DUNKERQUE
' — En vérité?
— Monsieur, il n'y a plus de cale!
Ces dernières paroles furent dites avec l'aèrent irrésistible de conviction et de triomphe dont jadis un romantique barbu, après avoir vu Eernani, s'écria : « Enfoncé Racine! o J'avoue que je n'aurais pas cru à l'existence d'un Ici article : il me semblait y voir une vieille calomnie rétrospective du temps du blocus continental. Il n'eu esl rien; les mauvaises herbes ne s'extirpent poinl si aisément, et celle-là a survécu au cèdre impérial qui l'avait fait germer. Le département du Nord continue de produire, outre le sucre de betteraves, une prodigieuse quantité de ce moka trop indigène.
Pardon, lecteur, <le ce hors-d'œuvre, et revenons à notre fête. Le lendemain de notre arrivée, la journée fut inaugurée par une solennelle distribution de médailles, soit aux musiciens, soit aux corps de musique qui s'étaient le plus fait remarquer la veille, ou par la perfection de leur exécution, ou par leur ensemble harmonique. Les Flandres sont la terre classique des médailles et des concours.
Mais en voici bien d'une autre! Quel monstre, quel titan, quel cyclope, se dresse là-bas sur la grande place? — C'est le Relise (géant) de Dunkerque. Il est vêtu de son armure; il sort de la grande tour, où il est enfermé comme dans une caisse d'horloge, du gothique beffroi, veuf, je ne sais pourquoi, de son proverbial carillon, le seul logis qui soit à la taille du lieuse, et encore n'en peut-il sortir que tenant sa tète à la main, comme feu le grand saint Denis. Voici maintenant qu'on la lui ajuste; on L'équipe de pied en cap; un valet de ville passe délicatement L'étrille dans les longs crins qui lui servent de chevelure, avec une gravité imperturbable qui n'a d'égal que lésé-
rieux de la population attentive à ces préparatifs coquets. Cette toilette et son armement terminés, le Reuse (corruption de L'allemand Riese) prend position sur la grande place, au pied d'un orchestre formidable, devant la maison Alliaume.
Puis, voici deux autres colosses apparaître à l'extrémité de la place et s'avancer majestueusement vers le Reuse : c'est ici un congrès de géants. Les deux nouveaux venus sont Gayant et sa femme, de Douai, suivis de leurs fils intéressants, Jacot, Bambin, et quelques autres. Ils viennent rendre hommage au Reuse, et c'est justice, car le Reuse les dépasse de toute la tète. Un train spécial de chemin de fer les a amenés cette nuit de Douai, leur patrie ou leur berce, suivant l'expression douaisienne, et leurs grands corps, immenses mannequins d'osier, couvraient, sous une pluie battante qui ne les a point heureusement trop déformés, l'impériale de plusieurs waggons.
Il n'est pas inutile de dire ici, je pense, que Gayant est un chevalier dont la bravoure traditionnelle, la grande âme et la grande lance, paraissent avoir sauvé, pendant plusieurs siècles, la ville de Douai des plus imminents périls. Quant au Reuse, c'était un grand seigneur du pays de Flandre qui était éminemment bienfaisant et creusa le port de Dunkerque. Tous deux étaient assez beaux hommes, à en juger par les effigies que conservent d'eux leur nationaux reconnaissants. On les promène officiellement dans les grandes solennités : il n'y a pas de bonnes fêtes à Douai sans Gayant et sa femme, ni à Dunkerque sans le Reuse. Ce sont là, au reste, des coutumes évidemment léguées aux Flandres par les conquérants espagnols. De même que Reuse vient de Riese, de même Gayant est simplement un dérivé légèrement altéré, quant à l'orthographe, de l'espa-