CHAPITRE VI
Du chevalier de Rohan , Voltaire e/l mis à la Rajlille. Il et ordre de fortir de France. Il va en Angleterre et y publie la Henriade.
ANNÉES
IL«e chevalier de Rohan Chabot , dont il eft ici queftion , n avait ni dans le caractère ni dans les fentimens , rien de ce qui diftingue ceux de cette iiluftre maifon. C’était une plante dégénérée ( 8 ). On lui reprochait un défaut de courage , er le métier d’ufurier. ïl allait quelquefois chez le duc de Sully , où Voltaire était très-fouvent. Un jour étant à dîner enfemble , il trouva fort mauvais que V oltaire ne fut pas de fon avis. “ Quel eft ce jeune homme , demande-t-il > qui parle fi haut ? ,, M. le chevalier , repart Voltaire ,, c'eji un homme qui ne traîne pas un grand nom , mais qui fait honorer celui qu’il porte.
Le chevalier de Rohan fortit en fe levant de table , et les convives applaudirent à Voltaire: le duc de Sully „ lui dit hautement : ,, Nous fommes heureux , fi vous „ nous en avez délivrés. „
Peu de jours après cette feene , Voltaire étant encore à dîner chez le duc d eSully, futdemandé à la porte de l’hôtel pour une bonne œuvre. Au mot de bonne œuvre , il fe
leve et court à la porte , où était un fiacre et deux hommes qui , d'un ton dolent , le prient de monter à la portière. A peine y fut-il que l’un des deux fcélérats le retint parfon habit , tandis que l’autre lui applique fur les épaules cinq ou fix coups d’une petite baguette.
Le chevalier de Rohan , qui à vingt pas de là était dans fa voiture , crie , c’eft a (fez. Il n’eft point au monde d’honnête homme à couvert d’un pareil outrage de la part d’un lâche allez riche pour payer des fcélérats.
Volraire rentre dans l’hôtel , demande au duc de Sully de regarder cet outrage fait à l’un de fes convives , comme fait à lui- même : il le follicite de fe joindre à lui pour en pourfuivre la vengeance , et de venir chez un Commiffiure en certifier la dépofition. Le duc de Sully fe refufe à tout. Cette indifférence de la part d’un homme, qui, depuis dix ans le traitait en ami , l’irrite encore davantage. Il fort de fon hôtel , et ne voulut plus voir le duc de Sully.
Voltaire peut recourir aux lois ; mais il craint de donner de l’éclat à l’affront qu’il a reçu. Il n’a recours qu’à fon fèul courage. Des amis lui offrent leurs fèrvices ; mais il ne fe remet qu’à lui-même du foin de fa vengeance. Pour s’y préparer , il s’éloigne entièrement de toute fociété. Une profonde retraite devient fon partage. A l’étude des langues vivantes qu’il commence alors , il joint l’exercice de l’efcrime : un maître d’armes vient tous les matins lui donner des leçons ; et quand il a acquis l’habileté néceflàirë, il fe rend au théâtre français , entre dans la loge de Mlle, le Couvreur t où était le chevalier de Rohan. „ Monfieur, ,, lui dit- il , fi quelqu'affairc d’intérêt ne vous a point fait ,, oublier l’outrage dont j’ai à me plaindre, j'efpere que
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j, vous m’en ferez raifon. ,, Thiriot , dont nous tenons le fait , était à la porte de la loge.
Le chevalier de Rohan accepte le défi pour les neuf heures du lendemain , aflîgne lui-même le rendez-vous à la porte de Saint- Antoine , et le loir même en fait part à fa famille. Tous les Rohans font en mouvement: mais leurs démarches euflènt été inutiles , fi on neut montré à M. le duc les vers de Voltaire à fa maîtrefie la marquifc de Prie,
lo fans avoir l’art de feindre,
D 'Argus fut tromper tous les yeux.
Nous n’en avons qu’un à craindre.
Pourquoi ne pas nous rendre heureux !
On fait que M. le duc , alors premier Miniftre , était borgne , ces quatre vers lui firent connaître un rival , et Voltaire fut envoyé à la Baftille. Son ami Thiriot allait dîner tous les jours avec lui. A la liberté près , Voltaire était dans ce château, comme s'il eut été dans le monde. Il n'ignorait rien de ce qui s'y paflàit. C’eft là qu’il apprit la langue A nglaife. Au bout de fix mois, on lui rendit fa liberté , et ce ne fut point une grâce qu’on lui fit; car il n avait pas mérité de la perdre. Il méritait encore moins l’ordre qu’en ouvrant les portes de cette prifon , on lui lignifia , de fortir de France. Jamais on ne fit un plus cruel abus de l’autorité envers un citoyen. Cette perfécution était due aux manœuvres de la maifon de Rohan. Le chevalier ne quittait point Verfailles , et mourait de peur que Voltaire ne l’y vînt chercher.
Pour jouir d'une plénitude de liberté , il paffe en Angleterre. Cette liberté dont il avait fait fon idole, eft réellement
un grand tréfor , mais dont on ne connaît véritablement le prix que lorfqu’on l’a perdu. Pour en bien fentir tous les avantages , il faudrait avoir habité l’un des quarante fépulcres de la Baftille. O hommes de lettres! puiflîezvous ne jamais tomber dans ce gouffre où l’ennui dévore fes habitans ! Puiflîez-vous auffi ne rien dire , ne rien écrire, ne rien faire qui puifTe être un prétexte de vous y plonger.
En Angleterre , Voltaire n’eut à craindre ni les perfécuteurs , ni les manœuvres des grands , ni les prêtres , ni les familiers de la police. Ce pays fut pour lui un fol nouveau fur lequel il ne tarda pas à être acclimaté. C était le tems de la vraie gloire des Anglais. Loch, à la vérité , n’était déjà plus. Le fage et favant Salisiury venait de mourir hors de fa patrie ; mais l’efprit et les idées de ces grands hommes dominaient toutes les terres ; mais Newton vivait encore ainfi que Clarke , Wolfion, Bolingbrocke , Tope , Collins , Tolland , Voltaire fut l’ami de la plupart d’entr’eux et de beaucoup de perlonnes de diftinction, qui , en ce royaume , fe font gloire d'allier l’étude de la vraie philofophie à l’efprit des affaires politiques.
L’illuftre Pope, poëte et philofophe , et dontl ’Ejfai fur l’homme avait mis le fceau à fa célébrité , fut celui dont il rechercha d’abord la connaifïànce. Dans leurs premières entrevues, ils furent fort embarrafTés. Pope s’exprimait trèspéniblement en français,etV ol taire n'étant point accoutumé aux fifflemens de la langue anglai fe,ne pouvait fe faire entendre. Il fe retira dans un village, et ne rentra dans Londres que lorfqu’il eût acquis une grande facilité à s’exprimer.
Son féjour en Angleterre , devint urile à fa gloire comme à la fortune. Il y fit imprimer la Henriade , dont
en France il n’en avait pu obtenir l’agrément. Lorfque le poëme y parut furtivement , tous les dévots , race alors fort nombreufe et très-dangereufe , crièrent à l’impiété : les baladins de la foire en firent le fujet de leurs bouffonneries , et après les baladins , nos Seigneurs du clergé s’en emparerent , et voulurent le flétrir par une cenfure eccléfiaftique j comme contenant les erreurs des fémi-Pelagiens. A la Cour , on dilâit qu’il n'y avait qu’un féditieux qui eût pu foire l'éloge de Coligni. Cette perfécution eft le vrai thermomètre fur lequel nous devons de tems en rems porter les yeux, pour connaître le degré d’imbécillité où l’on était alors en France.
Les Anglais étaient à cette époque beaucoup plus avancés en raifon. On fait qu ' Elifabeth avait autrefois protégé Henri IV. Le roi qui régnait alors , George I, et la princcffe de Galles , qui devint Reine , protégèrent fon chantre. Les fouferipteurs Anglais forent très- nombreux. Thiriot à Paris était chargé de recevoir les fouferiptions des Français. Heu avait déjà quatre-vingt , lorfqu’un jour de la Pentecôte et pendant qu’il était à L’églilè , des voleurs emporteront le) dépôt. Les fouferipteurs ne perdirent rien. Voltaire, malgré cette perte , remplit les engagemens , et écrivit à fon dépofitaire : ,, Cette aventure , mon ami , peut vous „ dégoûter d’aller à lamelle, mais elle ne doit pas m'empê- ,, cher de vous aimer toujours et de vous remercier de ,, vos foins. ,,
La Henriade vengea la nation Françaife du reproche qu’on lui fefait de n’avoir point de poëme épique. Les Anglais furent les premiers à lui accorder ce titre que les Français lui difputerent long - tems , lors même qu’ils le
' . prodiguaient
prodiguaient au TéUmaquc de M. de Fénelon. Ce roman ingénieux et moral n’eft ni poème ni épique. Ce n’eft pas alfez pour cela qu’une profe foit harmonieufe et cadencée; il faut de plus qu'elle foit aflùjettie à des réglés convenues , invariables , et même à la profodie que le génie de la largue comporte.
Les divers peuples de l'Europe ne tardèrent pas à s’approprier la Henriade ; elle fut traduite par Lokman en anglais. Le cardinal Quirini la mit en vers italiens. Les Allemands et les Hollandais en eurent des verfions en leurs langues. Le Prince royal de PrulTe dans la fuite l'enrichie d’un avant-propos. Le cadre de la Henriade , dit-on , eft petit : cela eft vrai , Il on le compare à celui de l’ Iliade , où vingt peuples conduits par leurs rois , s’armèrent pour détruire une ville ; fi on le met à côté , foit de Y Enéide dans laquelle un homme fe difant conduit par certains dieux et repoufle par d'autres dieux, vint à travers mille dangers , s’établir dans Latium et fonder un empire éternel, foit de la Jérufalem délivrée , da is laquelle l'Europe entière, comme arrachée à lès fbndemens, tombe fur i’Afie et femble l’écrafer de fa chute.
Le fujet de la Henriade était digne d’un philofophe ; et Voltaire l’adopta , parce qu’il lui parut propre à attaquer lefanatifme , à rendre les perfécuteurs odieux , les querelles de religions ridicules , et fur-tout à établir en France cet efprit de tolérance, fans lequel la fociété n’eft guère autre chofe qu’une forêt de bêces féroces acharnées à leur mutuelle deftruction.
Les ennemis les plus déclarés contre la mémoire de Voltaire, ne peuvent nier que de tous les poèmes épiques,
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la Henriade ne foie le plus utile et le plus fage. On n’y voit ni fées , ni lutins , ni autres fadaifes dignes des teins d’ignorance. Henri IV , pour faire fes deftinées, n’a recours ni aux entrailles des victimes , ni à la fourberie des prêtres. Il ne confulte que fon courage et la raifon d’état. C’eft un vrai héros di fputant les armes à la main un royaume que le fanatifme lui a ravi , nourriHant fes ennemis qu’il peut frire mourir de faim.
Un pareil perfonnage vaut fans doute le dévot F née qui, comme tous ceux de fon efpece , tout en parlant au nom des dieux qu’il n’a jamais vus , tout en citant des révélations qu’il n’a point eues , finit par une injuftice horrible , par s’emparer d’un royaume qui ne lui appartient pas , et par coucher avec une belle et jeune Princeflè , fur le cœur de laquelle il n'a aucun droit. J’aime mieux Henri IV. C’eft un héros plus julle, plus brave et plus aimable.
Les dieux , dit- on , conduifent cet F. née. Cela eft bon pour l’imagination des enfans , qui aiment à fe repaître de femblables chimères -, mais ces dieux , et leurs oracles et leurs prêtres une fuis décrédités , que devient un poème échaffaudé fur ces échaftès :• Il doit néceflàirement perdre une partie de fon mérite. Il ne refte qu’avec fes beautés de détail ; et ces beautés ne font elles - mêmes que de magnifiques frivolités , fi , comme dans la Henriade t elles n’ont point un objet d’inftruction.
Un reproche que tout homme folidement inftruit eft en droit de faire à Homère , à Virgile , au TaJJe , et fur-tout à ce fou de Milton , dont le fublime ouvrage force à ’ l’admiration , lors même qu’on les blâme ; c’eft qu’en compofant leurs poèmes , ces grands hommes nont P
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Contribué en rien à la perfection de la morale. Ils ont laiffe leurs contemporains avec toutes leurs fortes fuper-* ftitions. Ils ont fait pis * au lieu d'employer leur génie à les délivrer de leurs préjugés , ils ont confâcré ces mêmes préjugés par la beauté de leurs chants ; et n’eût-il pas mieux valu corriger les fottifes de leur fiecle 1 , que de les mettre en vers magnifiques ? Ce n’eft pas allez d'amufer , il faut encore inftruire. C’eft là le grand objet dont Voltaire était occupé en travaillant la Henriade. Audi efl> elle mife dans le petit nombre des chef-d’œuvres qui ont produit un grand bien. Notre liberté de penférne date réellement que de l’époque de ce poëme. C’eft là qu’on ie voit , attaquant de cent façons la fuperftition , qui jufqu’alors avait été l’épouvantail de fes compatriotes ; il les accoutuma à entendre des vérités utiles et hardiesj C'était te plus grand fervice qu'il put fendre à là patrie, jufqu’alors devote et bêtement fanatique. ( 9 )
Si la Henriade , ou pour parler plus exactement, fi un poëme de la force et de la beauté de celui-là , eût paru cent • quarante ans plutôt , la France n’eût point été déchirée pat ce monftre que nous nommons la fainte ligue ; elle n'eût eu ni Saint- Barthélemi , ni les dragonades , et n’eût point reçu la plaie épouvantable qiie lui fit la révocation de l’édic de Nantes. O Rois 1 médirez cette vérité , et vous fentirez de quel prix doit être à vos yeux un grand homme , un philofophe né dans vos Etats !
* Le roi d’Angleterre et fes Miniftres protégèrent ce même jeune philofophe, que la cour de Ver (aillés avait fait emprifonner , et auquel elle avait ravi la patrie. Son poëme perfécuté en France , où il était néceflàire * fut accueilli
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par George J, comme un ouvrage qui pouvait être utile aux Anglais.
Le produit de la Henriade fiat très - confidérable : Voltaire fe trouva bientôt en état de faire du bien. Plufieurs Français qui étaient à Londres , et qui avaient des befoins preffans , éprouvèrent les générofités. Il crut en faire des amis , et il n’en fit que des ingrats. Un Saint-Hyacinthe , qu’il obligea de là bourlè et de fon crédit , fut le premier à fe fignaler par des critiques contre la Henriade, et par des outrages perlbnnels contre fon auteur. Tous ces gens qui, en implorant fes fecours , fe dilàient hommes de lettres, n’étaient pour la plupart que des aventuriers, qui , de la boue et de la mifere où ils étaient plongés , olàient être ja’oux de la gloire dont leur bienfaiteur était environné.
Pendant le féjour de Voltaire en Angleterre , on y parla d’avoir un théâtre Français. Il échauffa cette idée , il écrivit à Paris , et en peu de terris on eut à Londres une troupe de comédiens. Ils arrivèrent avec peu d’argent; et ne trouvant point les reflources dont ils s’étaient flattés ,• ils fe retirèrent.
La voix de l’amitié rappellait Voltaire à Paris. Il cede à cette voix , fur- tout à cet inftinctqui nous ramene toujours avec plaifir dans notre patrie , malgré les défàgrémens qu’on ya éprouvés. Avant de quitter l’Angleterre , il publia deux eflais ; l'un , fur nos guerres civiles et l’autre fur la poéfie épique. Dans ce dernier, on voit le grand homme juger fes fèmblables. Ces deux ouvrages furent écrits en Anglais. C’était un hommage qu’avant de partir, il rendait à une nation , chez laquelle il avait trouvé tout ce qui peut flatter , et tout ce que peut défirer l’homme de
©e Voltaire.
lettres philofophe , des encouragemens de la part des Souverains , des accueils diftingués de la part des grands , et une entière liberté de penfer , de parler et d’écrire,