CHAPITRE VII
Voltaire à Paris : Hifloire de Charles XII. De la fortune de Voltaire et de fa Tragédie de Brutus,
ANNÉES
jAuERES un féjour de trois ans en Angleterre , Voltaire revint en France reprendre Tes chaînes , s’expofer de nouveau aux critiques de la médiocrité , et à la perfécution des gens à préjugés. Son retour ne fut confié qu’à peu d'amis. De plufieurs mois , il ne Ce montra nulle parc publiquement. S’il allait au fpectaçle , c’était dans un grand incognito. Pour échapper à toute curiofité , il Ce logea au jâuxbourg Saint-Marceau , quariier qui n’eft habité que par des ouvriers et par des pauvres.
Paris était alors en proie aux cabales, aux intrigues, au* perfécutions. On n’y parlait que de Rome , d’excommunications , de conftitution Unigenitus , de réappellans, d’exils et d’emprifonnemens. Une afièmblée d’Evcques, tenue dans les montagnes du Dauphiné , afièmblée que les uns traitaient de Concile , et les autres de brigandage d’ Embrun , venait de produire vingt mille lettres de
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cachet , et fournit un nouvel aliment à la guerre odieufe, que depuis cent ans fe faifaient les Evêques. Ces querelles eccléfîaftiques , très-propres à raffermir Voltaire dans les principes d’une philofophie qui n’a nulle part caufé le moindre trouble , formait fur la France un brouillard épais , qui en obicurciffait la gloire.-
A travers ce brouillard empelté, parut un éclair foudain, rapide , mais éclatant. Ce fut un petit écrit philofophique, jntinilé Sottife des deux parts : c’eft ainfi que Voltaire annonça qu’il était arrivé. Quelques perfonnes en crédit furent gré au philofophe de la leçon qu'il fefait au clergé. Le maréchal de Villars prit hautement fa défenfe. Il eft bien vrai que , malgré la leçon., les Evêques continuèrent à fe battre et à s’excommunier.
Là guerre qu’entr’eux fe fefaienr alors les hommes de lettres , n’était que ridicule , et ne produisit que des bonà mots. Je ne fais quel bel efprit prétendit qu’il n’était pas néceffaire que la tragédie fut en vers .LaMotte aguerri dans ces fortes de difputes, après avoir combattu pour les poëtes , fe mit pour de bonnes raifons , dit-on , à la tête des profiteurs : il hafarda un Oedipe en prqfe , qui ne rcuflit pas , et qui lui valut quelques épigratnmes. Les mœurs de La Motte étaient douces : il avait le bon efprit de fe faire un amufément de ces querelles littéraires: il fe fefait aufïi un plaifir de répondre honnêtement aux injures.
Voltaire , qui dans la guerre d'Homere , avait gardé la neutralité , qui dans les diffen.tions de la bulle Unigenitus , fe bornait à dire fottife des deux parts , ne prit d’abord aucun intérêt dans la querelle des profateurs : il favait mieux employer fon tems. Mais lorfque l’aigreur des
difputans fut attiédie , et que les efprits devenus calmes , purent entendre radon , il écrivit une lettre honnête à La Motte. Il dit fon fentiment fur le danger des tragédies en profe , et ce fentiment fut un arrêt dont il n’y a point eu d’appel , ou plutôt dont un feul homme , fans nom en littérature , a appelle , et dont le public a fifflé l'appel. Tandis que les hommes de lettres, dans leur défccuvrcment , s’occupaient férieufement de ces frivolités , et que les gens d’églife fe perfécutaient cruellement au fujet de la grâce. Voltaire préparait l’hifloire de Charles XII y hiftoire que la poftérité regarderait comme un roman , fi une foule de témoins oculaires n’cn avaient attefté la vérité et l’exactitude. Il avait vécu avec des Suédois , des Allemands auxquels était particuliérement connu ce Roi extraordinaire , qu’on a comparé à Alexandre , et qui ne lui reflèmblait en rien. Alexandre fut un vrai héros qui fonda des villes , établit diverfes branches de commerce, encouragea les arts , s'occupa , au milieu même de fes victoires , de toutes les fciences , et répara par le bien qu’il fît , les maux qu’après elle entraîne toujours, même une guerre jufte. ,
Charles XII , au contraire , ne fut qu’un ignorant , qui par- tout où il fon royaume
on; mais qu’eft-ce qu’une bravoure qui n’eft ni raifonnée ni réfléchie , finon la férocité d’un fauvage ? Dieu préferve l’efpece humaine de pareils Rois !
L’hifloire de Charles XII fut violemment critiquée ; mais les connaifleurs aflîgnerent à fon jeune Auteur une place à côté de Tacite. Son ftyle fut jugé celui d’un
paflà, lailla des traces de mifere. Il appauvrit ,*Wle gouverna en tyran. Il fut brave , dit-r
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hiftorien philorophe et plein de goût. Point de ces épithetes oifeufes , ni de ces phrafes oratoires , qui ne font que des fleurs dont on fe fert pour couvrir un champ aride , ni de ces réflexions faibles et triviales qui inftruifent rarement un lecteur plus impatient de voir de grands événemens , que de fe traîner fur des lieux communs. ( io)
Cet ouvrage ne fut d’aucun bénéfice pour Voltaire. Tous les imprimeurs de l'Europe s’en emparerent au moment où il parut. Ils en firent leur profit. En moins d'une année , on en eut vingt éditions. Nous faihrons cette circonftance pour parler de la fortune de Voltaire ; de cette fortune qui , pour la plupart de fes contemporains, fut un objet de curiofité, et pour plufieurs un fujet d’envie.
Après fa première fortie de la Baftille , en 1716, il abandonna la maifon paternelle , où chaque jour il était expofé à s’entendre demander , pourquoi ne prenezvous pas un état ? où avez-vous entendu la méfié ? Les bienfaits du duc d’ Orléans , et le produit d ’Oedipe en 1719 , le mirent en état de fe pafièr des fecours de fa famille.
En 17a j , il fe fit de fes économies une rente viagère de près de deux mille francs , dont nlR avons vu . le contrat. Marre- Lec[i nski , peu de tems après fon mariage avec Louis XV, lui aftigna une penfion fur fa caflette. Après l'édition de la Henri'ade à Londres en 1716 , fa fortune fut celle d’un homme aifé. Ce que deux ou trois ans après il retira de la fucceflîon de fon pere , en fit un homme riche , et le fond de la loterie de la
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ville de Paris , qu’en 1719 , il gagna en grande partie, en fit un homme opulent.
Cette loterie qu'on appellait la loterie de Desfort , Contrôleur-général , avait été créée pour la liquidation des dettes de la ville. Ce fut d’après un calcul que Voltaire fit en loupant chez madame du Faï avec la Condamine , qu’il emporta cette loterie. Le Contrôleurgénéral qui était dévot, lui en difputa les fonds. Voltaire cria à l’injuftice. Le Confeil jugea éh fa faveur , et blâma le Contrôleur -général de n’avoir pas prévu le calcul. Voltaire fut payé , mais on lui fit craindre la vengeance de Pelletier Desfort , dont il parlait comme d’un Tartufe. Pour s’y dérober , il voulut repaffer en Angleterre où nul Miniftre n’eft afTez puifTant pour attenter à la liberté d’un citoyen , et où le Roi luimême ne le ferait peut-être pas impunément : Ses amis le retinrent en France. Mais la prudençe 1 éloigna de Paris pour quelque tems. Il alla à Plombières joindre le jeune duc de Richelieu , qui avait paffé fon enfance à la Cour de Louis XIV , et à qui l’éclat de fes galanteries et l’amabilité de fon efprit , avaient déjà fait une grande réputation. - " -- "
L’adminiftration des finances fut ôtée à M. Des fort , et Voltaire revint à Paris. Quoique déjà très-riche , il s’occupa encore d’une augmentation de fortune. En Angleterre il avait pris goût pour le commerce. Il eft ordinaire de voir des Seigneurs mêler l’efprit du négoce à la culture des lettres , de la philofophie et de la politique. En ce pays rien n’avilit homme que l’inutilité et l’ignorance. Voltaire fe logea rue du Long- Pont près
Saint- Gervais , et c’eft fous le nom du Sieur du Moulin qu’il envoya plufieurs fois en Barbarie acheter des bleds. Cette entreprife réuflît. Le commerce de Cadix lui fut encore très- avantageux ; mais une des principales fourccs de fon opulence, fut l’intérêt que M. du Fer net , fon ami , lui donna dans les vivres.
La fortune ne le détourna jamais de fes études. Il l’aimait fans doute , mais il aimait encore plus la gloire. Dans les richelT&, il n’envifsgeait qu'un moyen d’être plus libre , plus indépendant , moins expofé aux manœuvres du fanatifme , et aux fréquentes préventions .du miniftere Français. Il envifageait aufïï dans une grande fortune , cette confidération qui n’eft pas la véritable , mais qui en impofê encore plus que la véritable. Elle lui était nécelfaire pour hafarder impunément des vérités, et pour changer fon fiecle à force d’en hafarder. Les philofophes les plus expofés à la perfécution , font ceux qui vivent dans la médiocrité. On craint moins de molefter un être ifblé, qu’un homme qui , par fa renommée et fes grands biens, aune infinité de rapports ayec la fociété.
Le philofophe continuellement en guerre ouverte avec les préjugés , ne fàurait avoir trop d’amis. Voltaire fe ieryit de fa fortune pour s’en faire dans tous les états. Il obligea beaucoup de Seigneurs Français , et même des Princes étrangers. Aux uns il prêtait avec grâces et générofité ; aux autres il donnait fon argent en viager ; et bientôt il eut au nombre de fes créanciers les Guife , les Richelieu y les Deflaing, les Gccbriant , 1 es B refai , etc. etc. Prefque tous ces Seigneurs le payaient fort mal, et rarement les tourmentait-il pour fes penlîons et pour les arrérages.
Plufieurs hommes de lettres éprouvèrent auffi Tes générofités. Il retira chez lui quelques jeunes gens peu , fortunés, mais qui avaient du goût pour la littérature.
Il les entretenait de tout. L’argent ne leur manqua jamais pour le fpectacle et pour des plaifirs honnêtes. Il les dirigeait dans leurs études. Le Fevre mourut dans fes bras. C’était celui qui donnait plus d’efpérance : il en avait faitfon ami. Les autres lui donnèrent fou vent des mécontentemens , et ne furent point abandonnés ; ils fucerent long- tems les fleurs de la littérature, et ne produisirent rien de bon.
La tragédie de Brutus repréfentée alors , n’eut qu'un fuccès très-médiocre. La fierté républicaine et la haine de la royauté , femblaient être le fruit du climat fur leqüel elle était née. Aùfïi fut-elle peu goûtée en France ; mais en revanche tout Paris courut aux Italiens pour voir la farce de Bilus , qui était une plate parodie de Brutus.
A-peu-prcs vers ce tems-là , on donna l ‘Amajts de la Grange- Chancel , Yldomenée de Danchet , le Calijlene de Biron , le Saül de l’abbé Nadal. Ces tragédies furent accueillies non-feulement avec indulgence , mais avec de grands applaudiflèmens , malgré leurs vices de construction et cent fautes contre la langue : elles font aujourd’hui profondément oubliées, et puis fiez-vous aux applaudiflèmens qu’on donne aux pièces nouvelles.
Revenant un foir d’une repréfentation de Brutus , Voltaire apprend qu’un bâtiment nommé auflî Brutus , chargé pour fbn compte, et qu’il croyait naufragé , était arrivé à Marfeille. ,, Puifque le Brutus de Barbarie eft „ retrouvé, dit-il à Dumoulin fon facteur, confolons-
,, nous du peu d’accueil qu’on fait au Brutus de l’ancienne », Rome. Il viendra peut-être un tems où on lui rendra »> juftice. „
Ce tems en effet ne tarda pas à arriver , cette tragédie vue fur la fcene avec froideur , fut lue avec avidité.
Ce fut encore vers ce même tems que Voltaire fit l'opéra de Samfon , l’un des plus infignes perfonnages d’entre les Juifs nos ancêtres en J. C. Rameau le mit en mulique. Le lieutenant- général Héraut n’en voulut pas permettre la repréfentation ; mais il permit aux bouffons Italiens de jouer fur leur théâtre le même fujet, et tout Paris courut applaudir une farce dont le héros était le fort Samfon Ce battant contre un coq d’Inde.