‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 5 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voltaire che ç un Procureur. On h met à la Bqjlilte.

Oedipe. On t exile.

ANNÉES

"V* oltaire avait perdu fa maîtrefTe en Hollande , et il étaitmenacéde perdre fa liberté en France. Pour fe dérober à la colere de fon pere , il fe tint long- tems caché , mais du fond de fi retraite il agiflait tout- à-la- fois auprès des amis de fon pere pour rentrer en grâce , et auprès des Jéfuites et des évêques pour avoir fa maîtreffe. C'était une victime , leur difait-il , qu’il voulait arracher à l’héréfie , à l'enfer , # à la barbarie d'une mere qui fe déshonorait en Hollande.

Il leur promettait fon abjuration aufli-tôt quelle ferait libre.

Les ^péques et les Jéfuites étaient flattés de cette con-

DE VOLTAIRE. 2f

quête; il fut queftion de faire enlever Mlle, du Noyer, Le pere, qui vivait encore , joignit fes demandes aux vœux de l'amant. Lejéfuite Tournemineen conféra avec fon confrère le TeUier , qui confefîàit et afïèrviflàit Louis XIV , et la cour confendt à cet enlèvement. En.conféquence , on arrêta aux nouvelles catholiques une chambre pour Mile. du Noyer. C'eft dans cette communauté que devait fe confommer l’abjuration que Voltaire difait avoir ébauchée , et que l'évêque d'Evreux , parent de M. du Noyer , devait la recevoir.

Le projet n’eut pas lieu. Le marquis de Chateauneuf ne voulut point Ce prêter à une démarche qui l’expofait aux fureurs de madame du Noyer , et qui pouvait même avoir des fuitestrès-férieufesauprèsdes Etats. Mlle, du Noyer fut abandonnée à fon fort. Dans la fuite elle époufa le baron de JVinterfeld. Elle a vécu très-long- tems dans cette famille, et jufqu'à fa mort a confervé une eftime finguliere pour Voltaire. *

Pendant qu’il agiflait pour avoir fa maîtreflè , il était en meme- tems très- occupé de fa réconciliation avec fon pere , qui était inexorable , ou peut-être qui affectait de l’être. Chaque jour il lui écrivait pour folliciter fon pardon. Dans une lettre il lui difait : ,, Je confens , ô mon pere , „ de paffer en Amérique , et même d’y vivre au pain et ,, à l’eau , pourvu qu'avant mon départ , vous me „ permettiez d’embrafTer vos genoux. ,,

Le pere s’attendrit en lifant cette lettre, verfadeslarm.es et pardonna. Les conditions du pardon furent qu'il prendrait un état , et que pour s’y préparer , il entrerait chez un procureur pour y apprendre ce qu’on appelle la pratique.

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Ainll donc ce bcl-erprit qu'on avait furnommé le familier des princes > fe vit au nombre des éleves de maître Alain . , procureur , rue percée , près ia place Maubert. Voltaire mit à profit ce nouvel état. Tout ce qiyl avait appris dans les écoles de droit , et tout ce qu’il apprit dans l’étude de ce procureur , lui fervit dans la fuite à favoir conduire fes affaires. Cette fcience eft trop négligée : elle devrait, ce femblc, entrer pour beaucoup dans l’inftruction de tout homme du monde. L’intelligence des affaires n’empêche pas d’ctre dupe des frippons et des rufes d'un homme à chicane , mais on l’eft plus rarement , on eft fur fes gardes , et c’eft beaucoup.

Parmi les jeunes gens qui travaillaient dans l'étude du procureur Alain , il s’en trouva un qui était paflionné pour le fpectacle , qui citait Horace et Virgile , qui aimait les vers. Voltaire en fit fon ami. C’eft ce même Thir.iot que nous avons beaucoup connu dans fa vieillefTe , et dont nous tenons un grand nombre des faits qui fe trouvent dans cette hiftoire.

Malgré les douceurs de cette fociété , Voltaire était dans un état de fouffrance : il fit demander à fon pere la liberté de quitter l’étude de ce procureur , et le pere répondit, quel état veut- il prendre»

M. de Caumartin , qui connaiflàit monfieur Arouet et qui aimait fon fils , obtint de le mener à Saint- Auge. C’eft là qu’il devait fe déterminer à embraffer un genre de vie; mais il trouva une bibliothèque et ne fongea plus à ce qu’il avait promis. Il y vit aufïî M. de Caumartin pere , qui , dans fa jeuneffe , avait vécu avec des feigneurs de la cour de Henri JV t et avec les amis de Sully. Ce

vieillard très - inftruit ne parlait qu’avec vénération et enthoufiafme de ces deux grands hommes. Cet enthoufiafme en donna à Voltaire , qui , fans aucun defièin arrêté , fe mit à faire des vers en leur gloire.

Louis XIV , le plus magnifique et certainement le plus grand roi qu’ait eu ^ France , était mourant. Sa gloire femblait s’être évanouie. Un jéfuite fourbe et fanatique, # l’avait rendu odieux à la moitié de fon peuple. A u bruit du danger où était ce monarque , Voltaire revint à Paris pour y être témoin du changement de fcene qu’allait produire cette mort.

A peine Louis XIV eut-il les yeux fermés , qu’on fe déchaîna' fans ménagement contre fa mémoire: ce prince qui , pendant plus de quarante ans , avait fait la terreur etl’ad nilration de l’Europe , que fon peuple avait idolâtré, était alors déchiré dans toutes les converfations. Il laifiait Paris dans le trouble pour une bulle Unigenitus, qu’il avait demandée à Rome et que fon confeflèur le. Tellier avait fabriquée.

Le jour des obfeques de Louis XIV, on établit des guinguettes fur le chemin de faint Denis. Voltaire , que la curiofité avait mené aux funérailles du fouverain , vit dans ces guinguettes le peuple'ivre de vin et de joie de la mort de Louis XIV. Ce peuple en voulait fur-tout aux Jéfujtes. Dans fon ivrefiè il parlait d’aller brûler leur maifon. Paris ne tarda pas à être inondé de fiuyres contr’eux et contre Louis XIV, qu’ils avaient trompé et pou fie à la perfécution. Voltaire fut foupçonné d’être auteur de plufieurs de ces méchancetés éphémères. On lui imputa d’abord une épitaphe de Iow/j-X/U. On l’accu fa enfui te d’une infcription

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contre le régent , imitée de la profe latine que Flichier avait autrefois compofée contre Malaria. On lui attribua encore une ode contre la eommiflion ou chambre ardente érigée pour juger des malverfations de ceux qui avaient adminiftré les finances.

Le régent réforma la moitié des Revaux des écuries du roi , et on fit honneur à Voltaire d’une épigramme, où il était dit qu'on eût mieux fait de fupprimer la moitié des ânes , dont on avait entouré fa majefté. Parmi tant de pamphlets, on diftingua un petit poème intitulé les, T ai vu. Les vers en parurent d’un homme excercé dans l'art çt l’habitude d’en faire. Le poème finifiait par ce vers.

J’ai vu ces maux et je n’ai pas vingt ans.

C'était à-peu-près l’âge de Voltaire. Ce dernier vers confirma des foupçons , que fes ennemis , déjà nombreux, accréditaient. On lui fuppofa la mal-adrefle d'avoir lailïc Ion cachet à cette fatyre. Il fut arrêté et mené à la Baftille, où il refta plus d’un an fans encre et fans papier.

Tontes les follicitarions pour le fortir de ce château, celles des princes et des grands , celles de fes pareils et de les amis, furent inutiles. Sa famille était dans ladéfolation, et le pere dans la douleur de voir (on fils enterré vivant , criait fouvent. “ Je lavais bien prévu que fon défœuvre- „ menr lui attirerait quelque difgrace. Pourquoi n’a-t-il ,, pas pris un état ,, î

Obfervons à quoi l’homme de lettres eft expofé en France. Une plaifanterie court dans Paris. Voulez-vous avoir ce que tout le monde poffede , et ce que tout le monde faïc par cœur ? Un délateur vous rend fufpect.

On vous arrête avec un ordre du roi , qui Couvent n’eft pas plus inftruit de votre détention , que de ce dont on vous accufe , et l'on vous plonge dans une des huit tours de la Baftille.

Dans les premiers jours de votre captivité , on vient vous reconnaîtreet vous interroger, pour favoir d’où vous tenez l’écrit qu’on vous a trouvé. C’eft alors qu'il faut Ce réloudre ou à trahir la confiance de l’amitié , ou à paflèr les années entières, féparé du refie des hommes. Nommezvous quelqu’un, on l’enferme à fon tour. Celui-ci en nomme d’autres : on fait quelquefois vingt malheureux , ondépenfe fouvent des fommes très-confidérables , fans pouvoir remonter au coupable : ce tems de recherches une fois pafîé , on n’y penfe plus H et tout Français , fans qu’on lui en fafle un crime , peut avoir , foit manufcrir , foit imprimé , toutes les épigrammes , toutes les chanfons, tous les pamphlets qui ont coure des fommes prodigieufes pour en arrêter le cours , ou pour en découvrir l’auteur.

Un malheur inféparable de ces recherches , c’eft: qu’il Ce fait beaucoup de méprifes ; et l'innocent, en recouvrant fâ liberté , n’a aucun dédommagement à efpérer. Le pis de fon aventure , c’eft qu’avant de lui ouvrir les portes de la Baftille , on lui fait jurer le fecret fur ce qu’il a vu et entendu ; et il n’a fouvent vu que les quatre murailles de fon tombeau , et n'a entendu que le bruit épouvantable des gonds , des énormes ferrures , et des dix verroux fous lefquels il a été enfermé ( f ).

Voltaire privé de toute confolation humaine, fut Ce dérober au mortel ennui de Ce voir feul entre huit pans de murailles. S«n imagination était encore échauffée des

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merveilles que lui avait racontées M. de Caumartin , et il jeta le plan de la Henriade. Il conferva dans la mémoire tout ce qu’il en fît. Le fécond chant , auquel il n’a pas changé un vers eft lui feul un chef-d’œuvre. Dans l’antiquité , et dans tout ce que nous connaifl'ons des modernes , il ferait difficile de trouver quatre morceaux qu’on pût égaler au récit que Henri IV fait à Elifabeth.

Cependant l’auteur des J'ai vu , pouffé par le remord , s’avoua coupable, et Voltaire fut mis en liberté. Le lendemain de fon élargifTement , leduc d’Orléans , régent du royaume , l’admit à lui faire fà cour , le reçut avec un accueil diftingué, et auquel Voltaire répondit: <f Mon- ,, feigneur, je trouverais fort bon fifamajefté voulait ,, Réformais fe charger de nia nourriture , mais je fupplie j, votre altefTe de ne plus fe charger de mon logement ,, .

Les princes de Vendôme et de Conti le revirent avec un nouveau plailïr. Sa fanté avait dépéri , mais fon imagination n’avait rien perdu de fon brillant , ni de fà fécondité. Le duc de Bethune le mena à Sully. Son château était , en quelque façon , le rendez - vous de cinquante femmes aimables , et de prefque tous les hommes que leur efprit ou leur talent rendaient célébrés. C’était l’endroit où La Chapelle , cet infigne épicurien » fe plaifait le plus.

La gloire ramena bientôt Voltaire à Paris , pour y faire repréfenter Oedipe. Par refpect pour les préjugés des fouverains du théâtre français , il avait déparé fa tragédie , car il y avait mis , malgré les avis de M. Dacier et du pere Brumoi , un vieil amoureux dont il fentait tout le ridicule : elle fut jouée fans interruption pendant

trois mois de fuite. Dans toutes les fociérés , il n’était queftion que de ce chef-d'œuvre et de fon auteur , qui n’avait que vingt- quatre ans. On admirait fur- tout l’adrelfe avec laquelle , à fon âge, il expofait fur la fcene la fatalité , ce dogme fondamental de l’ancienne théologie.

Qu’eufle-je été fans lui? rien que le fils d’un roi.

Ce vers que prononce Philoctete en parlant d 'Hercule > eft celui de la tragédie qui fît le plus de fortune , qui fut le plus fouvent cité dans les fociétés.

Il eft bon de remarquer qu’alors tout fe bouleverfait en France , et que c'eft au milieu des défaftres publics que 1rs hommes de lettres et les théologiens , chacun de leur côté , étaient en guerre ouverte. Homere et la bulle Unigenitus étaient les deux fujets de haines , de querelles et d’épigrammes. Peu de perfonnes reliaient neutres , parce qu’alors il y avait peu de philofophes en France ; ceux qui ne fe battaient pas pour Homere , fe battaient pour l'honneur des Jéfuites et de leur bulle, et ceux qui n’entraient dans aucun de ces deux partis , étaient des ambitieux qui fe cantonnaient en fecret, pour brader la chute du Régent.

La nouvelle tragédie fît diverfion ; elle occafîonna d’abord un déluge de petites brochures. Point de coins de rues , point de boutiques de libraires , où l'on ne vit des affiches en gros caractères qui en annonçaient la critique ou l’apologie. Le calme rentra enfin dans l’efprit des hommes de lettres. La Motte , qui avait à fe plaindre de Voltaire , oublia fa vengeance , et donna à Ocdipe

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une approbation, qui était un bel éloge. Crebillon , qui eût pu être jaloux du fuccès de cette tragédie , ne vit dans fon auteur qu’un rival heureux , et voulut être fon ami. Fontenel'e , neveu de Corneille , ne pouvait refufer fon fuffrage à Oedipe , mais en qualité de doyen des littérateurs , et mêlant la leçon à l'éloge , il fit dire à Voltaire que fa piece avait trop de feu ; et Voltaire lui répondit que pour s'en corriger , il lirait fes Pajlorales.

C'elf dans ces circonftances que la Motte et fon parti fe réconcilièrent avec Madame Dacier et les Homérifies. Un fage , le duc de Valincourt , eut la gloire de cette réconciliation. Il alfembla chez lui les parties belligérantes , et pendant le dîner leur propofa un petit traité de paix quelles lignèrent. Ainfi finit parmi les hommes de lettres , une guerre qui durait depuis vingt ans.

Les théologiens demeurèrent irréconciliables et furent encore long-tems le tourment de la France. Voltaire en devint la gloire et les délices. En peu de tems , fa renommée fut portée au fond de l'Allemagne et du nord. On y riait de nos querelles eccléfiaftiques , mais on y admirait fon Oedipe , qui lui valut deux brevets , celui d’homme de génie et celui de philofophe. Les deux vers qui lui méritèrent ce dernier brevet , font ;

„ Nos prêtres ne font point ce qu’un vain peuple penfe :

,, Notre crédulité fait toute leur fcience.

Au milieu de fes fuccès , les cabales pour le perdre , furent affreufes , mais le Régent , ce Prince philofophe , le foutint contre fes ennemis ; et pour le venger de leurs clameurs , il lui fit une gratification honorable.

Dans

Dans ces jours de triomphe et de gloire y on crut que la Suede allait l’enlever à la France , et Tes liaifons avec le baron de Goerts juftifiaient ce bruit généralement répandu. Goerts , jadis Confeiller de Holftein , était alors plénipotentiaire de Charles XÎI. C'eft ce même homme qui , avec Alberoni , jadis curé de village , et devenu Cardinal et premier Mini lire en Efpagne , avait projette de bouleverfer l'Europe. Une partie de cette révolution fut confiée à Voltaire par Goerts, qui le follicitait de l’accompagner dans Tes voyages. Voltaire réfifta à la tentation de jouer un rôle. Il jouifliit d’une gloire réelle et de l'honneur de voir fouvent le Régent dont il avait déjà éprouvé les bienfaits.

Au bruit des éloges qu’on prodiguait à fon génie , fe mêla tout-à-coup le bruit d’une tempête qui fembla devoir i’écrafer entièrement. La calomnie qui l’avait fait enfermer dix-huit mois à la Baftiile, s’arma de nouveau . pour le perdre.Les PhiHppiqu.es parurent. C’était un poème atroce contre le Régent. On ne fit jamais rien d’auflï criminel. Jamais libelle en France ne fit un plus grand fcandale. On y célébrait en vers harmonieux fes prétendus empoifonnemens et fes préten lus inceftes. floufleau dans fes plus belles odes , n’eft ni plus riche , ni plus éloqùent , et a beaucoup moins d’énergie.

Le peu de réputation de la Grange-Chancel , auteur des Philippiqucs , éloignait de lui tout foupçon. Il n’avait encore rien fait qui pût lui mériter l’honneur de le faire accufer de ce crime. Le génie de Voltaire lui valut alors cette dangereufe diftincrion , qu’une funefte circonftance fembla autorifer : c’était celle de Ion intimité avec le

baron de Goerts et Ton afllduité dans la maifôn du duc du Maine , chez qui les mécontens et les frondeurs de l'adminiftration tenaient leurs afïèmblées. Mille voix demandaient vengeance de l'outrage qu’on prétendait que Voltaire avait fait au Régent fon appui et fon bienfaiteur ; mais ce Prince judicieux qui Paimait , craignait , en le privant encore de fa liberté , une nouvelle méprife. Il fè contenta de l’éloigner de Paris.

1 Les tracafferies que Voltaire avait éprouvées dans le fein de fa famille , une prifon longue , dure et injufte, des calomnies de toute efpece , enfîu l’exil , tant de perfécutions qui devaient le dégoûter de l’étude , ne fervirent qu’à le confirmer dans la vocation d’hommede lettres. Ce n’eft pas qu’il ne fut très-fenfible à la perfécution , c’eft même dans un de ces momens d’amertume et de dépit , qu’entendant gronder un orage affreux fur Paris , il s’écria , que pour un pareil fracas, il fallait que , femblablement à la France, le royaume des cieux fût tombé en régence.

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