‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 13 sur 50 · LE HAVRE, F EGA MP , CABOURG-DIVES · texte numérisé non relu

LE HAVRE, F EGA MP , CABOURG-DIVES

France, et c'est peut-être, sans en excepter ni Paris ni Londres, la ville la plus chère de l'Europe. Pourquoi? On ne le sait trop. Il y a habitude prise. L'étranger n'y est pas ménagé, parce qu'il ne dépend pas de lui, soit qu'il s'embarque ou qu'il arrive, de ne point passer par la ville; mais il lui reste la ressource de ta fuir le plus tôt possible, et c'est ce qu'il fait, j'imagine. Le calcul n'est donc pas très-bon. Mais c'est ce qui jamais n'entrera dans la tête de ces Normands si avisés.

La même cause, si elle ne porte pas atteinte à la prospérité commerciale de la ville, devient un obstacle tout à fait dirimant à son développement comme place de bains de mer. On conçoit que les Havrais n'aillent pas demander ailleurs ce qu'ils ont chez eux, et encore je n'en voudrais pas jurer. Mais les étrangers ne pourront jamais affluer en nombre sur cette plage caillouteuse et trop peu hospitalière. Il ne paraît pas que rien soit tenté de bien sérieux pour les y attirer. On leur marchande jusqu'à des planches suffisantes pour" qu'ils évitent de meurtrir leurs pieds au rude contact des silex amoncelés sur le rivage. Comme je me récric sur cette barbarie dans le double sens du mot, on me dit pour me consoler : « Mais il y a des planches plus haut. — Je le vois bien, mais il n'y en a pas plus bas, et c'est ce dont je me plains. — Ah ! dame, nous ne sommes pas l'administration! » Et voilà tout ce qu'on en tire.

Un aménagement un peu meilleur règne dans les bains disposés en avant et pour l'usage particulier de l'hôtel limitrophe, qui-estle plus considérable et le plus famé de la ville. Mais cet établissement très-vaste ne contient pas toujours un fort grand nombre de baigneurs. Je m'explique cet abandon relatif par plus d'une cause qui vient neutraliser les effets d'une disposition intérieure élégante et

7i» la vu; di:s kaiix.

d'un site fort agréable. Il y a plus de cant et d'apparat que de fond dans ce casino havrais qui a déjà changé plusieurs fois de mains pour cause d'insuccès, et dont j'estime que les propriétaires eussent fait plus sûrement et plus vite fortune avec une moindre liàtede la faire à tout prix. ,J(î n'en veux pas dire davantage sur ce chapitre irritant pour quiconque a passé seulement vingt-quatre heures, de confiance, dans ce gîte à prétentions ultra-aristocratiques, mais où l'on trouve, somme toute, plus de plateaux que de bonne chère, et où dix domestiques, irréprochablement cravatés, s'agitent pour vous servir de quart d'heure en quart d'heure un morceau de bœuf à la mode ou quelque chose d'aussi lin. Ce repas ridicule me fait songer à la troisièm e satire de Boileau, grand homme que j'estime parée qu'il savait vivre et abominait comme il faut les poulets cliques, le vin de Brie et las fades mets dans de grands plats.

Je me suis retranché le second jour sur un certain restaurant de la rue de Paris, proche la Bibliothèque, pas plus cher que Véfour, et où il y a du poisson ! Je m'honore de cette découverte, que je signale avec une légitime lici te à l'attention de mes lecteurs.

La jetée est toujours le but favori et la promenade obligée des indigènes sans villas. A l'extrémité, une façon de matelot astronomique gagne de l'argent à montrer à la longue-vue aux étrangers le village de Sainte-Adresse, et très-nommémént la maison de M. Alphonse Karr. Cela est très-glorieux pour notre confrère d'avoir laissé ainsi des moyens d'existence à ce marin réformé. Sa réputation lui survit par là-bas : il est de par le monde tant de gens pour qui c'est tout le contraire. A cette occasion, on récite un peu de sa biographie, et l'on raconte notamment sa der-

LE HAVRE, F É CAMP, GABÔURG-DIYES. 77 nière histoire avec, une famille d'insulaires qui le pril pour un porteur d'eau. M. Alphonse Karr s'en revenail de la plage, chargé de. deux seaux d'eau de mer, qu'il destinait sans doute à cuire des homards, ou autre usage domestique, quand il fit rencontre de la couvéeen question. Les jeunes misses avaient soif, et poussèrent à la vue de l'eau des exclamations suppliantes. — « Cette eau ne vaut rien, dit M. Alphonse Karr i attendez-moi un instant : je vais vous en chercher de bonne. » Là-dessus, vidant l'un de ses seaux, il fut le remplir à une source voisine, et, nouveau Moïse, revint avec une onde fraîche et pure. Quand la fa mil y eut bien lui, le père lira gravement de sa poche one penny (une pièce de deux sous) qu'il mit avec componction dans la main de notre confrère. Celui-ci la mit dans sa poche, et, sans rien dire, s'en alla réparer s;i voie (Peau de mer. Seulement, parut le lendemain, dans le journal de la localité, un article nommant les masques et racontant l'anecdote. Le père anglais, terrifié, s'entoure de toute sa famille aux blondes grappes, et court chez M. Alphonse Karr lui présenter ses doléances et ses trèshumbles excuses : « Il n'y a pas de quoi, dit l'écrivain ; vous êtes un avare, voilà tout. Vous m'avez pris pour un pêcheur : où oA\e mal? Je le suis effectivement. Mais seulement vous me deviez au moins dix sous pour ma peine, et vous m'en avez donné deux... C'est là ce que je vous reproche. Du reste, je conserverai votre penny religieusement. Tenez, le voici! » — VA M. Karr montra au père britannique, de plus en plus atterré; sa pièce de deux sous déjà encadrée, au milieu d'autres souvenirs, donnés dans le dos et ailleurs. L'histoire est réellement, jolie. Le marin la complète par quelques autres détails. 11 apprend au monsieur et à sa femme qui l'interrogent que M. Alphonse

Karr à vendu sa maison, son bateau, ses filets de pêche, ses objets d'art, tout, même ses Heurs. — « C'est étonnant, dit le monsieur; et où est-il allé, M. Alphonse Karr? — On dit comme ça, dans le pays, qu'il est maintenant rédacteur dans un journal à Paris. —- Ah ! dit le monsieur, ça lui était bien dû ! »

Le soir, je suis allé au théâtre, situé sur une place plantée de carrés d'arbres, et du foyer duquel on prend en enfilade tout le grand bassin du Commerce. C'est une vue prestigieuse. Quoique le dimanche ait, dit-on ici, des recettes forcées, il n'y avait que peu de monde dans la salle, qui. par parenthèse, réclame un rafraîchissement urgent. Bien que la canicule, devenue absolument mythologique, n'existe jamais, pour ainsi dire, aux bords de la Manche, les Havrais ne s'en croient pas moins tenus d'imiter, en juillet et août, les coutumes parisiennes, et ils dédaignent le spectacle. On donnait Gille ravisseur, fort convenablement chanté, et la Bonne Aventure, dernière création de M. Frédérick-Lemaître. Le bon Dieu n'a créé que le monde en six jours ; mais nos grands artistes créent, durant trente ans consécutifs, beaucoup de bien plus belles choses. Je n'ai vu malheureusement que les deux derniers actes de cette création; mais cela a suffi à rassasier mon cœur altéré d'émotions fortes. Une jeune camériste est accusée d'avoir empoisonné sa maîtresse : elle est, en conséquence, condamnée à mort, et on la voit, au dernier tableau, dans sa prison, — pourvois en cassation et en grâce rejetés, — se livrant avec diverses personnes à des conversations touchantes. Mais une porte du fond s'ouvre, et l'on voit Monsieur de Paris, entouré de maréchaussée, qui s'avance discrètement, avec l'intention timide, mais avouée, de raccourcir l'entretien. C'est à ce moment que

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l'innocence se déclare : il était temps! c'est le mari, un abominable gueux, et un magnétiseur par-dessus le marché, qui avait fait le coup et qui vient se promener là, tout exprès pour se faire prendre (ne pas lire : pendre). On le fourre dedans à son tour, et la petite fonction de Monsieur de Paris, il n'y a que patience à prendre, est simplement ajournée. « C'est égal, disait en sortant un jeune militaire à son voisin de parterre, j'aurais cru qu'elle aurait été exécutée! » Ce jeune militaire avait le sentiment instinctif de la législation de son pays. Quand une personne, quels que soient ses malheurs et son sexe, a le cuisant guignon de n'être point absoute d'une accusation capitale; quand son pourvoi est rejeté, son recours en grâce non admis, il ne reste plus qu'une petite formalité à accomplir, et c'est celle dont M. de Paris, assisté de ses collaborateurs, manifestait l'intention si déclarée de se charger. 11 n'y a plus alors innocence qui tienne, et voilà près de soixante ans qu'on poursuit la très-fictive réhabilitation du malheureux Lesurques, sans pouvoir obtenir même cette sj^tardive et si nominale réparation. Mais, s'il fallait qu'un mélodrame se passât dans la réalité des choses, il n'y aurait plus de plaisir, et M. Frédérick (ce k m'intrigue) n'aurait plus rien à créer. Celui-ci est d'ailleurs extrêmement agréable, ainsi que l'on en peut juger; mais c'est égal, le jeune militaire a du bon, et je regrette de n'être rien dans l'esprit de son colonel : je le ferais faire caporal.

Nous ne quitterons pas le Havre sans transcrire ici l'échantillon d'annonces le plus extraordinaire que nous ayons encore jamais rencontré en ce genre de littérature. On lit dans un numéro du Courrier du Havre, que nous îenons à l'entière disposition des incrédules, ce qui suit

textuellement : « Demande en mariage. — On désire trouver, pour une veuve de l'âge de trente ans, ayant une dot de soixante mille francs, un nègre de l'âge de quarante à quarante-cinq ans, ayant reçu une bonne éducation. — S'adresser pour renseignements à M. Dès, hôtel de Besancon, rue du Grand-Croissant, 50, de une à deux heures. Pendez-vous. Foy et compagnie! vous n'eussiez jamais découvert celle-là. On parle de nombreux mulâtres qui éprouvent le besoin de se présenter ; mais le texte est formel : un nègre !

Au nord du Havre, Sainte-Adresse et Etretat commencent à être bien connus. Pour avoir un peu d'inédit et de sauvagerie, il faut pousser jusqu'à Fécamp; mais la pointe n'est pas bien longue. En deux heures, on y est du Havre, et en cinq de Paris. On prend le chemin de fer jusqu'à Beuzeville, et de là des voitures-omnibus vous mènent prendre un pittoresque bain au pied des plus hautes falaises de toute la côte de la Manche. Fécamp est un pays où du moins l'on peut s'abriter, se nourrir, vivre, se promener, sans avoir un million de rente. L'existence y est douce et facile; les logements spacieux et peu rares; les promenades charmantes. Les environs abondent en vallées gracieuses, en vieux châteaux et en souvenirs historiques. Ne citons, pour être bref, que le château de Valmont, habité par François 1er, dont on vous fera voir la chambre. Allez à Fécamp, vous tous qui tenez à prendre honnêtement des bains de mer, et non à enrichir exclusivement des hôteliers normands et des couturières parisiennes.

De retour au Havre, nous sommes monté sur notre vieil ami, le bateau de Trouville, pour passer dans le Calvados. On a introduit sur ce léger pyroscaphe un certain perfectionnement : on n'y vogue plus qu'en musique. Deux

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guitaristes s'installent à l'arrière d'abord, à l'avant ensuite, et mêlent a la brise leurs voix plus ou moins mélodieuses. A notre premier passage, la mer était comme un fleuve, au second elle était sensiblement houleuse, et, la moitié des émigrants furent malades, ce qui n'empêcha pas le duo virtuose d'entonner intrépidement sa barcarole favorite :

Amis, la nier est belle, La brise nous appelle!...

au milieu des hoquets désespérés de l'auditoire. 'Ils eurent encore pour cette sanglante ironie l'aplomb de demander une rétribution, qu'on leur donna, Dieu me pardonne, tant le peuple français est au fond débonnaire et bonasse de sa nature.

Nous avons retrouvé Trouville à peu près tel que nous l'avions laissé il y a trois ans. Quelques maisons de plus, et toujours beaucoup de robes à volants sur la jetée. Le quai, garni de promeneurs en basin blanc ou en dentelles, attend avidemment l'arrivée du bateau : c'est la grande distraction. Trouville toutefois n'est pas très-content depuis peu. 11 paraît que le baigneur manque. On ne dirait pas cela en contemplant le quai; mais c'est que le quai, c'est le Prado, c'est le Longcliamp, c'est toute la ville. « Pourquoi donc les baigneurs sont-ils rares cette année? dis-je à ma plaintive interlocutrice. — Dam, monsieur, on ne sait pas : peut-être la guerre d'Orient. — Mais la guerre d'Orient n'empêche pas de se baigner. — Qui sait? Et puis c'est que les affaires ne vont pas du tout, voyez-vous? — Comment, et la prospérité? — Eh bien, oui, la prospérité! Mais enfin cela ne va pas.»

Nous poussons plus loin. Nous voilà côtoyantla Touque,

traversant le charmant village de ce nom, puisSaint-Pierredes-IleS) et nous engageant dans une route délicieuse, qui en deux heures nous conduit, par des bocages enchantés, au sommet de la plus riante, de la plus agreste, de la plus spacieuse vallée : c'est celle de la Dives, ramification, déversoir maritime de la célèbre vallée d'Auge. A ce point les falaises s'arrêtent et font place à une ligne de dunes d'une fertilité, d'un verdoyant extraordinaires. La Dives est une belle petite rivière, ou plutôt un beau petit fleuve qui sépare les deux vrais villages de Cabourg et de Dives, et qui, s'infléchissant à droite avant de se jeter dans la mer, contourne d'un côté le pic, tout couvert de végétation, de Beuzeval; de l'autre, une façon de cap ou de pointe sablonneuse, où le thym et le serpolet, et partant les lapins, abondent. Ce petit village de Dives est célèbre dans Fhistoire comme le point d'embarquement de Guillaume de Normandie pour la conquête d'Angleterre. La Dives est profonde, et peut fournir un port d'une excellente tenue et d'un sûr mouillage. Quant à la grève, elle est tout ce qu'on peut imaginer de plus beau, de plus imposant, de plus vaste, de plus doux au regard, et surtout au pied. Elle pénètre dans la mer par une pente insensible. Les femmes et les enfants peuvent s'y avancer en entière sécurité : point d'accidents de terrain, point de trous, point de courants, et pas le plus petit galet : rien que des coquillages de cent formes diverses, et si nombreux que jamais je n'en ai vu tant réunis sur les plages océaniques. J'y ai pu faire le déjeuner de Robinson Crusoé en me promenant sur la côte, et un vrai déjeuner, ma foi ! Il ne s'agit que d'avoir un petit couteau dans sa poche pour ouvrir les huîtres, les moules, les clovisses, et je ne sais combien d'autres bivalves à hôtes savoureux. Il était surprenant

LE HAVRE, FÉC AMP, C ABOURG-DI VES. 83 que cette magnifique plage n'eût encore tenté ni l'industrie locale ni l'émigration parisienne. Encore un an ou deux, et la mode va se porter avec frénésie à Cabourg.

Un homme s'est rencontré qui a eu le coup d'œil de discerner le mérite propre et les hautes qualités thermales de ce site merveilleux, et qui a eu, de plus, le courage de mettre en exécution sa pensée. En ce moment môme un splenclide établissement de bains s'achève sur les dunes de Cabourg-Rives : un casino-modèle; avec salle de spectacle, de concert, restaurant, café, cirque, gymnase, observatoire, cabinet de lecture, jardins, pelouses, bains chauds, etc. La nature est domptée, les dunes nivelées et gazonnées ; une nouvelle ville est tracée autour de cet établissement, qui sera unique en Europe, et par la beauté du pays, et par la bonté de la grève, et par la perfection, le goût, l'entente des moindres détails. Le pays ne s'y trompe pas : déjà tous les terrains augmentent de valeur dans une proportion inouïe.

Cabourg-Dives n'est qu'à huit heures de Paris, à deux de Caen, dont il sera nécessairement le bain de plaisance ; à une seulement du Havre, dont il voit distinctement en face de soi la Hève, les phares, les collines. Le pays est charmant, la plage incomparable; l'art et l'or se combinent pour faire de ce lieu, déjà si bien traité du Créateur, un séjour de délices mondaines et champêtres. Salut à cette nouvelle étoile maritime, Stella maris, qui se dresse sur le littoral de la Manche ! La terre tourne, les hommes changent ; la Manche a son flux et reflux.

Il nous faut du nouveau, n'en fùt-il plus au monde.

On en trouvera là, je crois.

Je me rendais, moi deuxième, d'Eu à Boulogne, par Abbeville, un peu avant l'achèvement de la section de chemin de fer qui devait bientôt relier ces deux villes. On voyagait encore selon le mode barbare, c'est-à-dire en messageries. Néanmoins d'Eu à Abbeville il n'y a guère que trente lieues, qui peuvent facilement se franchir en douze heures; mais je mis à ce trajet plus d'un jour et demi, ayant été contraint de passer vingt-quatre heures à Abbeville, triste et morne cité picarde aux longues rues désertes qui rappellent les immenses faubourgs d'Orléans.

Si je perdis du temps, j'appris une vérité, à savoir : que les messageries n'étaient ou ne sont point faites pour les hommes. Voici comment. Arrivé à Abbeville à midi, je devais en repartir à cinq heures avec mon compagnon de route par la voiture de passage allant de Paris à Hou-

BOULOGNE. 85 logne. Cinq heures sonnent, on n'est pas plus militairement ponctuel que cette messagerie ; le clic-clac du postillon et le grelot des cinq chevaux retentissent déjà gaiement à l'entrée de la Grande-Rue. La voiture s'arrête au bureau ; elle est pleine, mais deux voyageurs en descendent : voici justement les places qu'on nous a promises. Montons donc!

— Halte là ! dit le conducteur, gros homme galonné et bourru; je n'ai pas de places.

— En voici deux.

— Ça m'est égal. J'ai de la marchandise de trop : ce n'est pas pour prendre des hommes.

Et Là-dessus ce contempteur de l'espèce humaine de décharger avec d'horribles jurements une petite portion des ballots entassés sur l'impériale de sa voiture. — Mon compagnon de route et moi nous réclamons énergiquement ; le débat s'engage et s'échauffe, mais sans faire faire un pas à la discussion, comme dans toutes les questions jugées d'avance. Toutefois le directeur, homme plus doux, mais non moins inhumain que son subalterne, intervient dans le démêlé et nous développe poliment l'étrange thèse que voici :

« L'administration des Messageries aime mieux prendre des ballots que des voyageurs, les ballots pesant plus, rapportant davantage et tenant moins de place que les hommes (exemple : les voyageurs ont la prétention de n'être que six dans l'intérieur, tandis que, dans le même espace, vous logerez facilement quatre fois autant de colis).

(( Or la voiture de Boulogne est déjà surchargée au point qu'il lui faut mettre bas (hélas !) environ cinq cents kilogrammes de marchandises, pour pouvoir affronter

sans amende la bascule qui est aux portes (Je la ville.

« Donc M. le conducteur, que le respect humain et aussi la crainte des tribunaux retiennent seuls de jeter les kilogrammes vivants dans le premier fossé venu, ne peut évidemment se charger d'autres voyageurs. Et nous sommes invités à patienter jusqu'au lendemain, sinon à la semaine suivante.

Qu'eussiez-vous répondu à cette belle harangue?

— Otez cent kilogrammes déplus et faites-nous monter en voiture.

— En vérité ! Et ces ballots, ces chers ballots qui rapportent plus que les hommes et dont il faut — cela fend le cœur — retrancher cinq cents kilogrammes ! Monter en voiture ! . . . comme vous y allez ! Et plût à Dieu qu'elle fût vide !

Cela rappelle tout à fait le mot du dernier chef de claque de l'Opéra au directeur de ce théâtre : « Voyez-vous, monsieur le directeur, tant qu'il restera dans la salle de ces... scélérats de paysans, on ne fera rien de bon ici ! » Ou celui de Riccoboni : « Tant qu'il y aura des auteurs, les théâtres n'iront pas bien. »

Il y aurait bien quelques petites objections à élever contre ce raisonnement hardi, mais nous n'en avons pas la force.

— Que ne suis-je colis? me dis-je.

— Et moi bourriche ! soupire mon compagnon de route.

— Comme nous serions fêtés, choyés, dorlotés!

— Et, ce qui vaut mieux, voiturés !

— Mais c'est aussi élever nos prétentions trop haut.

— Oui î ce qui m'arrive m'apprend bien, hélas ! que je ne suis qu'un homme !

BOULOGNE. 87 Mon compagnon de route interrompt brusquement ce lamentable duo. Il m'apparaît que cinq heures d'Abbeville forcé ont déjà troublé sa raison.

— Une idée! s'écrie-t-il.

— Laquelle?

— Il faut mourir ici.

— De quoi?

— D'ennui, pardieu !

— Une autre mort... Je hais une lente agonie.

— Pas si lente! D'ailleurs, nous n'avons pas le choix.

— A la bonne heure! Et une fois morts'.'

— Une fois morts, nous sortirons d'ici.

— 11 me semble que c'est au contraire le meilleur moyen d'y rester.

— Pas du tout. Nous enverrons chercher le docteur Gannal.

— Nous?

— On, si tu aimes mieux... De grâce, ne me chicane pas sur les détails : cela est puéril. Je dis donc que le docteur Gannal, d'après nos volontés dernières, accourra pour nous conserver à nos familles éplorées.

— C'est d'un galant homme. Et ensuite?

— Et ensuite, tête de bœuf! Ne conçois-tu pas que, doublés de plomb, cerclés de chêne, de tristes hommes que nous sommes, nous nous réveillerons colis? La mort, c'est le réveil...

— Peut-être! dit Hamlet.

— A nous alors toutes les diligences de France ! A nous Timpériale, l'intérieur, le coupé! Nous humilions les vivants, nous voyageons à grandes guides! Partout on nous accueille, on nous loge, on nous porte avec le respect dû

— Aux morts ?

— Non pas! aux marchandises.

Pour toute réponse, j'entraînai mon compagnon dans un café voisin, où, mettant «à profit son exaltation, je lui administrai, sans qu'il s'en aperçût, deux pintes de cidre en guise de douche. Après quoi, je lui lus le Journal de la Somme et YAbbevillois coup sur coup. Bientôt je reconnus avec satisfaction que le traitement opérait : je vis ses mâchoires se détendre, son œil rouler un feu moins sombre, ses paupières mêmes s'alourdir, et une salutaire langueur s'emparer de tous ses esprits. Vite je le ramenai à notre hôtel, où une nuit de sommeil compléta la cure et acheva de dissiper ses sinistres projets d'embaumement. Le lendemain, contre notre espoir, une diligence plus hospitalière, c'est-à-dire moins chargée que celle de la veille, daigna enfin s'ouvrir à nous, et, quoique vivants, quoique non élevés à l'apothéose du colis, nous pûmes quitter Abbeville pour Boulogne, où nous arrivâmes le jour même, ayant pour compagnie, dans le coupé, un jeune groom anglais, qui fumait des cigares de vingt-cinq centimes et dîna avec nous, côte à côte, àMontreuil, où il trouva la table d'hôte exécrable, ce qui était justice, et but, pour se dédommager, deux bouteilles de vieux claret à cinq francs l'une.

— Voici, me dit mon compagnon, qui avait visité avec moi les cuisines et les offices du château d'Eu, la seconde fois depuis deux jours que j'ai envie d'être domestique

— Vous êtes un ambitieux! lui dis-je; il faut savoir se contenter de la condition que le ciel nous a faite.

Les chaises de poste, se succédant presque sans interruption, avec leurs strapontins et leurs sièges bourrés

BOULOGNE. 80 d'une valetaille britannique encore [dus florissante que l'aristocratique footman dont nous avions l'honneur d'être les partners, nous annoncèrent rapproche de Boulognesur-Mer, une jolie ville tout anglaise que, des hauteurs de Pont-de-Brique, l'œil embrasse, assise mi-parti dans une vallée et au revers d'un coteau, aux bords de laLiane, petite rivière droite, tortueuse et flexible, comme le svelte arbuste dont elle porte le nom.

Dès les premiers pas que l'on fait dans cette capitale de l'ancien Boulonnais, qui s'est toujours piqué d'être une province à part, distincte de la Picardie, on reconnaît que la Picardie, en effet, et la France même n'ont rien à prétendre en ce lieu, et qu'il n'est pas besoin de passer le détroit pour connaître une ville anglaise. C'est grand hasard si les vocables de l'idiome national frappent de loin en loin votre oreille. Le zézaiement britannique gazouille à tous les coins de rue. Ce ne sont partout que ladies empanachées, mais dans lesquelles je ne reconnais guère les types de Lawrence; que gentlemen ridefs ou non, vernissés d'un luxe équivoque, que baronnets un peu douteux et que milords en similor, pour employer l'expression de mon compagnon de voyage, complètement guéri de son spleen picard. En effet, ce n'est pas la première compagnie d'outre-Manche qui a élu domicile à Boulogne ou plutôt y a transporté l'Angleterre. Hegent-Street et Solio-Square y comptent peu de représentants. Une récente caricature du Punch ou Polichinelle, qui tient à Londres la même place que le Charivari chez nous, jette du jour sur le mode habituel du recrutement de la colonie anglo-boulonnaise. Elle représente Wiggins (rémigrant) sous deux faces : at home, d'abord, c'est-à-dire chez lui, dans une échoppe de la Cité, aunant du calicot

avec grâce et courbant devant la pratique une échine flexible comme le caoutchouc, souple comme son inadapoïam. — On voit ensuite Wiggins at sea, c'est-à-dire sur le paquebot, penché sur le bord du navire, d'où il alimente les poissons, et faisant à la fois la plus triste et la plus gaie figure du monde. — Vient enfin Wiggins at Boulogne, mais un Wiggins radieux, pimpant, transfiguré, orné de tous les accessoires qui constituent le lion d'Epsom ou de Piccadilly, la chaîne d'or, le pantalon à larges carreaux, le pardessus à collet et revers de velours, le riding stick de trois pouces à la main, le lorgnon d'éeaille dans l'œil, verre à vitre dont il toise insolemment les belles misses, occupant à lui seul tout le trottoir, en un mot, aussi superbe, aussi hautain, aussi cambré dans sa courte et massive encolure que nous l'avons vu at home humble, incliné, presque rampant. Ainsi que j'ai pu m'en assurer, les Wiggins affluent à Boulogne. On assure même que la plupart n'ont affronté les maux de cœur de la traversée qu'à la suite de malheurs commerciaux ou autres. J'ignore si le fait est vrai; mais je puis affirmer que ces antécédents n'altèrent en rien la majestueuse sérénité et les façons à la Jourdain qui distinguent en terre étrangère le bonnetier anglais ruiné ou enrichi. Les Wiggins sont là comme des conquérants.

, En effet, la ville est à eux. Chaque jour, les paquebots de Londres, de Folskstone et de Douvres les amènent par cinquantaines. Ils occupent tous les hôtels et les plus belles maisons privées. Le peu de Boulonnais qui restent à Boulogne est consciencieusement employé à servir, nourrir, loger, désaltérer, voiturer, cbauffer, raser, coiffer, habiller MM. les Anglais. Tous les prospectus, toutes les enseignes, toutes les provocations, toutes les flatteries,

sont à leur adresse exclusive. Il s'imprime à Boulogne un journal anglais. Les guides de ta contrée sont dans la même langue. Les monnaies françaises el anglaises y sont reçues indifféremment, ou plutôt on y donne une préférence marquée aux souverains et aux shillings sur nos francs et sur nos louis. Nos pièces de vingt francs, si recherchées partout, font triste ligure à Boulogne; les changeurs les conspuent, et c'est à grande peine s'ils daignenl les recevoir au pair. Le maître de l'hôtel garni où je descends m'adresse la parole en anglais; puis, s'apercevant de sa méprise, me dit : « Monsieur est étranger? » el reprend ce qui fut sa langue maternelle, .l'entre dans un café; on m'offre du soda-water, du ginger-beer et du porter. A dîner, je vois apparaître invariablement le roastbeef, le sherry, Yale et tous les puddings des trois royaumes. Tous les caharets de la ville, et ils sont nombreux, portent des enseignes dans ce goût : Prince of Wales, Queen Victoria, Castle of Edinburgh tavern. Aux portes de Boulogne, sur la route de Calais, à deux pas de notre colonne, est un estaminet dédié à Marlborough. Pourquoi pas à AVellington? Cela viendra; que les mânes de SaCràce patientent seulement quelque peu, et Waterloo aura son tour comme Uamillies, Malplaquet, et sans doute aussi Trafalgar.

Avais-je tort de dire qu'on n'est plus là en France? En contemplant toute cette anglomanie, je songe involontairement au prince Louis Bonaparte, qui avait compté sur les souvenirs impériaux, sur le prestige de cette colonne élevée par la grande armée à la mémoire de son oncle, pour appuyer sa tentative. 11 fallait qu'il fût mal renseigné pour choisir de toutes les villes de France celle peutêtre où l'esquif qui portait sa fortune devait le plus sûre-

\n la vie ni:s E AUX.

mont échouer. L'empereur et la grande armée, il était bien question de cela à Boulogne! On n'y savait môme plus le nom du conquérant, et l'on s'y souciait fort peu de sa famille. Boulogne est aujourd'hui le Brighton français ou le Dieppe anglais, rien de plus ni de moins. Une guerre avec l'Angleterre ruinerait la ville, qui n'aurait plus pour se défendre cette fameuse cote de fer (iron coast), improvisée par l'Empereur et baptisée alors par les Anglais eux-mêmes de ce sobriquet formidable. Aussi, l'entente ex-cordiale peut s'affaiblir, faire place même à des dissentiments profonds; elle ne périra point en France; il est un point du territoire où elle sera religieusement conservée, sauf dans l'avenir les grandes commotions européennes qui pourraient venir briser des liens si cbers.

Il est remarquable, au reste, que le prince Louis Bonaparte soit venu échouer précisément là où son glorieux oncle avait en vain prémédité la ruine de la puissance anglaise. L'armement gigantesque dont fut témoin Boulogne au commencement du siècle actuel, cette flottille immense établie à grands frais, cette côte de fer hérissée de plus de mille bouches à feu, ces camps dignes de l'ancienne Borne, ces ports nouveaux creusés comme par enchantement à la voix du nouveau César, cette colonne Trajane qui lui fut dédiée par l'armée, c'est-à-dire la nation entière; qu'est-ce, en effet, sinon le magnifique vestige, le monument irrécusable d'un grande pensée avortée?

.le lis dans les mémoires du temps que Boulogne fut impérialiste plus qu'aucune autre ville de France. Cela ne m'étonne pas : l'Empereur y venait souvent ; il y faisait de longs séjours, et il se dégageait autour de sa personne je

ne sais quelles effluves magnétiques d'un effet irrésistible sur le peuple. D'ailleurs, Boulogne vivait et vi\ait splendidement de la flotte et de la grande armée. Aujourd'hui elle \ it îles Anglais.

On ne peut méconnaître, au reste, que Boulogne doil le développement croissant (h4 sa prospérité à l'invasion des Anglais. C'est aujourd'hui non-seulement une fori jolie, mais une grande ville, où le confort, le bien-être et la richesse territoriale l'uni chaque jour d'immenses progrès; la rue de l'Écu, la rue Neuve-Chaussée et la Grande- Rue, qui sont les principales altères de la cité, valent, pour le mouvement, la beauté des maisons et la splendeur des étalages, celles 'de Taris, j'entends de Taris élégant. Les hôtels sont remarquablement vastes et luxueux : ils ne paraissent pas inférieurs à ceux de Suisse et d'Allemagne, qui sont les prototypes du genre. L'un, entre autres, celui du Nord, pousse le faste extérieur jusqu'à revêtir les trottoirs qui l'environnent de losanges de marbre noir et blanc, ainsi qu'on voit dallées chez nous les salles à manger de bonnes maisons. Une charmante salle de spectable réunit quatre fois par semaine l'élite de la population anglo-française. On y joue tous les répertoires dramatiques, depuis ie vaudeville jusqu'à l'opéra inclusivement.

Le port de Bou'ogne, formé par l'embouchure de la Liane, est vaste, riant et animé. Il communique avec la mer par deux longues jetées, dont l'une, celle de l'Est, est la promenade favorite de la colonie britannique. Elle aboutità un rond-point où, le soir, des virtuoses tyroliens et autres mêlent la voix humaine et le son de la harpe au souille de la brise marine qui se joue dans les cbeveux des blondes ladies. Du haut de cette jetée, on aperçoit

en mer les forts de Crèche et de l'Heure, construits par l'Empereur en 1805, aujourd'hui, je crois, désarmés. Avec une longue-vue on verrait facilement en face de soi, par un temps clair, les côtes blanches d'Albion. A gauche des jetées, le rivage éehancré laisse voir une longue traînée de dunes ou garennes sablonneuses d'une teinte morne et grisâtre. A droite, au contraire, se dresse magnifiquement une falaise dont le sommet est couronné par les ruines du phare de Caligida, tour que, selon la tradition, Caïus éleva sur cette côte, en commémoration de l'absurde victoire qu'il prétendait avoir remportée sur la mer.

C'est entre cette falaise et la jetée de l'Est qu'est situé l'établissement des bains, une construction italienne d'un goût médiocre, mais de proportions assez monumentales. En avant de cet édifice, qui est limitrophe à la plage, stationnent les voitures destinées à porter les baigneurs au milieu des flots. Ces véhicules servent de cabinets à toilette au nageur qui, pendant le trajet du rivage de la mer, a le temps de se préparer aux étreintes de la Néréide. Ils sont, comme nos omnibus, pourvus de marchepied à l'arrière : arrivés dans l'eau, on leur fait décrire une conversion complète; on tourne le timon du côté du rivage, et le baigneur n'a plus devant soi que le double azur (gris) de la mer et des cieux. Le cheval et son conducteur abandonnent la voiture au milieu des lames et s'en vont remorquer de la même façon un autre de ces vestiaires roulants.

Ce mode de locomotion présente une supériorité incontestable sur le vieil usage d'aller trouver la mer soi-même, souvent à une grande distance, exposé sans défense à toutes les rigueurs d'une atmosphère peu clé-

BOULOGNE. 95 mente. Mais il présente aussi des inconvénients dont le premier est de cahoter effroyablement, eu égard aux inégalités du sol, L'habitant de ces cellules ambulantes, lesquelles ne sont, à vrai dire, que des tombereaux déguisés. De plus, quand le baigneur sort de l'eau, il lui est assurément fort malaisé de reconnaître, dans ce va-et-vient perpétuel d'équipages nautiques, la voiture qui l'a amené et dont la position relative a nécessairement changé dans l'intervalle. S'il n'a eu soin d'estampiller dans son cerveau le numéro de son boudoir aquatique, ou s'il a l'infortune d'être myope, il sera condamné à errer, frissonnant, comme les âmes sans sépulture, cherchant et ne rencontrant pas un asile où reposer et réchauffer ses membres bleuis et marbrés par le froid.

Les grèves de Boulogne sont remarquablement douces et unies; elles sont exemptes de galets, et d'une solidité parfaite. L'espace réservé aux bains est protégé par la jetée contre les courants violents qui régnent sur cette partie de la côte, et qu'il y a péril à affronter, surtout par les grandes marées. Des chaloupes croisent auprès des endroits dangereux, toutes prêtes à voler au secours des nageurs malhabiles ou trop aventureux. Malgré cette utile précaution, négligée à tort dans la plupart des autres établissements de bains, des accidents assez fréquents attristent la ville, par suite de la violence des courants, qui tendent à entraîner le nageur en pleine mer ou à le jeter brisé le long de falaises inaccessibles. Lors de mon arrivée

à Boulogne, on ne s'y entretenait que de la mort tragique d'un sous-officier de la garnison, nageur consommé cependant, qui avait péri ainsi victime de son excès de hardiesse et de sa confiance en ses forces. Il suffit, au reste, d'être attentif à la voix et au geste des mariniers montant les chaloupes de sauvetage, et de prendre honnêtement son bain sous la jetée, sans viser aux prouesses de l'amant de Iléro, pour n'avoir rien à redouter de ces perfides tourbillons et de ces rapides courants qui agitent la mer à une certaine distance du rivage.

Aussi les bains de mer sont-ils un des principaux éléments de la fortune de Boulogne, fortune inouïe ; car la population de la ville s'est doublée, je crois, depuis l'Empire, et on n'y compte guère moins de quarante mille habitants. Le zèle de l'un de ses maires, M. Adam, a, dit-on, beaucoup fait pour cette prospérité, plus croissante et plus vraie que ne Tétait alors celle de l'ensemble du royaume. Je m'explique sans peine la prédilection des Anglais pour cette belle et agréable ville. J'ai employé à la visiter en détail tout un dimanche, jour ennuyeux et impossible, un vrai dimanche britannique, où toute vie cesse, où tout est clos, muet, désert et comme endormi, par déférence pour les hôtes, et où il ne reste d'autre ressource que le divertissement qualifié par Voltaire de premier des plaisirs insipides. Boulogne est une ville où le contraste abonde et qui réunit l'élégance prosaïque, mais luxueuse et confortable, d'une civilisation raffinée, aux monuments gothiques et aux teintes austères de temps déjà bien loin de nous. La ville basse semble un quartier de Paris. La ville haute, fièrement campée sur la colline, avec son beffroi aux quatre tourillons et ses remparts vieux style flanqués de grosses tours à chaque point de l'horizon, avec ses herses,

créneau mâchicoulis, pont-levis, el tout l'attirail obligé îles châteaux de sir Walter Scott, imite, à s'y méprendre, ces villes-forteresses semi-aériennes qu'un voit dans les tableaux de Pérugin ou qui illustrenl les missels coloriés du quatorzième siècle, dette archéologie murale, qui ferait sourire de pitié le moindre officier du génie, esl dans un merveilleux état de conservation, el présente peut-être aujourd'hui le spécimen le plus parfait et le plus naïf qui subsiste île l'art du fortïficateur au moyen âge. Il existe au musée de la ville une vieille gravure représentant le siège mémorable qui en fut lait par Henri VIII, eu 1544, ci à la suite duquel la place demeura au pouvoir de l'armée anglaise. <>r cetie planche ourieuse, qui est contemporaine, représente fidèlement la ville ci ses remparts, tels qu'ils existent aujourd'hui, et pourrait au besoin servir de guide ou de plan indicateur a l'étranger.

Près de L'une des portes de la ville, s'élève une fontaine décorée du buste colossal d'Henri II, dont je retrouve aussi diverses portraitures au musée et à l'hôtel de ville, et qui parait être le monarque dont le souvenir esl resté le [tins agréable aux habitants de la vieille cite boulonnaise. Cette prédilection, qui u'esl pas universellement partagée, m'ayant jusqu'à un certain point surpris, j'ai naturellement cherche a en connaître l'origine, et j'ai obtenu l'explication que voici :

Une fois maître de la ville, Henri VIII déclara qu'il ne la rendrait [dus, la considérant, non sans raison, comme Tune des clefs du beau royaume de France. Mais une épidémie obstinée, qui ravagea sa garnison, modifia beaucoup ses vues à cet égard; et il consentit à entrer en pourparlers avec le roi très-chrétien touchant la reddition de Boulogne. Des conférences eurent lieu à Ardres à ce sujet,

et un traite intervint, d'après lequel Boulogne devait être rendue à la France le jour de la Saint-Michel de l'année 1554, contre la rançon assez ronde de deux millions d'écus d'or.

Ceci se passait au mois de juin 1546. Mais, dans l'intervalle qui s'écoula entre la signature du traité et son exécution, les deux contractants, François Ier et Henri VIII, moururent, tous deux. Henri II, monté sur le trône, trouva que son illustre père avait eu la main un peu bien large en mainte circonstance et particulièrement à l'endroit de Boulogne : aussi refusa-t-il d'exécuter le traité ; il négocia, feignit d'armer, et finalement parvint à se faire rendre la ville, moyennant l'énorme rabais de seize cent mille écus d'or sur deux millions stipulés. De là vient que les Boulonnais lui ont érigé des statues pour avoir été plus économe ou les avoir prisés moins haut que François Ier, de fastueuse et chevaleresque mémoire. On n'est pas plus reconnaissant.

Au reste, les Anglais, qui sont un peuple ferme et persévérant dans ses desseins, ne se sont pas tenus pour battus. Après trois siècles écoulés, ils sont revenus à la charge et ont repris la ville bien plus sûrement que ne l'avait fait Henri VIII. Elle est toute à eux aujourd'hui.

Le musée de Boulogne offre de l'intérêt. On y trouve une collection d'ornithologie remarquable, un cabinet d'antiques et de médailles romaines, et une galerie curieuse d'armes, d'idoles, d'ustensiles et de vêtements asiatiques. On y conserve, entre autres souvenirs du passé, les débris du ballon et de la galerie, le porte-voix, la lance de pavillon et les instruments de physique du malheureux Pilastre de Rozier et de son compagnon d'infortune, Romain, recueillis après la catastrophe du 15 juin 1785. La

ville a conservé un profond souvenir de ces deu\ jeunes aéronautes, si célèbres par leur fin tragique. Un vif intérêt s'attache surtout à la mémoire de Pilastre, savant distingué, mort victime de son amour de la gloire et de sa fidélité à un engagement qu'il pressentait devoir lui coûter la vie. C'est une histoire lamentable : je doute qu'elle soit bien connue, et elle est fort de circonstance.

On sait que Pilastre, le premier après les expériences des frères Montgolfier, avait conçu le hardi projet de franchir le détroit de la Manche en aérostat. Il communiqua sa pensée au gouvernement, qui consentit à supporter les dépenses de l'ascension et lui fit compter à cet effet une somme de quarante-deux mille francs.

Pilastre s'aboucha aussitôt avec Romain, qui avait déjà fait preuve d'habileté comme constructeur de ballons, et qui s'engagea à lui fournir pour trois cents louis un ballon de soie du diamètre de trente pieds et du poids de trois cent vingt livres, supportant une montgolfière de vingtcinq pieds de haut, couverte en cuir de chamois. Pilastre vint à Boulogne essayer son ballon : l'épreuve réussit à merveille. Mais, avant que son ascension pût avoir lieu, un autre aéronaute, Blanchard, partit lui-même du château de Douvres le 7 janvier 1785, traversa le détroit et vint descendre le même jour en France, dans la forêt deGuines, où on le trouva à demi mort de froid dans son ballon, resté suspendu à deux arbres. Pilastre avait eu connaissance de ce projet rival ; mais il pensait que le mauvais état du ballon de Blanchard, mal construit et livrant passage à de nombreuses fuites de gaz, l'empêcherait d'y donner suite; et, en effet, l'aéronaute anglais n'atteignit le terme de sa hardie expédition qu'après avoir couru les plus grands dangers. La mortification d'avoir été devancé jeta dans l'âme de

Pilastre le plus profond découragement; il n'en reçut pas moins Blanchard avec une parfaite courtoisie lorsque ce dernier se rendit à Parisà l'issue de sa na> igatioD aérienne; mais il alla trouver aussitôt le contrôleur général des finances, et lui demanda la faveur d'être dispensé d'un voyage aventureux qui n'avait plus le mérite de la priorité. Le contrôleur général était un lu un me de cour, c'est-à-dire poli et bien élevé, qui, avec beaucoup de grâce, répondit à Pilastre que le gouvernement du roi le dispenserait volontiers du voyage, à une petite condition toutefois, c'està-dire moyennant le remboursement des avances qu'il avait reçues. Pilastre n'avait plus cette somme : il l'avait employée en partie à l'acquisition de son ballon, et en partie à l'achat d'instruments pour son cabinet de physique expérimentale. La remplacer était impossible : la pénurie de ses finances équivalait pour lui à un arrêt de mort. H le comprit et salua le contrôleur général à la façon des gladiateurs s'inclinant pour la dernière fois devant le peuple. Assailli parles plus sinistres et les plus véridiques pressentiments, il dit et écrivit qu'il était un homme perdu, mais que son parti était pris, et qu'il saurait périr plutôt que de laisser suspecter sa délicatesse. Il partit en effet, et trouva à Boulogne son ballon fort endommagé par les intempéries de Pair, auxquelles il était resté exposé dans un enclos situé près des remparts, pendant son absence, qui s'était prolongée fort au delà de ses prévisions. Néanmoins, après les réparations les plus urgentes, il s'apprêta à y monter au premier jour.

Plusieurs ballons-pilotes furent d'abord lancés; mais tous revinrent à terre chassés par des vents opposés dans les hautes zones de l'atmospbère. Enfin, le \ 5 juin, la brise ayant tourné' au sud-est, l'ascension put avoir lieu devant

BOULOGNE. 101 un grand concours de peuple, au bruit des salves d'artillerie. Un peu avanl I*' départ, le marquis de la Maisonfort offrit à Romain deux cents louis pour lui permettre de monter en troisième dans la nacelle. Au»i désintéressé que courageux, l'aéronaute refusa et sauva la vie au marquis. Un sait le reste : à peine le ballon s'était-il enlevé depuis un quart d'heure, qu'on le vil tout à coup s'enflammer. La nacelle, détachée de l'aérostat, tomba d'une hauteur de plus de deux mille mètres dans la garenne de Wimereux, à environ une lieue de Boulogne et à quelques pas de la mer. Le malheureux Pilastre n'avait plus forme humaine quand on le releva de cette horrible chute. Romain respira encore quelques secondes, quoique épouvaiitablement brisé. Leurs restes furent transportés dans le cimetière de Wimille, commune voisine, où une tombe décente fut élevée à ces deux martyrs de la science. G'esl la plus grande et la première qui frappe les regards du voyageur allant de Boulogne à Calais : elle est adossée au mur d'enceinte du cbamp de repos sous lequel passe la grande route. Un petit obélisque fut également dressé dans la garenne de Wimereux, sur le lieu même de leur chute; il porte une inscription commémorative de ci; tragique événement, qui en relate les principales circonstances et que les ravages du temps auront bientôt rendue illisible Pilastre de Kozier avait vingt-huit ans.

J'ai vu au musée de Boulogne une miniature qui fut le portrait de cet infortuné jeune homme. C'est une figure douce et aristocratique, empreinte de tristesse et de résignation, un de ces fronts pensifs marqués au sceau de Tinfortune. Que d'hommes de mérite, hélas? depuis et avant de ttozier, payent de leur vie ou de tortures au-dessus des forces humaines le crime d'être nés sans ressources!

C'est à Wimereux que l'Empereur fit creuser dans le sable un vaste port pour abriter une partie de la flottille destinée contre l'Angleterre. Ce port improvisé subsiste, mais désert, muet, désolé ; il ne survivra pas longtemps à cette chimère grandiose d'une expédition impossible. Là où le cliquetis des armes conquérantes sonnait il y a cinquante ans, où tant de gai tumulte, d'agitation fiévreuse et d'espérances enivrantes s'épanouissaient à la voix décevante d'un homme de génie, ne règne plus qu'une morne et grise solitude, à peine animée de loin en loin par un bateau pêcheur venant s'amarrer dans ce havre abandonné, qui semble, par ses proportions, un ouvrage de l'ancienne Rome. Bientôt l'ensablement de la passe ne permettra même plus aux barques d'y venir chercher un refuge, et le squelette disjoint des estacades vermoulues, qui ne figure pas trop mal le fantôme de l'expédition , se sera effondré sous l'effort des berges mouvantes et friables qui le circonviennent et le pressent, en s'éboulant de toutes parts.

C'est entre Wimereux et Boulogne que s'élève, au point culminant de la falaise, cette mémorable colonne érigée à la gloire de l'Empereur par la grande armée et la flottille, réunies sous le commandement de l'amiral Bruix et du maréchal Soult. Ce marbre votif a, je l'ai déjà dit, un grand tort : celui de rappeler une immense déconvenue; c'est une grande page historique où Clio ne peut inscrire qu'un échec. Mais, cette réserve faite, j'admets volontiers qu'il coupe bien le paysage, et qu'il eût été grand dommage de ne pas terminer ce colossal pilier que la Restauration trouva inachevé et dont elle ne consentit — risum teneatis. . . — à laisser reprendre les travaux que sous couleur d'un monument destiné à fêter la Charte et Theu-

Boulogne, m

reux retour de Louis XVIII. Gela n'était pas, après tout, infiniment plus illogique que la substitution du portrait d'Henri IV à l'effigie de Napoléon sur la décoration delà Légion d'honneur. A défaut d'autre gloire, la colonne de Boulogne reste du moins pour consacrer celte grandé institution de la Légion d'honneur inaugurée au camp de Boulogne, La première distribution des croix par les mains de l'Empereur eut lieu, à quelques pas de là, dans la plaine de Terlinchton, où Henri VIII avait son quartier généra] durant le siège de la ville.

J'ai, comme un véritable Anglais, monté les deux cent soixante-sept marches qui conduisent au sommet de la colonne, haute de cent cinquante pieds, que surmonte la statue colossale de l'Empereur, en manteau de couronnement. Mon zèle de touriste a été récompensé par une vue comme il en existe peu au monde. D'un seul coup d'œil, j'ai embrassé la Picardie, la Flandre française, une portion de la Belgique, tout le détroit, et enfin Albion ellemême, dont un soleil doux éclairait d'une teinte d'opale et de neige les hautes falaises et les gigantesques rochers avoisinant le château de Douvres. La colonne, d'ordre composite, est revêtue extérieurement de marbre indigène puisé dans les carrières de Marquise, et dont le gardien du monument débite aux Anglais des fragments, sous la forme de presse-papiers, d'encriers et autres menues tabletteries dont il obtient un grand lucre. L'amour-propre ne doit pas m'égarer au point de m'empecher de reconnaître que ee marbre est infiniment inférieur à celui de Grèce et de Carrare, et qu'à la grande rigueur il pourrait se confondre avec de belle pierre polie. Quoique les Boulonnais parlent avec orgueil de leur marbre, le sculpteur ne s'adressera pas, en face d'un de ces blocs, la même question que le

104 LA VrE DES F AUX.

statuaire de la Fontaine: je doute qu'on en finisse tirer autre eliosc que des monuments nationaux, sinon peutêtre des cheminées.

Je regagne la ville par' La vallée du Denacre, qui est le Lignon du Boulonnais. C'est un délicieux petit entonnoir abrité contre les vents de mer par la croupe de la falaise, et qui doit à ce site heureux une végétation luxuriante, précieux et rare privilège aux bords de l'Océan, dont Tàpre exhalaison dessèche et frappe de mort tout ombrage. C'est dans cette oasis que les riches Boulonnais possèdent leurs maisons de campagne, et que les insulaires, maîtres du pays, viennent faire une fois la semaine leurs piqueniques et leurs cavalcades à ânes, les seuls divertissements que ne leur défende pas la sainteté dominicale. C'est là aussi, s'il faut en croire le chit-chat ou la chronique locale, que les jolies fileuses de la colonie britannique nouent et dénouent plus d'une intrigue avec les jeunes Frenchmen, toujours galants et empressés à favoriser le travail providentiel de fusion des races vaincues avec les races conquérantes. La population anglaise de Boulogne étant d'une origine suspecte et, pour emprunter un terme à son vocabulaire, prodigieusement miscellanée, il résulte, <1 i t-on . pour la ville, de cette juxtaposition, une liberté de mœurs qui la reporterait aux heureux jours de la Régence. On n'entend murmurer de toutes parts que les mots galants d'elopement et de sweet conversations. C'est avec une réticence pleine de fatuité et grosse de mystère que les jeunes gens parlent des gouvernantes anglaises, ces fileuses prédestinées, et même d'autres ladies ou misses beaucoup plus avantageusement placées dans l'échelle sociale. D'après quelques propos échappés aux moins discrets de ces FronSac, les choses iraient plus vite, non-seu-

BOULOGNE, 105 lement qu'à Londres, mais qu'à Grenade ou à Séville, dans cette tendre voie dont le Gretna-green serait la vallée du Denacre, où il n'y a pas de forgeron. J'ignore malheureuse nt ce que peuvent avoir de fondé ces bruits pleins de

séduction. Pour en juger, je n'ai point eu l'occasion de cultiver suffisamment la romanesque colonie anglosaxonne, dont j'ai vu seulement une portion réunie par une soirée de bal a l'établissement des bains. J'étais apparemment tombé sur on mauvais jour; mais je dois dire (pie les figures de keepsakes étaient en grand*4 minorité, si toutefois j'ai pu en démêler quelqu'une sons ces épaisses grappes de tire-bouchons élégiaques qui sont, depuis Clarisse Harlowe, en possession d'-encadrer le visage des jeunes Anglaises. Quant a-ux hommes, je ne ferai aucune difficulté de reconnaître que, pour la plupart, ils étaient non-seulement vulgar-looking , mais grotesques. Un Anglais qui marche n'est que roide, et cela peut à la rigueur passer pour de la dignité. Un Anglais qui danse et folâtre, et, sous prétexte de polka, se livre à des dandinements et à des gestes de macaque, est un type de bouffonneri; , un idéal de caricaturé comme n'en rencontre pas souvent le crayon de Cruykshanks lui-même. Je plains sincèrement les adorables (lieuses d'être obligées d'offrir leur main, fût-ce pour l'espace d'un quadrille, à ces sapajoux en gaieté. Telle est pourtant au bal leur seult ressource, à moins qu'elles ne préfèrent rester héroïquement sur leurs banquettes, ce qu'à leur place je ferais sans hésiter. Une ligne infranchissable de démarcation sépare, au moins en apparence, les sociétés française et anglaise, et, à moins de lui avoir été régulièrement introduit, ce qui n'est pas toujours facile, un prince, s'il en reste, solliciterait vainement de la fille d'un marchand de cirage de Londres la faveur

d'une contredanse. Cet esprit de morgue et d'étroite nationalité nuit singulièrement aux raouts dansants de Boulogne, qui pourraient être fort brillants.

L'établissement des bains, construit sur le modèle anglais, est un des plus complets qui existent en France, et laisse bien loin en arrière celui de Dieppe. Les étages en sont occupés par des logements garnis destinés aux baigneurs et dont les fenêtres donnent vue sur la pleine mer ou sur le port. Le rez-de-chaussée, affecté au salon proprement dit, se compose de deux séries d'appartements, l'une pour les dames, comprenant un vaste parloir, un salon à thé et un autre pour la musique. La seconde, destinée aux hommes, contient un billard, un cabinet de lecture assez bien pourvu, et une pièce d'attente ou de repos. Nulle invasion n'est permise dans le domaine féminin; mais les deux camps, à certaines heures, communiquent par un terrain neutre qui est la salle de bal, spacieuse et élégante, et soutenue par des pilastres et des colonnes ioniques. Du côté de la mer, un péristyle s'ouvre sur une terrasse ou les gentlemen peuvent aller, après un quadrille, goûter le plaisir composite et raffiné de humer la brise nocturne et de fumer un regalia, en écoutant la grande voix de FOcéaji se mêler au bruit des instruments de musique, et en regardant passer, à travers le vitrail étincelant de lumière, des silhouettes de femmes blondes, respirant leur bouquet avec distraction et mollement penchées au bras d'un cavalier qui n'est pas toujours britannique.

De Lille à Calais, on traverse successivement Pérenchies, Armentières, Steenweck, Bailleul, Hazebrouck, Eblinghem, Saint-Omer, près duquel l'œil s'arrête sur une église gothique en ruines qui fut admirable, à en juger par ses débris; Walter, Àudruick et Ardres, dont le nom se lie inséparablement au souvenir de celte royale débauche de [dûmes, de velours, de joyaux, de passementerie et de riches armures que les contemporains et la postérité, après eux, ont nommée le Camp du drap d'or. De la station d' Ardres, on n'aperçoit pas malheureusement la vaste plaine située entre cette ville et Guines, où, le 1er juin 1520, Henri V 11 ï et François Ier se rencontrèrent pour faire assaut, un mois durant, de courtoisie chevaleresque et de magnificence ruineuse; mais, par compensation, voici une merveille plus actuelle : c'est le fameux pont sans pareil, assis précisément au point d'intersection de deux rivières qui se coupent, à telles enseignes que ce

pont n'esl pas un pont, mais une croix. Le train s'arrête enfin au bord de la Manche, après un parcours de cent quatre kilomètres.

11 était temps, à notre sens, et grand temps qu'un tel auxiliaire, qu'un tel deus ex machina (à vapeur) vînt en aide à l'antique ville d'Eustaclie de Saint-Pierre et de M. Dessein. Depuis longtemps Calais était malheureusement tombée en voie de décadence, et j'en gémissais à part moi pour cette historique cité.

C'est entre Boulogne et Calais, et à quelques lieues en deçà de cette dernière ville, que disparaissent tout à coup les falaises remplacées par les tristes dunes, et que commence la grande plaine des Pays-Bas, qui va abaissant son niveau jusqu'en Hollande, pour, au delà, s'abîmer sous la mer du Nord. De par la circonscription géographique,, on est encore en Picardie, mais déjà paraissent les Flandres, Flandres légèrement pouilleuses, il est vrai, ternes et crayeuses, surtout dans le voisinage de la mer.

(< Que l'on m'ouvre le cœur après ma mort, disait en soupirant Marie Tudor! on y trouvera gravé le nom de Calais. » Certes, le voyageur aurait quelque peine à s'associer à cette passion romanesque. En sa qualité de place forte, Calais ne peut avoir l'ambition de compter parmi les séjours de plaisance. Une grande place centrale d'où divergent comme les rais d'un astre héraldique toutes les rues aboutissant uniformément au rempart, tel est le plan fort simple de cette ville sans air, sans mouvement, sans perspective. Cerclée et comprimée dans son étau mural, elle a depuis des siècles cessé de respirer, et la vie s'est échappée d'elle, ou. pour mieux dire, c'est la ville même qui, lasse de son oppression, a peu à peu rompu, ses chaînes et a déserté son cachot. Comme ces demoiselles

que ni barbons de tuteurs, ni grilles, ni verrous, ne sauraient retenir, elle a enjambé les remparts, et s'est égrenée dans la plaine, autour du hameau de Saint-Pierre, qui de village devenait ville et grande ville, tandis que, de cité florissante et peuplée, Calais passait graduellement à l'état de véritable solitude. Tout dernièrement, il est vrai, on s'est avisé que le régime claustral et stratégique un peu trop prolongé pouvait bien offusquer les poumons dtdicats de la prisonnière et lui insuffler cet ardent désir démigrafion. Vite alors on s'est empressé de démolir un pan de muraille du côté de terre pour introduire un peu de lumière et d'oxygène dans la geôle. Mais il était trop tard : la ville fugitive s'était envolée, et dans un avenirprochain, si le chemin, de fer n'y met ordre, Calais menace d'être complètement absorbée par l'ex-viïïage de Saint- Pierre, lequel, du reste, n'est rien moins qu'un lieu de délices et a besoin de toute la puissance de l'antithèse pour justifier une telle vogue.

Il restait à Calais son port et ses bassins; mais un malheur amène l'autre. Voyant que la ville môme abandonnait la ville, le commerce et la marine n'ont eu garde de ne pas suivre cet exemple : ils ont appareillé et cinglé, vent arrière, qui à Boulogne, qui à Dunkerque. Aujourd'hui, bien que touchant, pour ainsi dire, à l'Angleterre, dont la sépare un unique pas, assez raisonnable, il est vrai, c'est à peine si elle se survit à elle-même comme point de transit, et retient à son profit une certaine portion de l'immense mouvement qui chaque jour s'opère entre le continent et la Grande-Bretagne. Boulogne, Dieppe, Dunkerque, déshéritent ou du moins déshéritaient naguère son port, de même que Saint-Pierre dépeuple ses maisons et confisque ses habitants.

En temps ordinaire, de longues rues où l'herbe menace de pousser, quelques passants silencieux, de vieux logis inanimés qui ne conservent même plus la physionomie gothique, une unique promenade, plantée d'arbres sur les remparts, où les habitants vont parfois respirer l'air, comme les prisonniers des époques féodales sur la plateforme d'une tour, nul commerce, nulle activité dans le port, et peu ou point de monuments : voilà Calais.

Après avoir franchi la magnifique porte de Richelieu, on arrive à la grande place. Elle est vaste et rappelle assez bien les forums municipaux de Belgique. Voici le beffroi, dont la tournure sarrasine annonce les Flandres espagnoles, et la maison de ville d'un style renaissance original et élégant, au-devant de laquelle un portique fleuri et délicatement ouvré supporte les bustes de plusieurs hommes illustres et chers à la mémoire de la ville. C'est d'abord ce noble citoyen dont s'enorgueillit la potence, Eustache de Saint-Pierre, portant, en guise de cordon de Saint-Michel, cette corde fameuse dont il ceignit son cou avant de s'offrir en victime propitiatoire à Edouard III; puis le grand cardinal fondateur de la citadelle de Calais, et enfin Henri le Balafré, qu'une inscription surnomme le libérateur de la ville, et qui en lit lever le siège en 1558.

Le monument principal est, après le beffroi et la maison commune, l'église Notre-Dame, qui remonte aux premiers temps de l'art gothique, l'époque de la force et de l'austérité, où les maisons divines, criblées de meurtrières, flanquées de tours et de donjons sans cesse retentissant sous le pas des archers et des hommes d'armes, semblaient autant de forteresses. Elle ne renferme à l'intérieur aucun objet d'art qui mérite d'être cité, si ce n'est toutefois un bel autel de marbre blanc, volé, disent les Belges, il y a

quelque cent ans, à un chapitre de Namur, qui s'en plaint encore amèrement. Voici comment j'ai ouï conter par les Namurois eux-mêmes le larcin commis à leur préjudice. L'autel, commandé à un marbrier de Gènes, avait été chargé sur un navire qui devait le rendre à destination par la Meuse, mais qui, [tassant devant Calais, eut le malheur de faire naufrage. Le droit d'aubaine, si bien stigmatisé par Sterne, était alors dans toute sa force. Le dépôt sacré du navire belge fut considéré' comme épave par le chapitre de Notre-Dame, qui se L'attribua, malgré les instantes réclamations des jésuites de Namur, lesquels en furent réduits à faire confectionner, sur le modèle du naufragé, un joli autel de bois blanc fort proprement peint que j'ai vu depuis dans leur église. Ils gémissent encore de cet événement, bien que leur autel postiche fasse une certaine illusion à distance. C'est la seule contrefaçon belge à laquelle on ne puisse décemment refuser un bill d'indemnité.

On visite ensuite l'établissement de bains. Hélas! l'autorité fait des efforts louables; mais couronnés de peu desuccès, pour attirer la foule aux plages sablonneuses placées sous son édilité. Elle pratique l'annonce et lance des programmes avec un courage digne, non d'une meilleure cause, mais d'un meilleur sort, et répand en vain des alïiches où elle proclame que Calais n'est inférieur à nul autre établissement thermal de la Manche* La foule n'a garde de contredire à cette assertion ; mais elle passe outre; Nous n'avons pu résister au désir de nous baigner, sous un ciel et par une mer admirables, dans les flots jaunes que sou^ lève la lame en s'imprégnant de sable sur Cette plage habituellement solitaire, et nous avons trouvé fort peu d'imitateurs. Il est vrai qu'il faut aller chercher le flot à une

grande distance, car on dirait que la mer trempe dans la conjuration ourdie conlre les Calaisiens, etque, elle aussi, prend à cœur d'en abandonner les parages. La cote, pourtant, mérite une meilleure fortune : la grève est douce, très-étendue et d'une pente presque insensible, bien qu'un peu trop accidentée : il y règne malheureusement un assez fort courant vers l'ouest; mais c'est chose si ordinaire sur toute cette côte, que les mariniers de la plage ne songent môme pas à vous en prévenir. .

L'établissement des bains, situé sur la dune môme, en avant des bassins de la ville, paraît assez considérable, et ne manque pas d'élégance. Les habitués seuls y font défaut, malgré les séduisantes provocations de l'autorité municipale. Néanmoins il s'y donne chaque mercredi un grand bal, tant que dure la saison des bains. Quelque restreint que soit le nombre d'étrangers qui réponde à l'appel de l'impressario, ils sont toujours les bienvenus, et ces occasions trop rares de plaisir tirent la ville de sa torpeur.

Nous avons admiré ensuite, parmi les nombreux ouvrages du port, un très -beau phare de près de cent pieds de hauteur, construction toute récente que nous avions vu fonder il y a peu d'années, et que nous retrouvons aujourd'hui entièrement achevé et vraiment remarquable; la jetée, les bassins à flot, et enfin l'écluse de chasse, trèsbeau travail dont ceux de nos lecteurs peu experts dans les usages maritimes nous sauront gré de leur apprendre en peu de mots l'utilité et l'emploi.

Une écluse de chasse, et particulièrement celle de Calais, est un vaste bassin communiquant avec la mer par quatre portes. A marée haute, le bassin se remplit par ces quatre issues, qu'on a soin de laisser ouvertes. Mais aussi-

calais. m

tôt que la mer commence à reiluer, les portes sont hermétiquement fermées, et le bassin demeure plein, tandis que le port, se vidant, laisse les bâtiments à sec, en équilibre sur leur quille. Puis, au plus bas de la marée, les portes sont tout ;« coup rouvertes, et le contenu du bassin, se précipitant Brusquement dans l'atterrissage du port avec une puissance de jet que les ingénieurs évaluent à une force de quinze mille chevaux, repousse violemment les sables et les galets qu'amène la marée montante, et qui, sans ce procédé aussi ingénieux que simple de désobstrùetion, ne tarderaient pas à envahir et ;i détériorer gravement, sinon même à combler le port.

De Calais à Dunkerque, il faut rétrograder jusqu'à Hazebrouck, où se bifurque la voie, et refaire par conséquent la moitié du chemin parcouru lorsqu'on vient de Lille à Calais; mais on ne se plaint pas de ce supplément de route. Malgré ses lignes un peu droites, un peu calmes, tranchons le mot, un peu monotones peut-être, le paysage flamand, avec ses magnifiques cultures, ses beaux villages, ses maisons peintes, son air de propreté, d'aisance, de confort, ses clochers aigus dont l'azur du ciel découpe la silhouette à chaque coin de l'horizon, ses plantureuses allées d'arbres, a je ne sais quel charme et une beauté sereine qui, pour ma part, je l'avouerai, m'est toujours allée droit au cœur. On sent que ce fertile et tranquille pays est habité par des hommes probes, modérés, laborieux, sensés, heureux et très-dignes de l'être, car ils sont bienveillants et bons.

La première station, au sortir d'IIazebrouck, est au pied de ce mont Cassel, le Caucase des Pays-Bas, d'où l'on aper-

çoit trois royaumes, France, Belgique, Hollande, et trois cents villes ou villages. Il nous paraît offrir une grandi1 analogie avec la butte Montmartre; car, ainsi qu'elle, il est couronné de moulins à vent d'un aspect des plus agréables.

Viennent ensuite Arnèke, Esquelbecq (des noms à faire frissonner l'ombre de Despréaux), Bergues, la ville jumelle de Dunkerque, dont nous admirons les plantations luxuriantes, et enfin la noble cité maritime, en français Eglise des dunes, que les Flamands nomment Dunkerque.

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