‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 17 sur 50 · BRIGHTON · texte numérisé non relu

BRIGHTON

Brighton est le Dieppe de la Grande-Bretagne. Cette ville maritime n'a et ne peut avoir d'importance que comme établissement de bains. Elle n'a pas de port, si ce n'est à Rings-port, mouillage distant je plusieurs milles, avec lequel elle se relie du reste par un chemin de fer. En avant de Brighton même, règne une simple plage, limitée du côté de terre par une haute muraille de trois kilomètres, qui borde et soutient les falaises ou terrains en amphithéâtre sur lesquels est bâtie la ville. C'est de cette muraille que part un pont suspendu d'un kilomètre de longueur, qui est la principale promenade de Brighton, et aboutit à une plate-forme très-élevéc au-dessous de laquelle vient aborder le paquebot. Une trappe mobile par laquelle les passagers descendent sur le pont du navire ou se hissent sur la plate-forme, selon qu'ils partent ou arrivent, complète ce singulier mode d'embarcadère, dont l'aspect est au moins fort original.

Brighton s étage d'une façon pittoresque sur les hauteurs dont la plage est environnée. Toutes les maisons qui font face à la mer sont ingénieusement pourvues d'une tour engagée, ou d'un observatoire semi-circulaire et vitré, du haut duquel l'heureux et oisif habitant de ces confortables demeures peut, sans se déranger de sa partie de whist, de la lecture du journal ou de la novel à la mode, jouir du spectacle Imposant (Tune immense étendue de large, et embrasser d'un seul coup d'œil toutes les parties de l'horizon.

Les rues de Brighton, interrompues ça et là par de beaux squares, sont bien percées, spacieuses, bordées d'aristocratiques logis. On sait que Brighton, qui a supplanté Bath, est chaque été le rendez-vous fashionable des trois royaumes. La ville toutefois brille moins encore par le luxe extérieur et parles habitations splcndides que par l'exquise propreté anglaise. On n'y trouve que peu. ou point de monuments, si ce n'est un admirable ouvrage d'art, le pont gigantesque qui forme la tête du chemin de fer de Brighton à Londres, et l'étrange château de plaisance du duc de Kent, un assemblage cosmopolite, une macédoine incroyable de tous les genres, de tous les styles, de toutes les nationalités, antique, gothique, renaissance, italien, grec, hindou, chinois. Le vulgaire s'ébahit devant cette merveille, qui a de quoi faire hausser les épaules à un maître maçon, ou dresser les cheveux sur la téte des vrais artistes ; mais ce sont là jeux de princes, et les architectes de sun g royal ne sont pas tenus d'avoir du goût.

Plus qu'aucune ville d'Angleterre, sinon d'Irlande, Brighton présente le contraste affligeant d'une opulence fastueuse mise en regard d'une détresse dont rien ne peut donner idée. Tandis qu'une gentry superbe, de nobles la-

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dics, de beaux enfants dignes «lu pinceau de Lawrence, une valetaille insolente de prospérité, des équipages admirables, drs cavalcades, des festins, des raouts, entretiennent d;ms la partie inférieure de la cité une atmosphère de fête perpétuelle, d'enivrement et de mollesse asiatique, les hauts quartiers sont ravagés par une misère sordide, famélique, inconnue, grâce à Dieu, parmi nous, du moins à cet épouvantable degré.

Des communications par pyroscaphes relient journellement Dieppe el Brigbton.

0STENDE

La route de Dunkerque à Ostende côtoie ces dunes près desquelles Turenne remporta une grande victoire. On ne peut voir la mer, mais on l'entend souvent. Au delà de Zuycoote, le dernier village français, on trouve la douane belge à trois lieues de Dunkerque. La visite des bagages se fait promptement et poliment dans une petite maison située le long de la route, où le traditionnel Verkoopt men trank&n, inscrit au-dessous du Lion belge, invite les voyageurs à consommer les produits de l'industrie nationale dès leur entrée dans le pays, au lieu d'y apporter les leurs. On passe ensuite à Furne, une jolie petite ville peu connue des touristes, comme tout ce qui n'est point dans le réseau des lignes de fer, et dont l'hôtel de ville et le beffroi gothiques méritent, même après les belles maisons communes de Bruxelles, Louvain et Bruges, de fixer toute l'attention des connaisseurs et des artistes. De Furne on va à Nieuport, un autre petit municipe que fait vivre son port de pèche,

OSTENDE. 1ofV

célèbre dans L'histoire dos Flandres par la victoire du prince Henri de Nassau, frère de Maurice, victoire célèbre elle-même dans l'histoire des arts, par la splendide apothéose picturale que la veuve du prince Henri, Amélie de Solms, érigea à son époux, mort au palais du Bois, prèsde la Haye, et pour laquelle lurent conviés à grands frais Rubens et son atelier illustre. Enfin, après huit oudix heures d'un irol pesant, mais continu, qui est la mise en action du lento gradu p'opera d'Horace, la voiture de MM. Van Gend et compagnie, les Gaillard -Laffitte do Belgique, s'arrête dans les murs d'Ostende.

C'est une ville forte, rectangulaire, et bariolée, comme Dunkerque, de tous les tons de la palette du badigeonneur, depuis le blanc-dc-lait jusqu'au vert-pistache et au brun-chocolat. Les rues en sont tirées au cordeau, ce qui lui donne le genre de beauté linéaire propre aux figures géométriques. On n'y trouve point de monuments. Il est probable que ce fameux siège de trois années qui, au commencement du dix-septième siècle, coûta quatre-vingt mille hommes et autant de millions peut-être à l'Espagne et aux Provinces-Unies, n'a rien laissé subsister de l'ancienne Ostende. Celle que nous voyons est littéralement neuve : il ne s'y rencontre pas un édifice qui remonte à plus de cent ans. Les villes régulières ne sont pas les plus gaies, et Ostende, privée aujourd'hui de commerce, qui n'a de vie que pendant la saison des bains, fait foi de cette vérité. Le port et les bassins, qui pourraient l'animer, sont, presque frappés de mort depuis les agrandissements d'Anvers. La ville est du reste enfermée rigoureusement dans ses remparts, et, du côté de la plage même, il faut monter sur les retranchements pour découvrir la pleine mer. La campagne qui Tavoisine est plate, nue et monotone, .le

doute qu'on pût signaler dix arbres, dans cette nature chauve, à plus de deux lieues à la ronde. En somme, rien ne ressemble moins qu'Ostende à un lieu de plaisance, et pourtant sa prospérité comme établissement thermal augmente chaque année, à mesure que diminue son importance comme point maritime et place manufacturière. Les étrangers sont la ressource de la ville, et l'alluvion de bank notes qu'ils y déposent pendant trois mois suffit, nouveau limon d'Egypte, à la fertiliser et à la faire vivre pour tout le reste de l'année. L'été dernier, quoique la moitié des habitants fassent l'industrie de logeurs, et louent aux arrivants des quartiers garnis, il a fallu le plus souvent, attendre une semaine au moins l'hospitalité d'une chambre. Provisoirement, les retardataires campaient, à la grâce de Dieu, dans les greniers, sous les remises et dans les salles à manger métamorphosées en dortoirs.

Ostende doit cette vogue à sa grève admirable, au privilège d'être à peu près le seul port d'un petit royaume, il est vrai, mais prodigieusement peuplé, et à la ligne de chemins de fer qui lui amène des visiteurs de tous les points de l'Allemagne. La Belgique, c'est encore la France; mais Ostende, c'est la Prusse, la Suisse, la Westphalie, la Saxe, l'Angleterre, la Russie, la Hollande, tout, en un mot, excepté nous. Sans doute notre magnifique développement de côtes présente assez de plages pour que nous n'ayons pas à envier celles du voisin; mais ce n'en est pas moins une impression triste que de ne plus entendre la langue nationale dans un pays censé français, à quelques lieues de notre frontière, et de chercher en vain parmi ces fronts tudesques quelques-unes de ces physionomies enjouées, dont la naïveté narquoise et l'inexprimable cachet de baclauderie et de finesse décèlent h; vrai Parisien.

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