‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 14 sur 50 · DU NK EU QUE · texte numérisé non relu

DU NK EU QUE

— Messieurs, j'ai bien l'honneur d'être votre trèshumble. Vos passe-ports, s'il vous plaît?

— Les voici.

— A merveille. Où descendez-vous, messieurs? On vous les remettra chez vous.

— Du tout, nous voulons les attendre.

— Messieurs, cela sera fort long.

— Nous ne sommes point du tout pressés.

— Huit passe-ports à enregistrer, à viser, à légaliser, ce n'est pas une petite besogne!

— Mettez-y le temps nécessaire.

— J'en ai bien pour une heure au moins.

— Eh bien, nous attendrons une heure.

— 11 fait nuit ; je n'ai que ma lanterne pour m'éclairer; et encore ne suis-je pas bien sûr d'avoir mes lunettes sur moi.

— Allez les chercher.

— Ah! si fait, pourtant les voici... Huit passe-ports!... Il fait grand froid... Messieurs, vous vous enrhumerez.

— N'ayez pas peur, digne portier; et, puisque vous nous voulez tant de bien, tachez de faire diligence.

I !è petit dialogue signifie que nous sommes à Dunkerque, ville-frontière où le visa des passe-ports n'est point une vaine cérémonie, où nul voyageur ne pénètre s'il n'a en poche son portrait, d'après nature, fait par l'adjoint de sa commune, Apelles municipal, à deux francs la séance; que le portier-consigne tin; un fort joli produit de l'enregistrement desdites portraitures sur le gros livre à cet effet remis en ses mains vigilantes, à cause de la complaisance qu'a ensuite cet homme obligeant de rapporter à qui de droit ses papiers à domicile, marque de dévouement et de bon naturel qu'il est trop juste de reconnaître par un raisonnable pourboire; que, nonobstant, la compagnie dont je fais partie a le mauvais cœur de se refuser à un impôt m légitime, et se résigne volontiers à attendre aux portes, non pas une heure, formidable hyperbole dont elle n'est pas dupe, mais quelques minutes au plus, ce qui est tout juste le temps nécessaire au digne concierge pour se débarrasser de sa facile besogne, laquelle il prend le parti d'expédier au plus vite, une fois bien convaincu, à regret, que toutes les lenteurs du monde ne parviendront à faire entrer ni un verre de vin clans son gosier, ni un centime dans sa bourse.

Voilà comment, naguère, les choses se passaient à Dunkerque, ville-frontière, et nous supplions le lecteur de croire que nous en parlons de visu et de aiiditu. Mais, aujourd'hui, arrêtez donc avec un portier-consigne un train lancé à toute vapeur, qui prend d'assaut la place et jette cinq cents voyageurs aux portes mêmes de la ville !

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Selon moi, le nom seul de Dunkerque éveille des idées de manoirs gothiques; de toits aigus, de pignons, de ruelles enchevêtrées, de hautes tours à clochetons el de timbres argentins qui, périodiquement, ébranlent l'air el charment l'oreille de leurs sonneries cadencées. Os imaginations ne servent qu'à préparer au voyageur littéraire et enthousiaste une véritable déception Dunkerque est une cité régulièrement neuve; ses larges rues, bordées d'édifices modernes, se coupent à angles droits, comme les avenues d'une forêt royale, et les tons jaunes, blanc-delait ou vert-olive, si chers à la propriété flamande, remplacent uniformément ces teintes brunes, émail vénérable des siècles, dont on la supposait empreinte. Dunkerque n'a plus qu'un beffroi 'sans carillon; pour toute église, un temple dédié à saint Eloi, édifice entièrement dépourvu d'intérêt au dedans et dont le portail rappelle, d'assez loin il est vrai, la façade de Saint-Sulpiee. Sur la grande place s'élève la statue de Jean Bart, par David (d'Angers); car Dunkerque n'était pas ville à rester en arrière de Dieppe, qui a inauguré le hronze de Duquesne; ni de Saint-Main, qui a fondu ses vieux canons pour en tirer l'effigie de son Duguay-Trouin. Le Jean Bart de David est passionné et expressif comme toutes les œuvres de ce grand artiste. La pose du héros, qui, la tète haute, le front superhe et le corps fièrement cambré, jette un défi à l'ennemi, est pleine de fougue et de noblesse. Peut-être l'exécution laisse-t-elle à désirer sous certains aspects; il y a dans ce mouvement une certaine roideur, dans cet élan je ne sais quoi de guindé, de pétrifié, si je l'ose dire. 11 semble que le bouillant statuaire n'ait pas pris le temps d'exprimer toute l'énergie de sa pensée. 11 l'a déversée liquéfiante dans le creuset, avant d'élaborer le moule. Néanmoins le Jean

Bart jouit à Dunkerque d'une juste pojmlai îtt'% et le premier anniversaire de l'érection de la statue (5 septembre 1845) fut fêté, nous dit-on, par une ovation imposante, qui s'adressait non-seulement au grand marin, mais au sculpteur. Les femmes et filles de matelots y étaient en majorité, et elles récitèrent à ia statue un compliment naïf qui dut aller au cœur de l'illustre défunt, malgré Yxs triplex symbolique qui, aujourd'hui, revêt sa vaillante poitrine de soldat et de navigateur.

Dunkerque se divise en deux villes distinctes : celle qu'on voit, neuve, symétrique, soigneusement badigeonnée; l'antre, invisible et souterraine, dont les toits sont à la hauteur du pavé et dont les persiennes s'ouvrent au niveau du trottoir. Sous chaque maison s'étage une profonde cave (ce sont les anciens greniers a sel), et ces caves renferment, non des bouteilles ni des fûts, mais une population nombreuse. J'imagine que l'habitude des bombardements de l'Anglais donna aux Dunkerquois l'idée de s'inhumer ainsi vivants dans ces façons de casemates, et que cet usage prudent, une fois passé dans les mœurs, est devenu pour eux une seconde nature. On descend dans ces grottes, non par l'intérieur de la maison, mais par des trous carrés percés dans le dallage du trottoir, auxquels aboutit une rampe et que recouvre, pendant la nuit ou en l'absence des habitants, une sorte de trappe ou de plancher mobile. C'est par la même voie, unique, qu'un peu d'air et de lumière pénètrent dans ces terriers. Je n'ai pas été peu surpris de voir de toutes parts, dans les rues de Dunkerque, ces étranges portes -fenêtres s'ouvrir comme des écailles d'huîtres aux premiers rayons du soleil ; puis apparaître tout doucement un peu au-dessus de la dalle des têtes humaines, dont les corps restaient plongés dans

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les entrailles de la terre, de telle façon qu'elles présentaient, à distancé, l'image saisissante de ces suppliciés de la Chine qu'un souverain barbare faisait enterrer vifs jusqu'au menton. Je n'ai pas à discuter le mérite de ce mode d'habitation renouvelé des anciens Guancbes : il peut se faire qu'il offre de ténébreuses jouissances, de ■mystérieuses compensations aux citadins qui s'y confinent ; je n'en parlerai qu'au point de vue du promeneur et du passant, qui courent, à chaque pas, le risque de s'abîmer dans un insondable dessous comme un diable d'opéra, ou de mettre le pied sur un de leurs semblables en croyant fouler un pavé, .le ne puis songer sans effroi à ce que deviendrait un aveugle errant dans les rues deDunkérque. Je ne suis que myope, et, dès mes premiers pas dans cette ville semi-souterraine, j'ai failli heurter du pied un couple amoureux qui prenait le frais a la hauteur de la chaussée, et devisait en inspirant la brise matinale du ruisseau. Il ne paraît pas, au surplus, que ces singuliers logements soient exclusivement la demeure de la population indigente de la ville, comme on pourrait le supposer. L'ameublement de plusieurs de ces caves révèle une certaine aisance chez les particuliers qui s'y blottissent. On y trouve nonseulement la propreté fia mande, mais des prétentions, parfois justifiées, à l'élégance et au confort. Des pots de fuchsias, de reines-marguerites, de géraniums et d' hortensias, pâles fleurs, plus souvent éclairées par la lampe que par les rayons du soleil, garnissent fréquemment les marches de l'escalier, conduisant à la tabatière ou écoutille extérieure, qui sert ainsi, tout à la fois, de balcon, de jardin, de porte et de fenêtre. Beaucoup de propriétaires font la spéculation de meubler eux-mêmes ces caves et de les louer à tant par mois; c'est ce qu'indiquent quantité

d'écriteaux a'ppendus aux murs et offrant invariablement un dessous de maison garni à louer, fraîchement décoré^ soit pour le prochain terme, soit pour une immédiate entrée en jouissance. Cette dernière formule me paraît un remarquable abus de langue. Je n'aime pas non plus le dessous de maison. Je ne vois pas pourquoi on n'oserail écrire : Un souterrain garni à louer.

Le port et les bassins de Dunkerque, 411e l'Anglais a voulu combler, témoignant assez, par cette rage, de [importance qu'il attachait à ce débouché maritime, reviennent peu à peu à l'animation et à la prospérité qui leur avaient valu cette étrange marque d'estime, cet édit de proscription digne d'un Genséric et non d'une nation civilisée. Ce crime de lèse-humanité, cet outrage sanglant jeté à la détresse d'un grand roi, n'ont pas été, grâce à Dieu, poussés à leurs dernières limites, et Dunkerque pourra voir renaître sa splendeur des anciens jours, si la mer, sa féconde et riche fiancée, ne l'abandonne pas dans cette humeur fantasque commune aux divinités femmes: C'est là le sort qui attend peut-être, dans l'avenir, le port et la ville de Dunkerque. La mer s'éloigne lentement, et les deux immenses jetées qui semblent la poursuivre ont peine à atteindre, malgré leur hyperbolique longueur, le Ilot capricieux, chaque jour moins abondant et plus rebelle. S'il venait à tarir dans le large chenal qui mène 'es navires au port, ce serait fait de la ville, qui devrait, dès ce moment, se résigner au sort funèbre d'Aigues-Mor tes et deHarfleur, autrefois des ports florissants, aujourd'hui perdus dans les terres. Mais il faut se fier sans doute aux puissantes ressources et aux progrès indéfinis de la science moderne du soin de prévenir une telle calamité nationale.

DUNKERUUE. «1 La mêrtie circonstance, jointe sans doute à la position excentrique de Dunkerque, reléguée au sommet de l'angle le plus septentrional de France, a paru jusqu'ici un obstacle invincible au développement de sod établissement thermal. Rien, cependant, n'est épargné pour y attirer les baigneurs. L'établissement est élégant, commode, suffisamment spacieux. Op 5 sent l'influence d'une lionne direction. Si la ville n'est pas des plus gaies, elle vaut bien, tout au moins, le séjour d'Ostende. On trouve de L*nffabilité et de la bonhomie parmi ses habitants, et, qui plus est, de la conscience. La vie y est facile, large, peu dispendieuse, et faite pour contenter, au moins de Irais possible, les exigences gastronomiques. Les prix de rétablissement sont aussi des plus modérés. Les voitures-baignoires sont les plus agréables, les mieux pourvues et les moins chères que j'aie encore trouvées en France. Néanmoins, la plage de Dunkerque n'attire, dans la belle saison, que d'assez rares visiteurs. Il faut aller chercher la mer à des distances olympiques pour ne rencontrer, le plus souvent, qu'un flot grêle, sans profondeur. J'en ai l'ait l'épreuve, et je puis dire que j'ai quelquefois à peine trouvé de l'eau dans l'Océan.

L'établissement, situé, comme celui de Calais, au haut de la dune, renferme une longue galerie, une salle de bal, un salon attribué aux dames, un cabinet de lecture, une salle de billard et un café-restaurant dont le service et le tarif méritent les plus grands éloges. Tout cela est fort convenablement décoré et meublé, quoique sans aucun luxe. L'édifice présente sa façade principale à la mer; de l'autre côté, le chef de l'établissement s'est efforcé de planter quelques buis et quelques arbustes dont la réunion est ambitieusement qualifiée de jardin anglais. \\ était diffi-

ci le de mieux faire, au surplus, sous le feu dévorant d'un eunemi mortel à toute végétation comme l'âpre brise de la Manche, et ce pou de verdure, dont il faut remercier le directeur, anime encore et réjouit cette grève morne et sablonneuse.

C'est surtout un jour de fête qu'il la faut voir. Dunkerque est en tout temps une ville agréable; mais les Dunkerquois sont passés maîtres en ce genre. L'autorité n'intervient pas dans les solennités publiques, elle n'a que faire de s'en mêler. L'imagination, le zèle, le bon goût des habitants, lui viennent puissamment en aide, ou même, pour mieux dire, suppléent entièrement son action. Est-il question d'organiser une grande fête, le maire en avise simplement ses administrés quelques semaines à l'avance. Un bureau de renseignements est ouvert à l'hôtel de ville pour recevoir les plans, devis et conceptions de chacun. Un comité supérieur fait un choix entre ces diverses propositions artistiques, arrête le programme et nomme pour cl m ( | »ie quartier des commissaires chargés de l'exécution. Ces derniers surveillent et dirigent les apprêts, passent les marchés, et ne font jamais un seul achat sans une vente immédiatement correspondante; c'est-à-dire que ce qu'ils payent un franc, par exemple, est déjà revendu au même marchand ou à tout autre pour soixante-quinze centimes, avant d'être mis en œuvre. C'est là, à vrai dire, une véritable location passée dans les usages du pays, et qui a le double avantage de ménager les deniers des souscripteurs, en obtenant pour peu d'argent des effets bien supérieurs à ce qu'ailleurs on produirait pour des sommes beaucoup plus fortes. Quant aux frais, ils sont supportés par voie de cotisation volontaire; riche ou pauvre, chacun apporte son offrande, sauf quelques récalcitrants, aux-

DUNKKRQUE. 125 quels n'esl infligée d'autre punition que de voir leurs maisons, privées de toul ornement, faire tache par cette nudité dans les splendeurs universelles. A l'issue de In fête, «les médailles d'honneur sont décernées par un jury spécial aux décorateurs qui se sont le mieux acquittés de leur tâche.

Nous avons cru devoir rapporter ces détails peu connus, paire qu'ils jettent du jour sur les mœurs de cette excellente, cordiale et trop heureuse population flamande, en qui l'amour des têtes est une passion sérieuse, innée, nationale, à rt'preuve (les soucis et de ces graves orages politiques, qui, partout ailleurs, chassent les plaisirs devant eux, en même temps qu'ils jettent au fronl des citoyens la maussaderie et l'amertume.

Les baigneurs ont à peu près, chaque été, l'occasion d'assister, à Dunkerque, à quelqu'une de ces fêtes profondément locales et hautement originales qui l'ont l'honneur et la joie des Flandres. Nous avons eu cet avantage, et c'est ici que le côté éminemment hospitalier et bienveillant du caractère dunkerquois se montre sous son meilleur jour. Non-seulement les habitants s'empressent de céder aux étrangers tout ou partie de leur logement, et parfois même jusqu'à leur lit, de la meilleure grâce du monde; mais la municipalité avait poussé l'attention et la prévoyance, dans la circonstance qui nous occupe, jusqu'à faire installer, dans les édifices dont elle dispose, des dortoirs publics, sorte de salles d'asile, à l'usage de ceux qui n'auraient pu trouver une place où reposer leur tête. L'expérience prouva que la précaution n'avait pas été inu tile; elle ne fut pas même suffisante, car L'affluence était (;norme, et il était entré dans la ville deux fois plus de citoyens qu'elle nVn pouvait raisonnablement contenir.

IMus heureux que bien d'autres, nous avions réussi, par grâce spéciale du sort, à nous glisser subrepticement dans l'excellent hôtel du Chapeau-Rouge, situé dans la ci-dev;mt rue d'Orléans, devenue la rue Arago; et là, bien que nous ne fussions pas commis voyageur, on avait consenti par humanité à ne pas nous mettre dehors. Introduit à l'heure du dîner parmi les hôtes habituels, pour ne pas dire les maîtres absolus de cette très- confortable hôtellerie, nous crûmes tout d'abord voir dans ces messieurs une réunion de gens de lettres. On s'y serait trompe à moins. Le mot professionnel à'article pétillait incessamment dans leurs discours.

— Excellent article! disait l'un.

— Voilà un article que j'aime!

— Je viens de faire mon article, et ainsi, ab ovo usque ml ma la.

— Et quel est votre article? me hasardai-je à demander à mon voisin, concevant je ne sais quelle espérance stupide de trouver en lui un confrère.

— Monsieur, ce sont les chicorées, joli article!

Me Voilà pris avec ma sotte curiosité. Quelle branche de littérature! Toutefois je glisse encore une timide question :

— A quoi bon, monsieur, cet... article/!

— Comment! monsieur, s'écrie mon interlocuteur du ton de la majesté offensée; eh! sans mon article, avec quoi ferait-on le café, s'il vous plaît?

— Mais, avec...

— Du café, n'est-ce pas? Toujours le même refrain ! Ils ne savent dire que cela! Le café, drogue malsaine, irritante, dont, grâce à nous, l'usage est à peu près abandonné!

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