicite auflî , répond le philofophe ; car j'ai fait deux „ heureux et un fage. „
M. Franklin , miniftre plénipotentiaire des Provinces- Uniesded’ Amérique , l’un des grands hommes du fiecle , tt le premier philofophe qui ait jetté les fbndemens de la liberté d’un peuple entier , vint le voir. Son petit-fils était avec lui: „ Mon fils, lui dit-il, mettez-vous à genoux ,, devant ce grand homme. ,, Le jeune homme fe profterne çt demande fa bénédiction. Voltaire lui pofè la main fur la tête et prononce ces deux mots : Dieu et la liberté.
Ce fut dans ces jours d'hommages , que fa fanté éprouva un dérangement. L'alarme fut bientôt dans Paris , et cette alarme redoubla , lorfque Tronchin , fon médecin , fit annoncer par le Journal , que ceux qui allaient le voir , feraient bientôt les témoins et les complices de fa mort.
Le danger fe diffipa ; mais d’autres craintes fuccéderent à ces premières alarmes. Le bruit fe répandit que l’Archevêque de Paris fefait des inftances auprès de Louis XVI , pour foiliciter le départ de Voltaire. On ajouta bientôt que M. Séguier avait ordre de le dénoncer au Parlement. Ce que nous ofons afiurer , c’eft qu’au bruit de cette dénonciation, une Dame court chez PAvocat-général. „ Penfez , lui dit-elle , que le Parlement „ fe déshonorera , s’il inquiété ce grand homme que ,, tout Paris idolâtre, et que vous vous déshonorerez t, vous-même, en fervant d’inftrumentà cette perfécution.
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,, M. Séguier raffina la Dame fur fes craintes , mais en lui ajoutant , que fi la Cour l’ordonnait , il ne pourrait fe difpenfer de faire fon devoir.
Cependant Voltaire , quoique malade , recevait chez lui les acteurs et les actrices qui devaient repréfenter Irene. C’était devant fon lit qu’on en fefait les répétitions. ,, Eft-il vrai , lui demande un jour madame Vejlris , que vous avez retouché mon rôle } — Il eft très- vrai, répond „ le philofophe , que j’ai travaillé pour vous toute la ,, nuit, comme un jeune homme de vingt ans. „ La vérité eft , qu’il avait paffé la nuit à refaire le cinquième acte d ‘Irene.
Dans une des répétitions de cette tragédie , Voltaire fe brife un vaiflèau dans la poitrine. Le crachement de fang qui furvint , fit craindre pour fa vie. Au bruit de cet événement , le jeune abbé de Terfac , curé de St. Sulpice, accourut pour catéchifer le vieux philofophe. On ne l’admet point à le voir. Le lendemain il fè préfente de nouveau ; et il y eut ordre de le laiflèr entrer.
,, Vous me faites honneur , lui dit Voltaire en le ,, recevant ; j’ai du plaifir à voir un pafteur , né bon ,, gentilhomme , qui inftruit fes paroiïfiens en apôtre , „ qui foulage les pauvres en pere , et qui fait les occuper. „ en homme d’Etat. “ Le curé répond au compliment par de profondes révérences, et fc retire après avoir témoigné au philofophe l’intérêt qu'il prend à fa fanté.
Cependant ce grand emprefiement du curé le montrait capable d’un coup de zele , et ce fut pour le prévenir que Voltaire reçut un abbé Gautier , qui vint s’offrir pour le confeffei. Ce M, Gautier commença fon miniûcre
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de confeflêurpar Te mettre à genou devant le philofophe : c’était un hommage qu’il rendaic au grand homme : Voltaire le releve poliment et demande à fe confeffet publiquement , ainfi que cela fe pratiquait dans les premiers fiecles de l’églife.
L’abbé Gautier fe refufe à cette confeflion publique, fous prétexte que cela le compromettrait : il exige même, avant de l’entendre , une déclaration de fes fentimens , et lorfque le philofophe eût fait cette déclaration , qui était la profeflîon de foi d’un véritable catholique romain, l’abbé Gautier voulut encore en conférer avec l’Archevêque.
Le philofophe confentit à cette démarche ; fa déclaration fut trouvée infuffifante. L’Archevêque en exigea une par devant notaire, dont il donne le modèle, et qui commençait ainfi. Nous conj'ejfons avoir malicieufement blafphémé la divinité de Jejus-Chrifl. En lifànt ce début , Voltaire recule d’effroi et congédie l’abbé Gautier , en difant : c’eft ajfe[ pour aujourd’hui, nenfanglantons pas la feene. Ces paroles avaient rapport à fon crachement de fang.
Tout fut traité dans le fecret entre le philofophe et l’abbé Gautier. Cependant Voltaire n’était pas fâché que dans le public on crut qu’il s’était confeffé. Il répondit même à ceux qui lui en parlèrent , fi j’étais fur les bords du Gange , il me faudrait mourir en tenant à la main la queue d’une vache. ’
Quelques jours après j’allai le voir , et au moment où j’entrai dans fà chambre , il me cria : On ne me jettera pas à la voirie , car je me fuis confijfé à M. P abbé Gautier.
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On ne parla dans Paris pendant pluiîeurs jours , que de cette prétendue, confeflîon, et les plaifans 11e tardèrent pas à chanfonner et le conférant et le confelfé. '• -
Ce fut le lendemain de cette cérémonie qu'il recommença les répétitions à’Ircne, dont il n’avait pas trop bonne opinion , et c’eft à ce fujet qu 'il difait plaifamment : Il ferai : tr/Jle pour moi de ri être venu h Paris que pour être confejfé et f-flé.
On était déjà à la fixieme repréfcntation de cette tragédie , et il n’avait pu y aflifter. Cependant à chaque repréfentation le public le demandait. Ses amis et l’empreflcmcnt général le décidèrent à y venir. La maladie à laquelle il venait d’échapper , dangereufe dans tous les âges, et ordinairement mortelle au fien, ajoutait à l’intérêt qu’on prenait à lui , et rendait fa préfence plus chere au public , affemblé pour le voir.
Deux fentinelles furent pofés à la porte de la loge des Gentilshommes de la chambre du Roi , où il était avec Belle & bonne. A peine y fut- il entré que les fpectateurs fe levèrent , les uns entraînés par le plaifir de le mieux voir, les autres par le refpect qu’ils croyaient devoir à un philofophe qui rempliflàit l’Europe du bruit de fon nom et de fa gloire. Ce fut là le premier hommage qu’il y reçut du public.
A cet hommage fuccéderent les battemens des mains , avec les clameurs d’une joie exceflive , et qui eût paru immodérée , Ci elle n’avait eu pour objet un homme unique fur la terre. Ce fut du milieu de ce concert d’npplaudillement , qu’on entendit de tous les coins de la falle , mille voix crier et répéter , qu'on lui porte une couronne.
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Le Sr. Brifard , cet acteur fi intéreflânt dans les rôles dePere, et fi noble dans ceux de Grand-Prêtre, obéiflant à la voix publique , alla le couronner. La modeftie du philofophe fe refufa long - temps à cet honneur , le premier en ce genre qu'on eût encore vu en France ; pendant ce combat de refus et d’inftances qu’on lui fefàit pour accepter la couronne , on répétait à grands cris, ceji le public qui l’envoye.
Les tranfports d’alégreflè continuèrent prefque fans interruption l’efpace de quatre heures et fe varièrent en cent façons. Chaque fpectateur exprimait fon plaifir à fa maniéré ; les uns l’exhalaient par des Vive M. de Voltaire ! — Vive le Sophocle Français ! — Vive notre Homere 1 Les autres exprimaient leurs hommages en criant : Honneur a l’homme unique ! — Au Philofophe qui apprend à penfer ! Il était des momens où l’on n’entendait que le bruit confus de mille voix , qui rendaient gloire à t homme univerfel.
Pendant la repréfentation d'Irene , le public entraîné comme malgré lui par le plaifir de le pofleder , et fe livrant fans réferve au fentiment de fon admiration , interrompit plufieurs fois les acteurs pour crier , Gloire au défenfeur des Calas , gloire au Sauveur des Sirven et des Montbailli. Dans l'excès de la joie dont tous les cœurs étaient pleins , des hommes raifonnables verfaient des larmes d’attendrifiement , tandis que les Dames debout dans leurs loges , et dans les tranfports de l’ivreflè commune , levaient les mains vers lui , comme vers un être qu’on vénéré et qu’on invoque.
L’hiftorien qui décrit cet événement , était préfent :
il s était rendu au fpectacle , non pour voir Voltaire , c’eft un plaifir qu'il lui était permis de goûter quelquefois ; non pour applaudir , fa voix eût été perdue dans la foule , mais uniquement pour être témoin de l’impreffion que la préfencc du philofophe devait faire fur cette portion penfante de la nation réunie à ce fpectacle : et tandis que tous les yeux étaient avidement fixés fur lui , ceux de l’hiftorien parcouraient toutes les attitudes, obfervaient toutes les pliyfionomies , et il avoue qu’il n’en vit aucune qui ne portât l’empreinte d’une ame ivre de plaifir.
Jufques-là ce fut l’hommage du public. Les comédiens lui en réfervaient un autre , mais d’un genre nouveau , et auquel ni le public qui devait en être le témoin , ni le philofophe qui devait en être l'objet , ne s’attendaient pas. C’était l’inauguration folemnelle de fa ftatue.
Entre les deux pièces , la toile fe leve , et l’on voit au milieu du théâtre le bufte de Voltaire , fculpté par Cafficri , et pofé fur un piédeftal. Tous les acteurs et les actrices, chacun avec fon habit de caractère, grouppés en demi-cercle autour de la ftatue , tenaient à la main une couronne de laurier. Après qu’ils eurent fait retentir à plufieurs reprifes la falle du nom de Voltaire , Madame Vejlns s’avança fur le bord du théâtre, et lui adreffit des vers , qui forent récités deux fois , et à chaque fois les acclamations redoublèrent. Enfuite chaque acteur pa flanc et s’inclinant devant la ftatue , lui mettait fur la tête une couronne de laurier : et à chaque couronne les fpectateurs confirmant cette inauguration , s'écriaient, te fl le public qui la donne.
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Dans l’hiftoire de la philofopbie et des beaux arts , cette époque fera à jamais mémorable. Ce fut pour les hommes de lettres un jour folemnel. C’était leur pere qu'on couronnait. Dans la célébration des fêtes d'Apollon, les Grecs pouvaient mettre plus d’appareil, plus de magnificence , mais ils n’y alïifterent jamais avec plus de piété, plus de plaifir , et n’y montrèrent jamais autant d’alégrefle que Paris' en montra le jour du couronnement de Voltaire.
Cette cérémonie qui femblait tenir d’un culte religieux, était achevée , et l’ivrefle durait encore. Le public ne pouvant fe ra (là fier de le voir et de l’applaudir , l’açcompagna au bruit des éloges et des actions de grâces. Pendant la route, les uns précédant la voiture criaient: Vive l'Auteur de Zaïre et <t Attire ; ceux qui fuivaient , répondaient : Vive l’Auteur de Sémiramis et de Brutus. Les uns célébraient l’Auteur de Mérope & de Mahomet , & les autres fefaient retentir les airs des noms de Gengis-Kan & de la belle Adélaïde. Tous les chef- d’œuvres du philofophe furent pafles en revue : on n’oublia ni <E dipe, ni Tancrede , ni Orejle , ni le chantre de Henri IV , ni Phiftoricn de Louis XIV , ni l’ami de Frédéric II.
La cour de l’hôtel du marquis de Villette , chez qui logeait Voltaire , était remplie d’admirateurs qui l’attendaient. C'eft là qu’on ofa rendre publiquement hommage au pere immortel de la Fucelle d’Orléans. Lorfqu’on Wût defeendu de voiture , il fe tourne vers le public , qui fefait encore retentir les airs de lès acclamations : il le remercie des honneurs qu’on lui a rendus , et de a gloire , ajoute-t-il , fous le poids de laquelle je vais (expirer .
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Il eft très-utile de remarquer que le public dont on parle ici , ne reflemble en rien à cette canaille effrénée et licencieufe , aveugle en fes hommages comme dans fes fureurs , qu’on appelle improprement le peuple , et qui n’en eft que la lie et le rebut. Ce fut un pareil public qui fous Louis XIV infulta aux funérailles du grand Colbert , qui en 1588 , agité par le fanatifme donc fes prêtres l’avaient enivré , chaffa du Louvre Henri III (on roi légitime, en criant : Vive le duc de Guife , et en jonchant de fleurs les rues par où paflait ce Prince criminel. Ce fut encore un fembîable public qui fous Charles VI, remplit plu fleurs fois Paris de fang et de carnage , en criant : Vive le duc de Bourgogne , qui n’était qu’un lâche aflaffin.
Le public pour qui Voltaire , le jour de fon couronnement , fut en quelque façon un objet de culte , était compofé de perfonnes inftruites , ayant à leur tête des Princes de la Famille Royale , des Princes du fang , tous les Miniftres , tous les Ambaflàdeurs, des Ducs et P«irs, des Dames de la plus haute diftinction , des Membres de toutes les Académies , enfin tous les hommes cultivant les bonnes lettres.
Le lendemain de ce couronnement, on difâit , les Rois ont droit d’êcre jaloux de tant d'honneurs rendus à un Ample particulier. Ceux qui parlaient ainfi , ne favaient donc pas que les Rois ont d’autres hommages, et non moins flatteurs , à attendre , lorfqu’à l’exemple de Louis XVI y ils rendent heureux les peuples que les philofophes éclairent , et qu’en les éclairapt , ils rendent plus fournis aux loix et moins dangereux aux Souverains.