CHAPITRE V
Voltaire à Sully : nouvelles amours : il voyage en Hollande*
De fa petite vérole. Mariamne. La Henriade jetée au feu.
ANNÉES
35 n éloignant Voltaire de Paris , le Régent lui laifîà le choix de fon exil , et la liberté , d’en changer toutes ;
îf
les fois qu’il le demanderait. Plufieurs perfonnes lui offrirent leur château pour retraite, mais il préféra le féjour de Sully, où il avait larefTource d’une bibliothèque, et l’avantage de voir une foule de grands Seigneurs qui y payaient l’été. D'ailleurs la Hcnriade à laquelle il travaillait , et dont Maximilien de Bethune était alors un des principaux perfonnages , l’invitait à cette préférence.
On a de ce tems-là un grand nombre de piece9 fugitives dans lefquellès on trouve l'aménité de Chaulieu , mais un luth plus harmonieux , une touche plus délicate, plus aifée , rarement négligée, et toujours naturelle. Dans ce genre , Voltaire a furpaffé les anciens et les modernes : ce qui fait lé mérite de fes poéfies légères , c’eft que la morale de l’honnête homme , ainfi que dans Horace feul , s’y trouvé toujours affaifonnée d'une plaifanterie fine et agréable ; c’eft: qu’on y voit le philo fophe fe jouant continuellement des préjugés , et qui en baffouant la fuperftition , accoutume infenfiblement les hommes à la méprifer.
Les amis de Voltaire le prenaient de mettre la derniers main à la Henri ade ; mais le fuccès d ‘Oedipe Pavait enivré^ Il voulut reparaître à Paris avec une nouvelle tragédie» Ce fut au milieu des diffipations , et- dans le temj|de fes amours avec une Demoifelle des environs de Sully , qu’il fit Anemirct Ilia détermina à fe charger du principal rôle de cette tragédie : quand il l'eut dreflee , il obtint du‘ duc d’Orléans de revenir à Paris. Sa tragédie et fa maîtrelTe furent agréés des comédiens français.
Les fifilets étaient alors d'un grand ufage : au premier acte on fiftla , et l’on déconcerta la débutante. Au fécond
1 A VIH
acte , les fifflets redoublèrent-. Voltaire , indigné d'un pareil accueil , de la loge où il était, faute fur le théâtre, et harangue le public. On le régale d’abord lui-même de fréquens coups de fifflets; mais lorfqu’on reconnaît l’auteur d’Oedipe, on l’écoute dans un grand filence. Il parle de l’indulgence qu’on doit aux nouvelles productions et aux nouveaux talens. Dans tout ce qu’il dit , il met tant de raifons et fur-tout tant d’honnêteté , qu’on bat des mains , et qu’on finit par demander Artemire , et mademoifelle de ... . La tragédie continue au bruit desapplaudiffemens : peu de jours après cette feene bizarre, il retire du théâtre fa maîtreflè et fa tragédie , et va de nouveau avec l’une et l’autre s’enfevelir dans la retraite de Sully.
Le Régent ne tarda pas à lui laiffer la liberté de s’établir à Paris. Cette liberté fut fans doute un grand plaifir pour lui ; mais ce plaifir fut bientôt empoifonné par la mon de fon ami M. de Génonville , confeiller au Parlement. C’était un jeune homme de la plus grande efpérance , et qui eût fait honneur à la magiftrature , fi fa philofophie ne lui eût pas attiré quelque difgrace de la part de fes confrères dont le grand nombre s’effrayait déj*du nom de philofophe. Voltaire et lui étaient un modèle d'amitié rare , et peut-être unique.
Madame la maréchale de Villars pour l’arracher à fa profonde douleur , le mena à Vauv'tllars : c’eft ce même château , que l'infortuné Fouquet avait poffédé fous le nom de Veau , et pour l’embelliffement duquel il avait dépenfé dix - huit millions. Là fe trouvèrent réunis les deux plus grands hommes qu’eut la France.
BEVOITAI Aï. 57
L’un parcourant les dernieres années d’une vie femée d’événemens et de gloire : c’était le vainqueur de Denain » le fauveur de la patrie ; c’était Villars. L’autre qui s'était à peine élancé dans la carrière dramatique. Son premier pas dans cette carrière , fut un pas de géant , et par la grandeur de ce pas , il avait forcé l’Europe inftruite , à tourner fes regards vers lui. C’était l’auteur d ‘Oedipe-, c’était Voltaire. Quiconque eût pu lire dans l’avenir dans ces deux hommes célébrés , au lieu d’un libérateur de la France , en eût vu deux. L’un qui l’avait délivrée de fes ennemis , et l'autre qui devait un jour la délivrer de fes préjugés. Le mutuel attachement qu’ils eurent l’un pour l’autre , dura le refte de leur vie , et ne fe démentit pas un inftant.
A fon retour de Vauvillars, Voltaire fe logea , Quay des Théatins , chez le préfîdent de Berniercs , qui avait beaucoup aimé le jeune de Gênonville. Il ne voyait plus cet ami , mais il en entendait parler fouvent , et cela feul adoucifliit fes regrets.
C’eft à cette époque que madame de Rupelmonde fille du maréchal d ‘Allegere , lui propofe le voyage de Hollande. Voltaire met dans fes arrangemens un féjour à Bruxelles. Dès long-tems il délirait embrafter Roujfeau banni de fa patrie depuis dix ans. Il ne voyait en lui que le grand poëte et l’homme malheureux. Il coure chez lui au moment où il arrive à Bruxelles. Ce premier inftant d’entrevue fut un moment d’cftùfion de cœur et de confiance mutuelle. Voltaire ne l'appellait que fon maître et fon juge : et c’eft fous ce double titre qu’il lui confia, pendant cinq jours , fon poème de la Henriade.
,IÀ V I ï
lit
En revenant de Hollande, on reprit encore la route de Bruxelles. Les deux poëtes fe quittèrent peu. Us firent des vifites , allèrent enfemble à la mellè et à la comédie.
Dans une de leurs promenades , et madame la comteflè de Rupelmonàe feule en tiers , RouJfeau lut Ion Ode a la poflérité et enfuire le jugement de Pluton. Ce dernier ouvrage était une fatyre violente contre le Parlement de Paris qui l’avait privé de fa patrie , et contre l’Avocat- Général qui avait conclu au bannilfcment. Voltaire interrogé fur cette fatyre , répondit : Ce nejl pas la notre maitre , du bon et du grand Roulleau.
L’amour-propre du vieux rimeur qui ne quêtait qu’un fuffrage , s’ofFenfa de cette franchife. Voltaire appuya fon fcntiment de quelques railons ; et ces raifons déplurent autant que fi elles avaient été des leçons. Prenez votre revanche, lui dit Voltaire ; „ voici un périt poëme que je „foumets au jugement et à la correction du pere de ,, Numa. ,,
La lecture du poëme" n’était point encore achevée , que .Roujfeau , d'un ton chagrin, dit: ,, Epargnez- vous, ,, Monfieur , la peine d’en lire davantage. C’eft une ,, impiété horrible. ,, Voltaire remet le poëme dans fon porte-feuille en difant : „ allons à la comédie , je fuis fâché ,,que l’auteur de la Moïfade n’ait pas encore prévenu le „ public qu’il s’était fait dévot. ,,
Après la comédie , Voltaire lui parla de fon Ode à la poflérité ; et d’un ton cauftique lui dit en le quittant : Save^-veus , notre maître , que je ne crois pas que cette Ode Arrive jamais à fon adrejfe ? (6)
Ain fi donc une entrevue qui avait commencé par une
DE TOITAIRE. 59
confiance réciproque , finit par une brouillerie éclatante. Depuis dix ans Voltaire défiraic voir Rouffeau ; il le vit et s’en fit un ennemi implacable. Les rapports vinrent en fuite, et il s’tnfuivit entr'eux deux une guerre de vingt ans. Ce qu’on^peut alTurer , c’eft que Voltaire ne commença à fe défendre qu’après un filence de dix ans , et vingt actes d’hoftilités de la part de fon ennemi.
La curiofité du lecteur m’arrête , et me demande quel était ce poëme que Rouffeau traita d’impie ? C’était une Epitre à Julie qui , dix ans après , parut fous le titre d ’Epitre à Uranie , et qui aujourd’hui eft connue fous le titre de le pour et le contre. Elle fut faite pour madame de Rupelmonde. Cette Dame , à une ame pleine de candeur et un penchant extrême à la tendrelïe , joignait une grande incertitude fur ce qu'elle devait croire. Elle aimait Voltaire, et dépofait avec confiance dans fon fein les doutes et fes perplexités ; et ce fut pour fixer fon efprit incertain , qu'il fit cette épître dont le but était de lui montrer que pour plaire à Dieu , indépendamment de toute croyance, il fuffit d’avoir des vertus.
Un des endroits où Voltaire fe plaifait le plus , était à Maifons , fitué fur les bords de la Seine et de la forêt de Saint-Germain.. U y a peu d’années qu’on y voyait encore fa chambre d'étude. Ce château , le coup d'eflài et le chefd’œuvre de Manfard , et qui fit connaître toute l’étendue de fon génie , dans le tems qu’il n’était encore que fimple maçon ; ce château , dis - je , appartenait au préfident Defmaifons , juge inftruit , intégré , et qui jouifiait toutà-la-fois de la confidération publique et d’une fortune très - confidérable : il réunifiait fouvent à Maifons tous
IA VII
les arts , tous les talens et tous les agrémens de la fociété. Il y donnait fouvent des fêtes. Il en avait annoncé une dans laquelle tous les plaifirs de l’efprit devaient fè varier et fe fuccéder pendant trois jours. Plus de trente Seigneurs y étaient invités et autant de Dames. On devait jouer la comédie. Mlle, le Couvreur , cette célébré actrice, qui fut être l’amie de plufieurs Dames de la Cour , et en qui beaucoup d’efprit et un grand favoir - vivre , fefaient dilparaître tout ce que le préjugé attache d’odieux à la profeflïon des femmes de théâtre , était déjà arrivée. Le cardinal de Fleuri était invité aux fèces de Mai forts , et devait y venir. Voltaire devait iireta tragédie deMariamrte. Le jour de Ion arrivée, il le fent indifpolé , et fur les neuf heures du foir , la fievre fe déclare. Gervafi , le médecin alors ie plus accrédité , eft appellé , et décide que c’eft la petite- vérole. L'épouvante eft dans le château. On réveille les Dames pour annoncer cette nouvelle. (7 ) On dépêche des courriers au cardinal de Fleury et aux autres Seigneurs qui devaient venirà Maifons. Mlle, le Couvreur , perfuadée que la préfence d’un ami peut ajouter aux foins du docteur Gervafi , fait partir un exprès pour la Normandie où fe trouvait Thiriot , et ne quitte Voltaire que lorfque cet ami eft arrivé.
Lit petite- vérole fut très- maligne. L’ufage d’alors était d’adminiftrer des cordiaux pour faciliter l’éruption , et pour, difait-on, éloigner le venin du cœur. Gervafi avait une méthode contraire. Il employa la faignée, l’émétique et des boiflons rafraîchilfantes.
Au bout d’un mois , Voltaire encore très- faible, voulut venir à Paris. A peine fut.il en voiture que le feu éclata
D B VOI.TAIR.B. 41
dans la chambre d’où il forçait , et embrafa , en grande partie , une des ailes du château.
Le danger que Voltaire avait couru pendant fa maladie, et l’incendie auquel il venait d'échapper, le rendirent encore plus cher aux fociétés dont il fefaic les délices. Il était encore convalefcent , lorfqu’il écrivit en faveur de Gervafi qu’on traitait d’empirique , et dont on attaquait violemment la méthode. Ce fiat avec autant de force que d’agrément qu’il défendit fon médecin , l’émétique et cent pintes de limonade qu’il avait bues.
Mariamne ne tarda pas d’être repréfentée : Voltaire efpérait , par le fuccès de cette nouvelle tragédie , réparer l’échec que fon amour-propre avait reçu par la chute d’ Ar ternir e. Le rôle â‘ Hcr odes fut rempli par Baron , qui était très-vieux. Mariamne mourait du poifon qu’on lui donnait fur la fcene. Ce dénouement était très-théâtral. Il excitait la pitié et la terreur. Au moment où Mariamne prit la coupe , un plaifant crie : la Reine boit , c’étaitla veille de la fête des Rois , et la piece ne fut pas achevée. Voltaire fubftitua à la coupe un autre dénouement , mais plus faible , et la piece eut quarante repréfentations.
Rouflèau apprit ce fuccès à Bruxelles, et en fut jaloux. Cette tragédie , félon lui , n’était qu’une fuperfétation poétique ; Hérodes , ajoutait-il , ejl un grand dupe , Varrus un étourdi , et Mariamne une imbécille , qui perd fon tems à faire fon paquet. Tel était le ftyle de RouJfeau pour dénigrer un chef-d'œuvre. Il fit plus : pour faire tomber cette tragédie, il rajeunit la Mariamne de Triflan. Mais les comédiens ne purent la jouer , ni le libraire la vendre.
Le public était dans l’attente de la Henriade : avant de la publier , Voltaire la fournit à la cenfure et à l’examen
1 A VIE
de plufieurs hommes de lettres : cetait autant de juges qu’il fe choifît. Unde ces juges était le préfident Hainault, homme d’un goût fur et d’un jugement exquis en matière d’ouvrages d’ag rémens. Les féances fe tinrent chez le préfident Defmai [ions. ,, Je laiflè à la porte , leur difait ,, Voltaire , l’amour-propre d’auteur , et tout au rebours ,, des patiens , j’implore non l’indulgence , mais la „ févérité de mes juges. „ Il lifait un chant : chaque juge difait fon avis. Il notait les obfervations , et fouvent il fe vit dans l’impolfibilité de corriger certains défauts , qui tenaient trop eflintiellement à des beautés qu’on lui demandait de conferver.
Cependant , un jour fatigué de tant de petites chicanes que mellieurs les purifies lui fefaicnt efluyer , tantôt fur un hémiftiche , tantôt fur une rime , et tantôt fur l’inverfion d’un vers , dans fon impatience , il fe leve brufquement , et fût de fon poème ce que Virgile mourant avait voulu qu’on fît de {‘Enéide; il le jette au feu , et fort, en difânt à fes juges , ,, il n'eft donc bon qu’à être
brûlé. „
Le préfident Hainault , de qui nous tenons l'anecdote, de fon fauteuil s’élance à la cheminée, et dérobe la Henriade aux flammes. ,, Ne penfez pas , dit - il à fon auteur en la ,, lui remettant , qu’elle vaille mieux que le Héros que ,, vous célébrez. Malgré fes défauts , c’était un grand „ Roi et le meilleur des hommes. Souvenez- vous , lui ,, écrivit- il dans la fuite , que pour l’arracher au feu, elle ,, me coûte une paire de manchettes de dentelle, f
On convint de reprendre les féances et de continuer l'examen de la Henriade. Ce projet n’eut pas lieu. Desfontaines qui était alors un des écumeurs de la
» 1 V©tTAÏKH. .. 4 $
littérature , et l'un des hommes les plus méprifables et les plus méchans dont la république ait été empoifonnée , s en procura un manufcrit, et le fit imprimer en Angleterre. Cela lui valut quelqu'argent. Il en fit à Évreux une fécondé édition , qui lui en valut davantage. A la mal-honnêteté d’imprimer un ouvrage qui ne lui appartenait pas , il ajouta l’indignité d'y inférer des vers contre différentes perfonnes.
Paris retentit bientôt des cris et des plaintes de Voltaire; mais le poëme , quoiqu’ infidèlement imprimé , lui fit tant d’honneur qu’il s'appaifa. Il pouffa même la générofité jufqu’à pardonner à Desforuaines , et à permettre à Thiriot de le lui préfenter.
Peu de jours après ce pardon , cet abbé , accufé d’un crime qui menait alors au bûcher , fut enfermé à Bicêtre. Voltaire > quoique malade , court à Verfailles , follicite la protection de la marquife de Prie , femme alors en grande faveur , et obtint l’élargifïèment de Desfontaines .
Il obtint encore du préfident de Bernieres , de le mener à Fontaine-border , l’une de fes terres en Normandie.
Dès les premiers momens de fa liberté , l’abbé écrivit à Voltaire : Je vous dois l’honneur et la vie , et dans l’excès de fa reconnoiffance , ibfitun libelle contre lui. Thiriot vit le libelle , et força fon coupable auteur de le jeter au feu. Desfontaines confomma fon ingratitude en fe joignant à , Roujfeau , pour tourmenter fon bienfaiteur.
Pendant dix ans. Voltaire fouffrit les injures de ces deux «nnemis. Le tems de fa vengeance n’était point encore venu. Son filence était le fommeil du lion. D’ailleurs , les diverfes études aux quelles il s’était livré , l’empêchaient fouvent de s’appercevoir de leur méchanceté.
LA VI
La petite comédie de l’indifcret , malgré Ton fuccès n’ajouta rien à fa gloire ; et une de ces aventures qui , en fociété font très-rares , le força à une profonde retraite.