CHAPITRE XXVI
De la mort de Voltaire , de fort enterrement et de fa
religion.
ANNÉE
aris et fon tumulte commençaient à être à charge à Voltaire , cafïe de vieillelfe et de décrépitude : les honneurs dont on l'avait en quelque façon raffafié , laiflàient dans fbncceur, un vuide que l’étude, le travail et le plaifir de revoir fa peuplade heureufe pouvaient feuls remplir. Ses va (Taux foupiraient après fon retour ; et fur ce qu’on leur dit qu’une ftrangurie retardait fon départ, ils s’offrirent de venir le prendre à Paris , et de le porter , le long de la route , fur leurs épaules dans une petite chambre.
Cependant fes amis le prelfaient de s’établir à Paris : il cède un moment à leurs inftances,achete un hôtel,où l’utile et l’agréable fe trouvaient réunis, et s’en repent prefqu’auflî-
tôt. Le plus fort obftacle à fon départ pour Ferney , étaient les liens qu'i! avait à rompre. Le bonheur de Belle et Bonne > en laquelle il s’était accoutumé à voir la nature et la vertu perfonnifiées , fefait le fien. L’habitude de vivre avec elle, d'en recevoir les foins et les innocentes careflès , femblaic la rendre néceflaire à fon exiftence. Sans elle , il ne croyait pouvoir être heureux.
Dans ce tems d’irréfolution , il vint à l’Académie Françaife pour donner à cette compagnie une émulation et une utilité qu’elle n’a peut- erre jamais eues , il propofe un travail fur la langue , celui de confacrer , d’une maniéré invariable , et par des exemples tirés des meilleurs auteurs claflïques , la valeur et l’acception de chaque mot français. C'était le moyen d’avoir , en peu de tems , un bon Dictionnaire.
Chaque Académicien devait être chargé d’urre lettre. Il prit pour lui la lettre A : un travail forcé , et le café dont il fit alors un grand ufage, lui ôterent entièrement le fommeil. L'effervefcence de fon fang allait en augmentant : pour le calmer , on lui confeilla l’ufage de l’opium ; mais une trog forte dofe qu’il en prit, ne fit qu’accroître l’infomnie, à laquelle fuccéda bientôt un accablement léthargique.
Déjà il était mourant, loifqu’on lui annonce que M. le comte de lally Tolendal a obtenu la cafiation de l'arrêt qui fit mourir , fur 1 échafaud , le général Lally , fon pere. Cette nouvelle l’arrache un moment à fa léthargie , et il répond à M. de Tolendal , par un billet dont voici la fubflance: Je vois que le Roi ejl jujle , et je meurs content. Ce billet eft le dernier qu’il dicta.
L’alT’oupiîfement était entier et continu : il ne parlait plus et femblaic ne rien entendre. Le Curé de St. Sulpice,
et l’abbé Gautier , Ton prétendu confefleur , avertis l’un et l'autre du danger , furent admis à le voir , enpréiènce de fa niece , de fes neveux et de les amis.
Le Curé s’approche du chevet du mourant , et lui demande , s’il croit en la divinité de Jéfus-Chrift. Le philofophe ne l’entendit pas, ou s’il l’entendit, 11e daigna pas répondre. Le Curé profite de ce filence pour juftifier, auprès des parens et des amis préfens une pareille demande : „ Comme , dit-il , dans les ouvrages qu'on „ lui attribue , la divinité de Jéfus-Chrift eft fortement ,, attaquée , je crois devoir m’afiurer de ce point de ,, croyance. ,,
M. le marquis de Villevieille prend alors la parole ; et perfuadé qu’il ne fera point entendu , crie à l'oreille du moribond : ,, Voilà M. l’abbé Gautier , votre confèiTeur ; „ et le philofophe , au grand étonnement des ailiftans, répond : M. l’abbé Gautier ! mon confcjfeur ! faites-lui bien mes complimcns. ♦
On lui annonce enfuite M. le Curé : le mourant lui tend la main , prend la fienne, et fe fouleve à demi pour l’embrafTer. Ce geftc , cette attitude , cette careflfe, tout cela ne femblaic - il pas dire : Monfieur , ne me tourmentez pas j laillez moi mourir tranquille. Mais le Curé lui demande de nouveau , et d’un ton aifez mal alTuré : ,, Monfieur , reconnaiiIez - vous la divinité de ,, Jéfus - Chrift i „ Alors le philofophe expirant , ayant la main ouverte , et le bras tendu , comme pour repoufier le Pafteur , s'écrie d’une voix haute et ferme : Au nom de Dieu , Monjieur , ne me perle £ pas de cet homme. Ce font là les dernieres paroles de Voltaire : nous les avons
I A VIE
recueillies de ceux mêmes qui étaient préfens : elles renferment , comme on voit , la profeflion de foi d’un pur théifte , qui borne fa créance en un feul Dieu.
S’il eft des circonftances où l’emploi d'hiftorien foit à charge , où la vérité foit pénible à dire , c’eft au moment où nous écrivons ce détail > et nos lecteurs doivent fentir combien il doit nous coûter de rapporter une réponfe , dont tous les francs penfans fe réjouiront infiniment, mais qui certainement eft très- propre à faire frémir des milliers de Chrétiens.
Lé Curé de St. Sulpice, fans doute , effrayé lui-même de la réponlè du philofophe , fe retire , et va annoncer aux prêtres de fon Clergé, que Voltaire meurt , comme il a vécu , qu’il ne l’enterrera pas , et que fi des ordres fupérieursl’y forcent , il le fera exhumer pendant la nuit. Ce propos n’a rien de vraifemblable, mais il eft très- vrai} et comme il a été tenu publiquement, nous avons cru devoir le rapporter.
Nous devons auffi à la vérité de réfuter un bruit
populaire qui courue alors : c’eft celui qui portait , qu’au moment où le curé fut forti , le philofophe leva la tête, et que la main appuyée fur le chevet , il prononça ces quatre vers :
„ Tandis que j’ai vécu , on m’a vu hautement
„ Aux badauts effares dire mon fendment.
„ Je veux le dire encor dans les royaumes fombres.
„ S’ils ont des préjugés , j’en guérirai les ombres.
L’anecdote eft fauftè, ainfi que la plupart de celles qu’on débita alors, et qui ont été imprimées depuis. Ces vers exiftaient depuis dix ans , et Voltaire était plein
de
DB VOLTAIRE. 1IJ
de fan té, lorfqu’il les fit. Les prononcer furies bords du tombeau eût peut-être été une fanfaronnade. Ce qu’on eft en droit d’afturer, c’eft que Voltaire mourut paihblemenc , avec la réfignation et le calme d’un philolophe qui fe rejoint au grand Etre.
On peut encore a durer que la plupart des curés de Paris blâmèrent leur confrère, dont l’inexpérience était celle d’un jeune prêtre , et dont le zele était celui d'un féminarifte. Le curé de St. Roch , homme fage et vertueux , qui a blanchi dans le faint Miniftere, et qui l’a honoré dans toutes les circonftances d’une longue vie, difait, en parlant de Voltaire mourant; que ce n'était pas u .e converfion à faire , mais une converjîon à efcamoter , et qui eût fait honneur au Clergé i
Ce propos qui femble n'être que plaifant , renferme un grand fonds de raifon, fi l’on ccmfidere que tous les jours les curés de Paris , et fans la moindre difficulté, enterrent des hommes gangrénés de vices , qui n’ont eu aucune des vertus de Voltaire, et qui n’ont été connus, dans le monde , que par l’éclat ou de leurs rapines , ou de leurs débauches.
Le jour de la mort de Voltaire fut , pour les hommes de lettres , un jour de deuil et d’accablement ; ils ne s'abordaient que la trifteflè fur le front. Leur langage était celui de la douleur, et leurs regrets, ceux d’une nombreufe famille qui perd un chef qu’elle adore. Ce fut aufïî le tems de la vengeance du Clergé; mais, comme l’on dit , il eft de faintes vengeances , ainfi que de faintes coleres.
- On pouvait contraindre le curé de faint Sulpice à
inhumer Voltaire, qui , né dans le fein du chriftianifme, n’avait jamais , dans le cours de fa ,vie , rompu aucun des liens extérieurs , par lefquels un catholique tient au giron de leglife. Nulle cenfure ne l’en avait féparé ; mais on foupçonna que le jeune curé ne cherchait qu’à faire un éclat pour fe donner de la célébrité, et l’on ne voulut pas lui en lailTer le plaifir. La prudence des philofophes prévint le zele des prêtres : on embauma le corps de Voltaire : on obtint un ordre pour le fortir de Paris ; et pendant la nuit , on le porta dans une chaife de pofte, chez les religieux de Sellieres, dont fon neveu Mignot était abbé.
Quant à ion cœur, donné à Belle et Bonne , il fut enchâflfé dans un cœur de vermeil, porté à Ferney, fcellé dans un farcophage qu'on éleva dans la chambre où il travaillait , et fur la porte de laquelle on lit cette infcription :
Son cceur ejf ici , et fon efprit par tout. (33 )
La fépulture de Voltaire, chez , des moines delà campagne, était peu convenable à un philofophe. Né Anglais, il eût peut-être , ainfi que Newton , été inhumé à côté des Rois; et nous ofons dire que Voltaire en était encore plus digne qu ’lfaac Newton , fi le degré des honneurs accordés à la cendre de deux hommes célébrés, doit Ce mefurer fur la fbmme et la nature du bien qu’ils ont fait au genre humain.
Les Curés et les Prêtres du voifinage de l'abbaye de Sellieres, suffi éclairés que celui de St. Sulpiee, accoururent aux funérailles de Voltaire , fe refuferent à toute rétribution , et lui rendirent généreufement en regrets et en
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prières, tout le plaifir qu'ils pouvaient avoir pris à la lecture de Tes ouvrages.
L’Evêque de Troyes, le bon M. de Barrait, dépêcha une défenfe d'enterrer Voltaire; mais lorfque lès ordres arrivèrent, la cérémonie était achevée. Le Prieur des religieux, homme de fens et d'efprit , répondit au Prélat qu’il n'avait fait à l’égard de Voltaire, que ce qu'il avaic cru être en droit de faire; et que s'étant conformé aux loix , en lui accordait la fépulture , il n’avait rien à craindre des loix.
Le Prélat, peu content de cette réponfe, jetta un interdit fur la chapelle où l'on avait inhumé le philofophe. Les hommes de lettres, qui au milieu de leur douleur, regardaient cet interdit comme une vengeance puérile, difaient hautement qu’on avait mis trop d’importance à cette fépulture eccléfiaftique. Ils auraient voulu que fur le refus du curé de St. Sulpice , on eût Amplement inhumé Voltaire dans un caveau ; ou que , fuivant les ries anciens, on l’eût brûlé et confervé fes cendres. Ce ferait, difaient-ils, un moyen fur pour apprendre aux Evêques qu’il importe aulli peu à un philofophe après fa mort , de pourrir dans le trou d’une églife que dans une folfe faite en rafe camp ague.
En effet, fi parmi les hommes de lettres, l’ufagc s’introduifait de demander par leur teftament de n’être enfépulturé , ni dans l’églife , ni dans un cimetiere ; le clergé feraitpeu tentéde faire de ces refus, qui aujourd'hui femblent être fans conféqucnce, mais qui naguère entraînaient une certaine diffamation. Rien ne corrige
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les hommes de leurs bêtifes , que de leur faire fentir qu’on peut fe paflêr .d’eux.
La mort du célébré et mifanthrope RouJJeau fuivit de près celle de Voltaire. Ses obféques ne donnèrent aucun embarras. M. de Girardin , chez qui il était mort à Ermenonville , le fit porter dans une petite isle près de fon château. On lui éleva, dans cette isle, au milieu des peupliers , un maufolée qui devint bientôt un objet de curiolîté pour les étrangers , et de vénération pour les partifans.
. Le refus de fépulture fait à Voltaire, que deux mois auparavant on avait couronné , attira à la France, de la part des Anglais, le reproche d'être une nation frivole et inconféquente. Ce reprocheétait in jade, fi l’onconfidere que fon couronnement fut l’ouvrage de la nation penfante et éclairée , et que l’affront fait à fa cendre , fut celui de cette partie de la nation qui n’eft ni éclairée ni penfante, et que les Cours des Parlemens répriment de tems en tems , pour quelle ne foit pas dangereufe. Voilà ce que les hommes de lettres français répondirent aux Anglais. Nous avouons que cette réponfe eft un peu forte : auflï . ne l'approuvons- nous pas, et nous laifTons à ceux qui font plus inftruits que nous, à. dire en quoi elle eft conforme ou oppofée à la vérité liiftorique.
On doit rapporter ici une chofe finguliere , mais fans vouloir en pénétrer les motifs : c’eft la défenfe que le Gouvernement français fit d’annoncer la mort de Voltaire. Il fut défendu aux auteurs des gazettes étrangères d’en parler. Les comédiens français eurent auflï ordre de fufpendrc la repréfentation de fes tragédies ; et cet ordre
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fut levé auflitôt que les regrets des hommes de lettres parurent un peu calmés. Dès-lors les éloges funéraires commencèrent dans toutes les Académies. Parmi ces cloges , on diftingua celui du philofophe Roi de Pruflfe. C’était en effet celui qui contenait moins de phrafeset plus de chofes utiles.
Un éloge au moins égal à celui de Frédéric II , mais d'un genre nouveau , fut celui de Catherine II , qui voulut avoir en Rufïie un château bâti fur le modèle de celui de Ferney. Elle voulut aufli avoir la bibliothèque du philofophe , dpnt la plupart des livres étaient remplis de notes marginales , écrites de fa main. L'adreflè de la lettre que cette Souveraine écrivit à ce fujet mérite d’être connue : elle renferme un grand éloge. A Madame Denis , niece d’un grand homme qui ni aimait un peu .
Tant d’honneurs rendus par des Souverains à un philofophe , valaient bien , difaient fes amis , celui d’être mis , après fa mort , dans un coin de l’églife de St. Sulpice* Ces Souverains ne voyaient en lui que le bien que fes écrits avaient fait dans leurs Etats , et fe mettaient peu en peine de ce que le philofophe français pouvait avoir penfé de tout ce qui arriva à Jérufalem fous la préfecture de Ponce- Pilate. -
Voltaire n’a plus à craindre la perfécution ; ainfi en . terminant le récit de fa vie , nous aurions tort de ne pas dire quelle fut fa religion* Il n'en eût point d'autre que celle de Platon et de Socrate ; fur le culte reçu ., il penfait comme le fage Arijlide et le philofophe Montesquieu ; il regardait nos faintes liturgies , et tout ce qui , à jufte raifon » fait l’objet de nos hommages, comme le vertueux Confu -
dus regardait les adorations rendues au dieu .Fopar la lie du peuple Chinois , avec mépris et pitié.
La loi naturelle , qui dit à tous les hommes d’être juftes et indulgens , fut fon feul et unique évangile. Il employa fa vie à penfer et à dire , que moins les hommes ont de préjugés , plus ils ont de vertus fociales ; plus ils (ont tolérans , doux , affables , plus le féjour de ce monde eft agréable. Dès fa première enfonce , il fe fit gloire d’être philofophe , par la feule raifon que la philofophie n’a fait que du bien aux hommes , et a voulu les empêcher de s’égorger , quand la théologie fefait verfer des fleuves de fang.
La grande ambition de Voltaire fut de vouloir guérir fes contemporains de la rage de fe tourmenter pour des opinions. Cette ambition était très- louable; mais malheureufementil mettait au nombre des opinions, nos dogmes les plus facrés; et s’il défavouait ceux de fes écrits , où il manifeftait ouvertement fon theifme , c’eft qu’il craignait la perfécution des gens d’églife , et fur-tout celle des gens de loix que très -mal - à-propos il regardait comme des ignorans dangereux et barbares. Sans cette crainte, difaitil fou vent, les deux tiers de la nation parleraient comme jecris. C'eft à cette tri lie et déplorable diflimulation , ajoutait -il, qu’eft réduit en France l’honnête homme qui penfe.
Un foit hors de doute, et nous ne le rapportons qu’à regret , c’eft la réponfe qu’il fit à un Lyonnais , qui étant aux Délices , parut étonné de lui trouver la Sainte- Bible entre les mains : Je fuis , lui dit-il , comme un plaideur qui a un grand procès : j examine les pièces de ma partit adverfe.
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Tous les bons Chrétiens déploreront fans doute avec nous , que la religion de cet homme célébré ait été différente de celle des Hylaires et des Augufiins. S'il eût penfé comme les Bojfuet , les Fénelon et le bienheureux Labre , il eût été l’honneur de l’églife Gallicane, comme il fera éternellement la gloire de fon fiecle et de l’Europe entière.
Tout en difant qu’il voulait mourir dans le fein du Chriftianifme , il mourut dans la communion du fage Marc-Aureît , que Dieu avait abandonné à un fens réprouvé, et dans laquelle mourra certainement l’immortel Frédéric II, fi Dieu n’a pitié de lui : ce qui nous fâcherait grandement , car nous aimons ce Roi ; nous aimons fa profe , fes vers et fes vertus morales qui , à la vérité , comme on le dit en Sorbonne , ne font que de brillarrs péchés.
Tous nos fâints Evêques en France , ont toujours regardé les différentes profefïions de foi qu’en diverfes circonftances fit Voltaire , comme les lingeries d’un vieux incrédule qui , avant de mourir , cherchait à égayer fit philofophie aux dépens des plus redoutables myfteres de la religion.
Nous qui ne fommes qu’un membre de l'Eglife écoutante , nous n’avons là-deffus , ainfi que fur tout ce quï peut avoir rapport au falut, qu’une même façon de penfer avec nos feigneurs les Evêques , qui font l'Eglife enfeignante : lors donc qu’ils nous affurent que Voltaire apafle fa vie à fe moquer d’eux et de la religion, nous ne devons pas héfircr à les croire.
Fin de la Vit de Voltaire *
NOTES
yécejfaires a la Vie de Voltaire,
Chap. I. pag, ( i ) De Théophile à Viand.
«3F ’a I M E ce Théophile ; dans mon enfance , je me plaifais à lire fes poéfies & je pleurais fur fes malheurs. C’était fous Louis XIII le poète à la mode , le Dorât du tems , un jeune homme de bonne compagnie , vivant dans une grande fami- ( liarité avec les Seigneurs ; quoiqu’il n’eût aucun titre qui l’attachât à la Çour , il y était bien reçu. Le jeune Roi fe plaifait à le voir & à l’entendre. Cette faveur qui n’ajouta rien à fa fortune , fit fon malheur. Les Jéfuites en devinrent jaloux. Théophile crut impunément fe moquer d’eux, & il fe perdit. Le Jéfuite GauJJin , confeffeur du Roi , fut fon ennemi , & travailla en conféquence à l’oreille de fon pénitent. Le Pere Voijin , confrère de Gaqjjin , le dénonça à la juftice comme impie , débauché & athée ; il obtint un décret de prife de corps contre lui. Les Juges du châtelet, Juges à la vérité fubalternes, mais dans tous les tems redoutables aux gens de lettres , le condamnèrent à être brûlé vif. Théophile par une fuite précipitée, fe déroba à cette inique & barbare fentence ; on brûla fon effigie, en attendant le pouvoir de le brûler en perfonne.
Les Jéfuites , acharnés à pourfuivre leur proie , découvrent qu’il eft au Catelet fur les frontières de France. Ils paient chèrement un lieutenant de la Connétablie , leur pénitent , nommé Leblanc , pour l’arrêter? Ccjl un athée que nous allons brûler à. Paris , difait Leblanc , aux curieux , tout le long de la route. On l’enterra dans le cachot où avoit été plongé Ravaillac, l’afTaflin de Henri IV.
Pendant l'inftrqction d’une procédure criminelle commencée au nom du Jéfuite Voijin , tous les autres Jéfuites fe déchai-
NOTES
naîent contre le poète Théophile. La Cour, le* églifes, les fociétés particulières retentiraient de ce nom , & ce nom n’était jamais prononcé fans les épithetes de monftre & d’athée. Une légion d’efpions fut mife en campagne par eux. Les uns allaient dans les mauvais lieux s’informer fi Théophile les avait fréquentés , & ce qu’il y avait fait. Les autres répandus dans les cabarets, cherchaient à fa voir ce qu’il y avait dit. Le Jéfuite Garajje imprimait infol'emment que Théophile était fodomifte & athée. Lé Jéfuite Guérin prêchait ce que Garajje fefait imprimer. Voici un échantillon de l’éloquence de cet Orateur évangélique.
„ Lifez , mes freres , leur criait-il en prêchant, lifez le „ Révérend Pere Garajje. Je dis que vous le lifiez & que » vous n’y manquiez pas. C’eft un très-bon livre. Vous y „ verrez ces paroles •• Maudit fois-tu, Théophile, maudit foie ,, l’efprit qui t’a diète tes penfées , maudit foit la main » qui les a écrites , malheureux le libraire qui les a „ imprimées, malheureux ceux qui t’ont jamais connu , & „ béni foit M. le premier Préfident , & béni foit M. le pro- « cureur-général qui ont purgé Paris de cette pefte. Je dirai ,, après le Révérend Pere Garajje, que tu es un bélitre , que M tu es un veau. Que dis- je F D’un veau la chair en eft bonne „ .bouillie, la chair en eft bonne rôtie. De fa peau , on en j, couvre des livres ; mais la tienne , méchant , n’eft bonne ,j qu’à être grillée. Aulfile feras-tu demain : Tu t’es moqué „ des moines , & les moines fe moqueront de toi. „
Ni le Prédicateur Guérin , ni fes confrères les Jéfuites n’eurent point cette douce confolation. Théophile prouva , par de bonnes atteftations , qu’il entendait la melfe les dimanches & fêtes , qu’il obfervait le précepte de l’abftinence les vendredis & les famedis , qu’il jeûnait en carême , malgré la faiblelfe de fa fanté , qu’il fefait régulièrement fes pâques conformément à l’ufage y & partant qu’étant bon chrétien , il ne pouvait être athée & ne devait point être brûlé.
Ce qu’il y eut d’étonnant dans ce long amas d’horreurs * c’eft que les Jefuites qui avaient violé toutes les loix divines & humaines , refterent impunis. Iis eurent même aflex de crédit , ne pouvant lç faire brûler , pour le faire bannir. Le duc de Montmorency eut le courage de braver cet arrêt injufle & de retirer chei lui Théophile , qui fuccomba bientôt fous le poids de la perfécution qu’il avait effuyée.
On ne peut penfer à cette aventure épouvantable , fans fentir au fond de fon cœur naître un fentiment de reconnais fance refpedueufe envers la maifon de Montmorency , qui retira dans fon fein & confola un homme de lettres infortuné » & fans éprouver quelque plaifir de la deftru&ion de cette fociété qui avait pourfuivi , colomnlé , & opprimé cet honnête homme.
Chap. id. pag.;.(2) Du Dodeur f?z'c/icT,fyndicdelaSorbonne.
Tous les gens inftruits ont toujours eu un fentiment de refpect poiircet honnête homme. Ilsfavent tous que la France n’a point eu -de citoyen plus vertueux. Quel Français en effet, n’eftimerait pas un homme qui , de la part des évêques , des eourtifans , des miniftres , des moines & de fes confrères en théologie, fouffrit des outrages fans nombre-, des ignominies de toute efpece pour la caufe de nos Rois & de l’Etat ?
Le Clergé & la Sorbonne, de ce tems-là, penfaient que les Rois étaient dépendans des Papes ; & les Papes , comme on fait , avaient réduit quelquefois en pratique cette funede opinion. Richer , après la mort de Henri IV , voulut honorer fon fyndicat de Sorbonne , en foutenant dans un petit écrie fur la puiJJ'ance ccdéfuijlique politique , que la tiare ne donne aucun droit à celui qui en eft coèffé , d’ôter la couronne à nos Rois.
Rome , dont les partifans étaient nombreux & puifians en France ,'s’offcnfe d’une pareille doctrine. Tous les moines,
NOTES
qui malheureufement étaient alors comptés pour quelque chofe dans l’Etat, embouchèrent la trompette pour crier que Eic/ier était hérétique. Les cardinaux du Perron & Joyeufe voulurent le perdre. La Sorbonne ne pouvant le faire rétraéter, le dépouilla du fyndicat. Le Pape demandait qu’on l’envoyât à Rome pour l’y juger ; le Nonce menaçait de quitter la France , fi on ne l'y envoyait. Les promelfes , les grâces & les bulles étaient prodiguées. En conféquence on tenta plufieurs fois d’enlever Richer ,• on apofta des alTaflins pour le poignarder, on l’cmprifonna , on le couvrit de boue, & Richer fe glorifia eonftamment de tant d’outrages.
Richelieu mit la rétractation de Richer à prix à la cour de Rome. Il en obtint un chapeau de Cardinal pour fon frere , qui , échappé d'un cloître de Chartreux , était monté fur le fiege de Lyon. Enfuite, pour avoir cette rétractation , il mit en jeu prières, careffes , menaces. Richer échappa à tous les piégés que lui tendit fon Eminence. Richelieu ne pouvant réufïlr , confia cette négociation au Pere Jofeph , Capucin , fon premier fatellite , & de tous fes fatellites le plus adroit.
Richer , en conféquence, fut invité à dîner chez le Pere Jofeph , qui tenait à Paris un état de maifon très.fplendide. Après le dîner, il eft prié d’entrer dans le cabinet du R. Pere. Là était un notaire apoftolique, qui préfenta au vieillard une rétractation. Deux affaflins paraifient , & lui appuyant le piftolet fur la tête, le forcent à la ligner. Peu de jours après , Richer mourut de chagrin de cet acte de faibleffe , & le Pere Jofeph , qui palfait pour ne pas croire en Dieu, inftitua les Bleues cc'lejies c ’eft-à-dire , un des Ordres les plus aufteres que l’enthoufiafme évangélique ait enfante.
M. l’abbé Mauri peut demander une ftatue pour le digne Capucin , inftituteur des Bleues cclejles pour moi, fi je fais jamais fortune, c’eft au docteur Richer que j’en veux élever une , comme au. véritable défenfeur de la patrie : en attendant» je demande à l’académie Françaife , fon éloge.
Chàp. II. pag. 6. (j) De Thiriot.
C’eft de lui-méme que nous tenons la plupart des anecdotes delà jeunefle de Voltaire. Il était un de fes plus anciens amis. Il paffa fa vie en bonne compagnie , parlant toujours de littérature avec fageffe , avec goût , & de fon ami avec enthoufiafme. Il connut prefque tous les hommes de lettres de fon fiecle , & en fut fouvent confulté ; on le furnomma , le Mémoire de Voltaire.
La mémoire de Thiriot était en effet un vafte répertoire de toutes les anecdotes , da tous les bons mots , de toutes les chofes piquantes , & de tous les vers agréables qu’il avait entendus.
Pendant près de trente ans , Thiriot fut le correfpondant littéraire de Frédéric II , Roi de Pruffe. Cette correfpondance, dont il fut très-occupé , le laiffa dans une grande médiocrité de fortune. Dans tout le cours de fa vie , l’amitié généreufe de Voltaire, lui fut d’une grande reffource.
Lorfque Voltaire fut établi à Ferney, Thiriot vint y faire un féjour de plufieurs mois. A fon retour à Paris, en ouvrant fa malle , il trouve , parmi fes hardes , un rouleau de cinquante louis d’or. Cette efpiéglerie le rappelle aux générofités de fon vieil ami , & ne l’étonne point : il y était accoutumé.
Chap. id. pag. 9. (4) De Huma , ou la Moïfade , poème de RouJJeau.
LA MOÏSADE.
O T R E impertinente leçon Ne détruit point mon pyrronifme :
Ce n’eft point par un vain fophifme Que vous furprendrez ma rai/bn »
L’efprit humain veut des preuves plus claires Que les lieux Communs d’un Curé.
NOTES
Ce fatras obfcur de myfteres Qu’on débite au peuple effaré ,
Avec le fens commun n’eft pas bien mefuré,
La raifon n’y peut rien connaître :
Et quand on les croit, il faut être Bien aveugle ou bien éclairé.
En vain je cherche , & j’envifage Les preuves d’une déité ,
J’en conçois l’excellence & la néceffité.
J’adore en frémiflant cette divinité.
Dont mon efprit fe fait une fi belle image;
Mais quand j’en cherche davantage ,
Je ne trouve qu’obfcurité.
La vérité cachée en un épais nuage,
A mon efprit confus n’offre point de clarté ;
Rien ne fixe mon doute & ma perplexité.
En vain de tout côté je cherche quelqu’ufage ,
Qui ne fe foit jamais du bon fens écarté.
De mille préjugés chaque peuple entêté ,
Me tient un différent langage ,
Et la raifon prudente & fage Ne découvre qu’erreur & qu’ambiguité.
Papilles , Siamois , tout le monde raifonne :
L’un dit blanc „ l’autre noir , on ne s’accorde point Chacun dit fa créance bonne.
Qui croirai-je, du Talapoin Ou du doéteur de Sorbonne ?
Aucun. Mais Je demande un fage fur ce point.
Qui foit juge fincere , qui n’époufe perfonne.
Ce fera le bon fens qui leur dit en deux mots;
Vous êtes tous les deux bien fourbes ou bien fots.
Le vulgaire en aveugle à l’erreur s’abandonne :
Et la plus froide fiétion ,
Marquée au coin facré de la religion ,
Des fots admirateurs dont la terre foifonne,
Frappe l’imagination.
Les voifms mélancoliques Des peuples arrogans foumettentla fierté, ' Les hommes vains & fanatiques Reçoivent fans difficulté ,
Les fables les plus chimériques.
Un petit mot d’éternité Les rend bénins & pacifiques.
Et l’on réduit ainfi le peuple hébété ,
A baifer les liens dontil eft garroté.
Moïfe P ar ‘ em °* a oles pratiques
Sut fixer des l’efprit inquiété
Et furpris de leur crédulité ,
En rangeant fes loix politiques ,
Sous l’étendart de la divinité.
U feignit d’avoir eu j Ur un mont écarté.
dans un antre ^
Des vifions béatifiques.
Il fit entendre à ces hommes ruftiques ,
Que Dieu dans fon éclat & dans fa majefté ,
A fes yeux éblouis s’était manifefté ,
; Il leur montra des authentiques
Qui contenaient fa volonté.
Il appuya par des tons pathétiques Un conte fi bien inventé.
Tout le monde en fut enchanté De ces fadaifes magnifiques.
Le menfonge fubtil paflant pour vérité,
De ce législateur fonda l’autorité.
{ Et donna cours aux créances publiques , Dont le monde fut infeété.
NOTES
Chap. IV. pag. 29. (s) De laBaJUUe.
En parlant ainfi de ce château , nous croyons entrer dans Jes vues du Gouvernement français. Or quelles peuvent être fes vues ? celles certainement de n’y voir que peu de perlonnes. J’ofe même dire de n’y voir perfonne , & d’être dans le cas de détruire ce monument gothique & infâme, qui dépare l’un des plus beaux quartiers de Paris , & qui eft d’une dépeofe extraordinaire.
C’eft pour nous conformer à ces vues , que nous avons tâché d’en infpirer l’effroi aux hommes de lettres. La plupart d’entr’eux ne tombent dans ce gouffre, que parce qu’ils n’en eonnaiifent pas toute l’horreur.
Quant aux libelliftes , qu’il ne faut pas confondre avec les hommes de lettres , ils méritent pis que la Baftille. C’eft à la loi à les pourfuivre; & lorfqu’on en aura livré une demi-douzaine à la diffamation , on peut compter fur la retenue des autres.
Nous devons ici au public , de dire que ce château , tout terrible qu’il eft , ne reffemble point à cette Baftille > que dans fes mauvaifes humeurs a décrite Linguet. Cet homme, pendant le féjour qu’il y fit , y fut tel qu’il a toujours été dans le monde, infociable, hargneux, ne parlant que pour quereller ceux qui étaient commis aux foins de fa garde , de fa nourriture & de fa fanté.
L’ouvrage qu’il publia fut la Baftille , après qu’il en fut forti, eût fait une très - grande impreflion fur l’efprit de Louis XVI , dont le cœur eft bon , s’il eût parlé avec modération & vérité. Mais il mentit en des chofes effentielles , comme en celles qui ne le font pas , & voilà pourquoi fon ouvrage fut peut-être fans effet.
Il a menti , en parlant de l’épaiffeur des murs , qu’il dit être de douze pieds , & qui n’en ont que fix.
Il a menti, en pariant de la nourriture des penlioonaires,
qu’il a alluré n’étrê que de quatre onces de viande. Cela eft faux : on peut même aflurer qu'ils y feront toujours très. bien 'nourris, lorfque le Minillre qui a ce département, l’exemple de celui d’aujourd’hui , daignera y veiller.
11 a menti en parlant du bois qu’en hiver on donne par jour , à chaqne penfionnaire.
11 a menti, en faifant entendre qu’on y empoifonne ceux dont on a intérêt de fe défaire»
Il a menti , en infinuant qu’on y avait affaffiné une perfonne au-deflous de fa chambre.
11 a menti , en parlant des militaires qui compofent l’Etat- Major. 11 n’en eil aucun parmi eux , qui , avant d’être à la BafHlle , n’eut la croix de St. Louis. 11 faut être vrai , même dans fes vengeances.
Ce qui eft certain , c’eft que cette Baftille rend l’adminiftration franqaife , terrible & odïeufe dans toute l’Europe : elle eft l’épouvantail des étrangers, qui la regardent moins comme une prifon d’état , que comme un cloaque , où la vengeance des Miniftres entaffe lourdement fes viétimes. La plupart des étrangers ne voyagent en France qu’avec la terreur de ce château , comme on voyage en Efpagne avec l’effroi continuel de l’inquifition.
Sous le régné aétuel , elle n’eft plus ce qu’elle était autrefois. Le nombre des penfionnaires entrant ou fortant , fe réduit à huit ou neuf perfonnes par année : au nombre defquelles font i°. Un ou deux criminels , que la clémence du Roi a dérobés à la loi & à la mort. z°. Deux ou trois malheureux, foupqonnés d’avoir tergiverfés, en maniant les deniers du Roi, & de la liberté defquels on s’affure , en attendant qu’on les livre , i s’ils font coupables , à la juftice , ou qu’on leur faffe grâce. Quatre à cinq barbouilleurs de papier, foit difant auteurs.
La Baftille, qu’on pourrait aifément fuppléer par un quartier féparé dans les priions ordinaires , eft , comme on voit , d’une
. bien