‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 4 sur 38 · J C H A PITRE III · texte numérisé non relu

J C H A PITRE III

Etudes de Voltaire au fortir du college: on le mene en . Hollande . De fes premières amours.

\ ... ANNÉES

J&.V fortir du college , Voltaire fut prelîe par fon pere de prendre un état. Je n'en veux pas d’autre , dit- il , que celui d'homme de lettres. “ C’eft l’état , répliqué le pere, d’un homme qui veut être inutile à la fociété , à charge à fes parens , et qui veut mourir de faim „. Quand ce pere parlait ainfi , il était bien éloigné de penfer qu’un jour fon fils ferait le premier poète et le premier philofophe, le philofophe et le poète le plus riche de fon fiecle.

Dans fa famille , on combattit fortement cette vocation, et il fe détermina à fuivre les écoles de droit dont la falle était alors une efpèce de grange. Ce pays lui parut barbare et les loix un cahos. Les ouvrages des Grt es et des Romains, Corneille , Racine , Boileiu , dont fa mémoire était enrichie , lui rendirent infipide une étude dont on ne fort que pour nager dans une mer d'incertitudes et d’erreurs.

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Après qu’il eût fait fondroit, fesparensle folliciterent à fuivre le barreau ; mais il fe refufa à tout ce qu’on exigea de lui à ce Tu jet. Pour être dégoûté delajurifprudence., il n’attendit pas , comme Corneille et Catinat , d’avoir perduune bonne caufe ; malgré toutes les remontrances de fa famille, il voulut être homme de lettres, comme Molière voulut être comédien, les importunitésqu’onlui fit efl'pyer , ne firent qu’affermir fa vocation.

Les hommes de lettres alors en guerre , étaient partagés entre Roujfeau et Saurin. Lequel des deux était coupable des vers infâmes qu’on avait répandus dans tous les cafés de Paris ? Saurin , qui était emprifonné , obtint fon élargiffemenr. La voix publique accufait Roujfeau. Des preuves fortifièrent cette voix. Un témoin dépofa avoir été fuborné pour porter les couplets et pour accufer Saurin. Après uq long procès , Roujfeau fut banni de France. Ce n’eft pas que la voix publique ne foit fouvent trompeufe et qu’elle n’ait quelquefois égaré les juges. Quel parlement peut fe flatter de n’avoir pas condamné et même fait mourir des innocens 2

Voltaire avait d’abord voulu prendre part dans cette guerre des couplets ; mais fon pere , qui regardait Roujfeau comme un homme diffamé , et lequel d’ailleurs pafïàit pour un fils ingrat , lui défendit toute relation avec lui.

Tant que le procès dura. Voltaire obéit; mais Iorfque le parlement eût prononcé le banniffementde Roujfeau , il 11e vit en lui qu’un homme de lettres malheureux. Madame de Boujfolles et madame de Fercole , mere de M. le comte A' Argentai, qui vit encore, firent une quête pour Roujfeau retiré en Suiffe et fans fortune. Voltaire féconda le zele

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de ces Dames refpectables , pour folliciter les libéralités des perfonnes de fa connailfance ; il fe montra lui-même généreux , autant que peut l'être un jeune homme qui ordinairement a peu d'argent.

Voltaire devint bientôt le bel-efprit à la mode. Les fbciétés inftruites fe le difputâient. On ne parfait que de lui : on ne citait que fes vers. Il fut préfenté au prince de Conti et au duc de Vendôme. Ces princes étaient très-éclairés. Le grand-prieur , frere du duc de Vendôme , ne l’était pas moins. Lafare , les abbés Courtain , de Chaulieu , de Château neuf } étaient de leur fociété. D’autres princes ont des complaifans , ceux - là avaient des amis. Ils formaient èntr'eux tous une fociété de philofophes épicuriens , màis ayant tous une probité févere , goûtant enfemble les douceurs de la paix , quand tout Paris fe bouleverfait pour des fottifes théologiques : ils faifaient tous des vers : ce qui fit dire un jour à V oltaire , en fe mettant à table chez le prince de Coati : Nous fommes ici tous princes ou tous poëtes. Cette faillie le fit furnommer dans le monde , le familier des princes.

Lorfque M. Arouet vit Ion fils en fociété avec des princes et avec des philofophes , il le crut perdu ; et ce qui augmentait lès craintes , c’eft 'qu'il n’avait point encore d'état. Il lui fit propoler un office de confeiller au parlement. Celui qui fut chargé de la négociation , lui parlait de la confidération attachée à la magiftrature : ,, Dites à „ mon pere , répond Voltaire , que je ne veux point d’une ,, confidération qui s’achete , je laurai m’en faire une qui „ ne coûte rien. ,, Il était alors , quoique bien jeune , perfuadé que 1 eut d'un .véritable homme de lettres , eft

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au-deflus de celui d’un confeiller aux enquêtes. On fait quil a vécu et qu'il eft mort dans ce fentiment.

La fociété des feigneurs avec lefquels Voltaire vivait habituellement , ne l'empêchait pas de vifiter les hommes de lettres. Il les confultait fouvent , et les inftruifait quelquefois en les confultant. Il ne perdit point de vue fes anciens maîtres , les peres Forée et Tournemine. Un événement le décida à un efïài , et cet eflai fut un coup de maître.

Le théâtre français livré à la médiocrité , ne fe foutenait plus que par les chef- d’oeuvres du dernier fiecle. Le génie des Corneille et des Racine était totalement éciipfé. Crebillon donna Rhadamifte. Cette tragédie , malgré les vices qui la déparent , malgré la dureté de fes vers , eut un très- grand fuccès , et ce fuccès alluma le génie de Voltaire. L’art de Sophocle lui parut le premier des beaux arts. Il n’avait que dix-fept ans , et il fît Oedipe . Cette tragédie était entièrement dans le goût des Grecs : elle avait des chœurs et point d’amour. Les comédiens ne voulurent point s’en charger fans un rôle d’amoureufe, et Voltaire s’obftina à ne point vouloir d’amoureufe. Oedipe ne fut point joué. C’eût été un phénomène de voir fur la fcene françaife , un jeune homme de dix-huit ans s’annoncer par un chef-d’œuvre dont le fujet avait été un écueil pour le génie de Corneille dans les beaux jours de fa gloire.

Les démarches de Voltaire étant inutiles auprès des comédiens , il brigua l’honneur d’être couronné par l'académie françaife : et ce fut encore très-inutilement. La Motte était un des juges des pièces envoyées au concours. La préférence fut donnée à fon ami l'abbé du Jarri , qui dans fon poëme célébrait le pôle brûlant de notre globe.

Le public fifîla les juges, le vainqueur et le poëme. La Motte crut fejuflifier en difànt que cette erreur appartenait à la géographie , et ne regardait nullement l'académie françaife. Cette réponfe occafionna de nouvelles railleries, et quelques épigrammes contre La Motte et contre l'académie.

La vengeance dicta à Voltaire une petite fatyre dans le genre Marotique , genre que le poëte RouJJeau avait mis à la mode, mais que le bon goût a réprouvé. Cette fatyre lui valut de grands chagrins. Son père , que la trille aventure de RouJJeau allarmait , et qui ne voyait qu’avec amertume le défœuvrement de fon fils, le menaça de le chaflèr de La maifon , lorfqu’il fut qu’il était auteur de cette fatyre ■intitulée. Le Bourbier. On fait que ces menaces ne fe font d’ordinaire que pour effrayer la jeuneflè.

Le marquis de Chateauneuf , nommé à l’ambafTade de Hollande , vint à fon fecours contre la colere de fon pere. L’ufage des ambafîàdeurs était alors d’avoir des pag?s à leur fuite : il le mit au nombre des fiens, et le mena à la Haye. Tranfplanté en Hollande , la curiolîté de Voltaire fut infatiable. Il croyait n’y être que pour obferver les mœurs d’un peuple , et les fingularités d’un fol qui ne reffemblait en rien à celui qu’il quittait. Il voulait être libre dans une place qui demandait quelque contrainte.

Une des premières démarches de Voltaire en arrivant à la Haye , fut de faire connaiflance avec Madame du Noyer , fameufe alors par le métier qu’elle faifait de vendre des fatyres et des anecdotes fur toutes les perfonnes en place. Elle avait quitté fon mari en France , enlevé fes deux filles , et cela pour leur faire profefTer librement la religion

proteftante dans laquelle elle était née, et qu'elle avait abjurée pour époufer M. du Noyer. Après Ton évafion de Paris, elle Te retira en Angleterre , où elle vécut quelques rems d’aumônes et d’induftrie : elle fubfiftait alors en Hollande du produit d’un libelle qui paraifTait tour-à-toi:r fous les titres de quintejfence et de lardon. De toutes les denrées qui entrent dans le commerce de la Hollande, celle des libelles elt , fans contredit, la plus méprifable, mais n’eft pas une des moins lucratives.

En 1708 , madame du Noyer avait marié fa fille aînée à M. Cvnjlantin. Ce mariage n'était pas heureux. Elle avait encore auprès d’elle une féconde fille d’une beauté médiocre , mais dont les mœurs étaient très -douces. La curiofité avait mené Voltaire chez la mere , l’amour l’atf tacha à la fille. Madame du Noyer s’apperçut de l’intrigue qui ne lui déplaifait peut-être pas ; mais elle entrevit que le jeune hopime , en faifant l’amour à fa fille, la catéchifait et voulait la ramener à fon pere. Elle en porta des plaintes à ce marquis de Chateauneuf , qui mit fon page aux arrêts, et qui inftruitit M. Arouet de l’intrigue de fon fils.

L’amour qui raifonne peu et qui s'irrite facilement, .. trompa bientôt la vigilance de la mere et de l’ambafiadeur. Voltaire gardait les arrêts pendant le jour , et fortait toutes les nuits pour voir Mlle, du Noyer. Ce petit manege d’amans dura peu. Ils furent trahis. La mere porta de nouvelles plaintes à l’ambaffadeur , et menaça de faire un éclat. Le marquis de Chateauneuf , qui craignait la méchanceté de cette femme , renvoya Voltaire à Paris , comme un jeune homme incorrigible et qui le compromettait. Le pere dans fa colere obtint un ordre qui , à fon choix, l’autorifait

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à le faire enfermer ou pafler dans les isles, comme fi ce fils en aimant une jeune Demoifelle réfugiée , eût commis un crime dont la honte eût rejailli fur toute la famille. Ce pere violemment irrité contre fon fils cadet , n'était guere plus content de fon aîné , qui , entêté des opinions du janfénifme , s'en était hautement déclaré le chevalier. Ecc'eft à ce fujet que dans fes douleurs, ce pere difair ; j’ai pour fils deux faux , îunen profe et l'autre en vers.

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