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n'étaient classées ni chronologiquement, ni par ordre de genre ou de nationalité. De ce pêle-mêle résultaient d'incroyables rapprochements, assez philosophiques au fond. C'est bien là l'image de la vie, ou plutôt celle de la mort. On voyait la Fayette coudoyer l'Empereur-, Louis XI, Gabrielle d'Estrées; Charles le Téméraire, cet autre duc de Bourgogne qui eut Fénelon pour précepteur; la duchesse de Berry (la fille du régent) minaudait auprès du père Lachaise, et le portrait en pied de M. le duc de Nemours à l'attaque de Constantine avait pour pendant, à droite le duc de Marlborough, et à gauche le prince Eugène.
Parlerai-je de la fameuse galerie Victoria? Beaucoup de cadres destinés aux membres des deux familles royales, y compris le kiny-consort, attendirent en vain, et béants, leurs toiles. Il en fut de même des grands tableaux, et nous vîmes seulement en place les petits sujets épisodiques de la mémorable visite; le déjeuner sous la feuillée, les promenades en char à banc, le débarquement de la reine, et autres inspirations de même force. On avait le plaisir de
contempler là, sous toutes leurs faces, MM. V...., A ,
Ch...., de S...., et tutti quanti, plus ou moins heureusement groupés autour du maître de céans.
Les amateurs de ce genre de peinture en trouveront, s'ils y existent encore, deux spécimens anciens et moins officiels dans l'un des cabinets supérieurs du château. Ce sont deux petites toiles supérieurement traitées dans le style du hollandais Trost. L'une a pour titre le Déjeuner aux huîtres; l'autre, le Déjeuner au jambon. Voilà de beaux sujets de peinture. Mais l'art relève tout, et ces scènes vulgaires sont rendues avec un précieux et un fini incomparables. Ces déjeuners ne sont, au reste, que de belles et bonnes orgies en habits brodés et eu manchettes;
A part tes mouches, la poudre, et les- somptueux lambris, Adrien Braùwer et Ostade n'ont rien fait de mieux ni de plus aviné. Le Déjeuner au jambon, surtout, mérite de fixer l'attention, et a tout l'intérêt historique d'une chronique de l'Œil-de-Bœuf. Dans un parc splendide comme ceux que peignait Walteau, une table, dressée auprès d'un colossal vase de marbre, a reçu plusieurs convives fort aristocratiques, entre autres un homme déjà vieux, de haute mine, portant sur son habit pailleté un large ruban en sautoir, et une jeune femme à la physionomie malicieuse et plus qu'égrillarde. Sur la nappe de Saxe, au milieu de débris de vieux Sèvres et de verres brisés par un choc trop fréquent et trop peu mesuré, on voit le comestible de choix qui fait le sujet du tableau. Un négrillon, couvert de riches vêtements, se tient debout et sert à boire. Vraisemblablement, il s'acquitte de ses fonctions à merveille; car l'allégresse est à son comble, et la jeune femme se récrée à barbouiller, avec le déjeuner lui-même, le visage de l'homme mûr, qui se renverse sur son siège et paraît ivre de bonheur. Des tableaux à portraits qui décorent la pièce,, et qui sont tous de même touche, celui-là est le seul que n'accompagne au bas aucune légende explicative; mais ce prétendu anonyme n'empêche pas de reconnaître distinctement, dans le haut personnage barbouillé, S. M.Louis quinzième du nom; dans la bacchante, Dubarry, et, clans le naturel du Congo échanson, S. A. Zamore, gouverneur du pavillon de Luciennes. Voilà comment la France s'amusait autrefois; voilà les épisodes biographiques qu'elle livrait à l'habile pinceau de ses peintres ordinaires et extraordinaires! Cela réconcilie avec le décorum bourgeois de la peinture officielle. Francbement, mieux vaut encore léguer à satiété à nos neveux les
EU ET LE TRÉPORT. 09 têtes de MM. V.... et A.... que de faire passer à la postérité de pareils monuments d'un si complet oubli de la dignité d'homme et de roi.
La décoration intérieure du château est riche, mais sans magnificence. L'ameublement tout entier était en chêne sculpté, sur lequcl'le temps n'avait point posé ses teintes vénérables. Non-seulement chaque membre de la famille royale avait là son appartement complet; mais, dans les vastes proportions du palais, il y avait encore place pour de nombreuses chambres d'amis. M. Guizot, M. le maréchal Soult, lord Aberdeen, et les principaux membres des ex-cabinets de Paris et de Londres, avaient leur lit fait au château d'Eu. Le défunt vainqueur de Nézib y a également reçu l'hospitalité, et il a occupé la chambre du vainqueur de Toulouse. Qu'eût dit Henri le Balafré, s'il eût pu prévoir non qu'un huguenot, mais qu'un infidèle dormirait, sous son toit, du sommeil du juste? La chambre qu'habitaient le roi et la reine ne se distinguait point des autres par l'ornementation, ni par l'ameublement. Il faut rendre à Louis-Philippe cette justice, qu'en ce qui le touchait il a toujours porté sur le trône le mépris du luxe à un degré (comment dirai-je?) à un degré républicain. Son cabinet de travail, au château d'Eu, mérite une mention spéciale : il ressemblait prodigieusement à une chambre d'étudiant . de la place Sorbonne ou de la rue des Grès. Sur la cheminée, une pendule d'hôtel garni; devant la fenêtre, un petit bureau en noyer taché d'encre et un fauteuil . de cuir à dos tronqué, le tout pouvant bien être prisé cent francs à l'hôtel de la rue Drouot : voilà les meubles délicats dont brillait ce sanctuaire auguste. Cette table en noyer fixa mon attention, et, là -dessus, mon cicérone (c'était dans l'ère monarchique) de me raconter
que l'on fit des efforts inimaginables, qu'on employa la prière, la ruse, et jusqu'à des enlèvements clandestins, pour détacher Sa Majesté de son mobilier d'étudiant, mais toujours sans succès, le roi s'étant montré, sur ce point, monarque absolu, et ayant impérieusement exigé qu'on lui rapportât sa table de la rue deXlléry, et son fauteuil de maître clerc.
La chapelle du château, ornée de vitraux peints à Sèvres, sur les dessins de Chenavard, est toute moderne. Ce n'est guère, par les proportions, qu'un oratoire, ou> pour mieux dire, qu'un boudoir pieux, mais charmant, qui joue du reste, à s'y méprendre, le lieu saint, grâce aux demi-teintes et à la pénombre religieuse qu'y projettent les verrières.
Après la chapelle, dois-je le dire? mon guide m'a fait admirer les cuisines : elles en valent la peine. Imaginez qu'on a exhaussé de vingt pieds le sol d'une cour basse, profonde et enterrée comme une citerne, pour y élever ce monumental laboratoire gastronomique, cette crypte culinaire abritée sous des voûtes égyptiennes, avec ses dépendances et annexes, fourneaux et ustensiles de l'ordre le plus gigantesque. Il eût fallu remonter aux cuisines chevaleresques du riche Gamache pour retrouver, par la pensée, quelque chose de comparable. Je ne croyais pas qu'il existât sur le globe autant de casseroles, de chaudières, de réchauds, de broches, de moules à pâtisseries et autres, que j'en ai vu là réunis. On voyait bien, du premier coup d'œil, que c'était là une cuisine éminemment politique et internationale. Tout était grandiose dans cet office incomparable ; il y avait des salles à manger pour chaque classe de la livrée : une pour les valets de pied; une pour les écuries; une troisième pour les femmes de
EU ET LE TRI PORT. 71 chambre ; une quatrième [tour la cuisine proprement dite ; chacun servi selon son rang, car le monde galonné a ses distinctions, ses délicatesses et ses castes.
En face du château est l'église, belle nef gothique du style non fleuri, dont la triple toiture, les longues fenêtres, vergetées de minces colonnettes, les tourelles, les arcsboutants et les contre forts en aiguille forment un ensemble à la fois simple, sévère et original. Dans les caveaux figurent les statues en marbre des anciens Comtes, dont les restes étaient inhumés dans cette crypte. Quelques-unes de ces effigies mortuaires, notamment celle de ln belle Jeanne, première épouse de Charles d'Artois, sont d'une exécution remarquable : toutes offrent un intérêt archéologique par la fidélité et le fini des ajustements.
Après l'église d'Eu, il faut voir, à la chapelle du collège, construite par Catherine de Clèves, les magnifiques tombeaux de Henri le Balafré et de la duchesse de Guise, fastueux monuments de la dévotion et de la piété conjugale un peulardhe de Catherine. Ces tombeaux, érigés en forme de catafalques, ornés de figures allégoriques et des statues du noble couple, sont attribués par quelques artistes au ciseau de Germain Pilon ; mais l'opinion générale est que la duchesse les avait commandés, à Gênes, à un sculpteur italien. Quoi qu'il en soit, ce sont de belles œuvres et d'un aspect monumental. Le marbre en est la seule matière. Henri le Balafré y est représenté deux fois : la première, en cuirasse, étendu sur sa tombe et, du coude droit, appuyé sur une pile de coussins, dans l'attitude d'une rêverie indolente -et superbe ; la seconde, en manteaiy ducal, pieusement agenouillé devant un prie-Dieu. Dans le monument qu'elle a fondé pour elle-même, sïbi j)onendum curavit> comme eût fait une matrone romaine,
la nouvelle Àrtémise s'est pareillement érigé une double statue.
Avant de quitter Eu, je ne saurais trop faire l'éloge de ses habitants. Je n'ai retrouvé parmi eux aucune trace de la rapacité normande, et l'hôtelier du Cygne blanc est le seul que j'aie rencontré, dans l'antique Neustrie, réunissant en sa personne deux qualités qu'on voit rarement accouplées : celles d'aubergiste et d'honnête homme. Je me suis demandé, à Eu, si j'étais bien en Normandie. Dans le fait, cette ville tient à peine au riche territoire où commanda Roi Ion. Au delà de la Bresle s'ouvre une autre province : le village de Mers, qu'on voit au sortir d'Eu, en est comme Tavant-poste et la première étape ; car c'est là, me dit le phaéton en blouse bleue (le cocher d'omnibus) qui me mène prendre, chaque matin, mon bain au Tréport :
— C'est là où commence la Picardie...
— Ah ! ah ! lui dis-je.
— Oui, monsieur, et c'est là aussi qu'elle finit!
Si l'on fait des tropes à la Halle, comme prétendait Dumarsais, vous voyez que, par contre, on pratique assez bien le pléonasme en Normandie.