N O T JE S
geufes. L’un n’avait point la modération qu’a ordinairement un homme qui fe fent coupable , l’autre confervait rarement le fang froid que doit toujours avoir un homme de loi. En interrogeant un homme, toujours malheureux d’être accule , & fur- tout un général d’armée.
L’humeur d’un accufé qui fe croit innocent , qui défend fa vie , alors qu’il foupqonne qu’on veut la lui ravir , qui , malgré fes proteftations , fe voit forcé de répondre fur des opérations militaires à un confeillerde grand, chambre , qui ne connaît rien à ces operations , lorfqu’il ne voudrait répondre qu’à des lieutenans-généraux & autres perfonnes de fon état ; l’humeur, dis- je, deces aceufés, peut être pardonnable Mais l’humeur, les brufqueries , la colere d’un rapporteur qui interroge cet accufé , ne peut & ne doit jamais l’être.
Je te ferai rouer , dit un jour le confeiller Pafquier au général Lally. Si cette menace citée dans les mémoires de M. le comte de Lally Tolendal , fon fils , eft vraie, on doit être grandement étonné que ce Magiftrat ait , après ce propos , continué l’inftruction du procès. L’homme le moins délicat fur l’honneur fe ferait reeufé.
En continuant cette inftruftion n’a-t-il pas autorifé les hommes les plus impartiaux à foupconner que la haine de la vengeance dictèrent , fans qu’il s’en doutât , le rapport fur lequel les juges prononcèrent la mort du comte, de Lally ? Les hommes font ainft faits : ils mettent fouvent de la paflïon là où ils ne croient mettre que la feule juftice.
Ce qui pourrait encore autorifer ces foupcons , fi l'intégrité <,de M. Pafquier ne le mettait à l’abri de tout foupqon , c’eft le langage obfcur & ténébreux de fon rapport que nous venons de relire pour la feptieme fois. A cela on peut répondre que la nature , qui avait donné beaucoup d’efprit à M. Pafquier , lui avait peut-être refufé le don d'exprimer clairement fes idées.
NOTES
Ce que nous ofons aflurer de ce rapport , c’eft qu’aucun délit n’y eft affirmé. Les faits les plus eflentiels y font énoncés avec ces expreffions du doute : il eji probable , il ejl vrai femblablc , il nous femble , il parait. La probabilité approche de l'évidence (.*). Ce qui jette dans l’étonnement , j’ai failli à dire dans la ftupeur , tout homme de fang froid , eft d’entendre M. Pafquier , après avoir affuré que le fieur Lally était fou , qu’il avait perdu la tâte, conclure qu’il faut la lui couper, qu'il ne faut pas le laijfcr au rang des citoyens.
Les juges, au lieu d’envoyer le général Lally aux petites Maifons , puifqu’on leur affurait qu’il était fou , l’envoyerent à la Grève , pour y mourit fur un échafaud, du fupplice des traîtres , & tous les Maréchaux de France en frémirent.
Chap. XXIII. pag. 199.(26) Des critiques de Voltaire , & de M. d ’ Efpremenil en particulier.
Dieu faffie miféricorde à tant de barbouilleurs de papier , qui ont écrit contre Voltaire, & qu’il nous pardonne d’avoir quelquefois dégradé la dignité de l’hiftoire pour les pafTer en revue !
Quant à M. d’Efpremenil, nous avouons que notre texte n’eft pas exact. Il eft bien vrai qu’en plaidant devant le Parlement de Rouen , il dit que Voltaire n 'était pas un homme de bien. Mais pour lui dire cette injure, il attendit que le philofophc fût mort. Cela était beaucoup plus prudent, & certainement on n’a jamais reproché à M. d' Efpremenil de manquer de prudence , foit en défendant fon oncle Leyrit Duval , foit
(*) Un homme inftruit, tel qu’était M. Pafquier , un homme de-loi , dont le langage doit être précis & clair , fur-tout lorfqu’il s’agit de la mort d’un citoyen , peut - il, en citant un fait , dire que la probabilité approche de l'évidence? Non , en vérité : elle en eft au contraire trcs-éloignée. Voici l’échelle graduelle qui en montre toute la diftance. La probabilité approche de la vraifemblance, la vraifemblance de la vérité, la vérité de la certitude , & la certitude de l’évidence.
NOTES
a SS
en défendant fon précepteur Mefmer , l’un des hommes du fiecle qui, après fon oncle Leyrit, aient le plus gagné d’argent.
On pourrait plutôt accuferM. d ’FJpremenil de manquer de vérité en parlant de Voltaire, & lui faire ce petit dilemme , en diltinguant toutefois en lui le plaideur dont nous ne faifons pas plus de cas que de l’éleve de Mefmer , d’avec le magiftrat , à l’intégrité & aux lumières duquel nous rendrons toujours juftice. Voici donc notre argument.
ûn n’eft point un homme de bien , lorfqu’en parlant à fes juges & au public, on a fait un menfonge ; or, M. le plaideur, vous en avez fait un trèsconfidérable , en plaidant devant le Parlement de Rouen , donc , &c.
Je prouve ma mineure. Vous affinâtes que Voltaire avait dit , que tout le monde avait droit de tuer Lally , excepte' le bourreau. Vous ofàtes même imprimer avec réflexion ce que vous aviez avancé peut-être légèrement. Or, Voltaite n’a jamais tenu ce propos affreux; donc vous avez fait un menfonge ; donc , &c. D’où je conclus que Iorfqu’on ment , il efl tout au moins ridicule d’accufer un philofophe de n 'être pas un homme de bien.
On ne trouve le propos dont vous noirciffez la mémoire de Voltaire , dans aucun de fes ouvrages. On vous défie de citer un feul témoin qui ofe affirmer l’avoir entendu.
Je dirai plus. Voltaire eftimaitZa#!/ : il l’aimait, & s’il avait prévu qu’on dût le faire mourir , quelqu’occupé qu’il fut alors de la défenfe des Calas & des Sirven , il fe fut déclaré fon avocat, comme avec bien moins de raifons , en 17^, il fe déclara celui de l’amiral Bing, jugé par fes Pairs en Angleterre , & tué à coups defufil fur le tillac d’un vaifleau.
On a blâmé les neveux de Voltaire, de n’âvoirpas demandé juftice contre M. d 'Ffpremenil de l’avoir calomnié , car c’eft une calomnie d’affurer fans preuve qu’un philofophe n’ejî pas * un homme de bien , après avoir affilé qu’il a dit une fottife cruelle qu’il n’a pas dite.
NOTES
Ces reveux ont eu raifon de fe renfermer dans le filence ; car voici le raifonnetnent que M. Efpremtnil eût pu faire à fon tour. On ne demande, leur eut-il dit, juftice contre un homme que lorfqu’il a fait tort à fon femblable, mort ou vivant. Or je n’ai fait aucun tort à la mémoire de Voltaire , votre oncle ; car on ne m’a pas cru ; donc je n’ai aucune amende honorable à foire ? ni à vous ni aux mânes de votre oncle.
La famille très-embarraflee de répliquer à un pareil fyllogifme , eût été déboutée & mife hors de cour , dépens compenfés.
ChaP . id. pag. 199. (27 ) Encore de Madame la comtefle de
Genlis.
Les perfonnes refpedables à qui Madame de Genlis appartient, la tâche honorable qu’elle remplit avec diftindion , le haut degré de confidération où elle eft auprès des parens de fcs auguftes éleves , le mérite rare qu’elle a d’écrire purement notre langue; tout cela augmente infiniment le chagrin que nous avons delà trouver au nombre des ennemis de Voltaire, fur-toutlorfque nous penfons qu’elle aencenfé vivant le grand homme qu’elle déchire depuis qu’il eftmort.
En 177* , elle alla à Ferney lui rendre fes hommages, & lorfqu’il fut arrivé à Paris , elle fut une des premières Dames à ' lui rendre vifne. On fe fouvient encore des chofes vraies < 5 t flatteufes qu’elle lui dit. C’était tout-à-la-fois un devoir qu’elle rempliffait , & un tribut de louange qu’elle rendait, à titre de lUtcratricc & de philofophe, au patriarche de la littérature & de la philofophie. Aujourd’hui elle fedéchaine fans ménagement contre lui , & il eft fâcheux de voir une femme de mérite, ne répéter dans fes amertumes , que ce que l’abbé Sabatier & autres gens fans mérite en ont écrit.
Voilà certes en Madame de Genlis , deux conduites bien oppofées. C’eft une énigme dont elle feule peut nous dire le
véritable