‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 25 sur 50 · A IX EN SAVOIE · texte numérisé non relu

A IX EN SAVOIE

Cette désignation ne m'apprit rien.

— Comment, vous; Français, me dit-on, vous oc connaissez pas le fameux Jacotot?

— Absolument pas. répondis-je.

— Le fameux Jacotot d'Alexandre Dumas?

— Encore moins.

J'avais, à ma honte, oublié ce type piquant des Impressions de voyage. Mon ignorance parut scandaliser beaucoup. Je cherchai vainement à pénétrer ce qui, dans la personne de M. Jacotot, avait pu se recommander aux pinceaux et à l'album du plus fécond des... narrateurs. Je n'aperçus rien, et ne pus attribuer qu'à la puissance du génie I-européenne renommée de M. Jacotot, que de candides visiteurs viennent encore, après vingt ans, sur la foi de M. Dumas, contempler dans l'exercice majestueux et muet de ses fonctions, au milieu de tous ses Incas.

Toujours méprisant l'art de la transition, je saute des admirateurs de M. Jacotot aux ânes d'Aix. Ces utiles quadrupèdes, fort répandus à Aix, y sont très-instamment recommandés comme vébicules hygiéniques. Leurs paisibles mœurs, la sûreté et la douceur de leur allure, et leur jarret infatigable, les rendent précieux et quelquefois indispensables dans les courses de montagnes. Aussi leur succès est-il grand. Ces nobles pachydermes s'enorgueillissent d'une race pure et sans mélange de roture; ils ont leur stud-book, se piquent, comme le mulet, d'une généalogie qui se perd dans la nuit des temps, et je ne sais même pas s'ils ne prétendent pas faire remonter leur auteur jusqu'à Asinus Pollio. Ils paraissent périodiquement — comment dirai-je? — sur Yonodwme; et l'une des distractions les plus imprévues de la vie thermale à Aix est,

sans conteste, une course crânes exécutée dans la saison selon toutes les règles du turf.

Mais ce qui rend incomparable le séjour de cette ville d'eaux, ce sont les alentours, les buts d'excursion voisins. Où trouver des promenades capables de soutenir le parallèle avec le voyage de Genève, celui de Chamounix, du mont Blanc, de Grenoble, de la Grande-Chartreuse, de Chambéry et des Charmettes, d'Annecy, du lac du Bourget, sans compter tant de châteaux, de ruines, de cascades, de monastères, dont le moindre serait, dans une nature moins riche, le but de mille pèlerinages?

Une journée à peine sépare Aix-les-Eaux des plus distantes de ces merveilles. Mais, pour nous circonscrire, car il le faut, nous nous bornerons au pourtour immédiat, à la banlieue, pour ainsi dire, de cette heureuse ville thermale, et notre tâche sera encore assez complexe et assez grande.

Et d'abord , l'admirable lac du Bourget , dont le principal port est à dix minutes de la ville, nous appelle comme le but favori et journalier des promenades des baigneurs. Dominée par le mont du Chat, où la tradition prétend qu'Annibal opéra son premier passage dans le pays des Allobroges, marchant sur Rome (avant Jésus- Christ, l'an 229), cette nappe d'azur s'étend longitudinalement entre deux haies de crêtes décharnées qui surplombent à pic, sur un parcours de plusieurs lieues, sans cesse sillonné par d'élégants esquifs et des bateaux à vapeur qui la relient avec Lyon et le Midi par le haut Rhône. Malgré sa limpidité, le calme apparent de ses eaux, elle est sujette à des tourmentes et à des orages subits d'autant plus dangereux: parfois, que les points d'atterrissement y sont plus rares. Les nuits d'été, des barques mys-

Al\ Efl SAVOIE. 197

térieuscs la parcourent, d'où s'élèvent des instruments et des voix, disant au ciel et aux échos de la montagne tantôt les chants de ritalie, tantôt l'hymne mélodieux de Lamartine et de Niedermcyer, qui fut inspiré par ces beaux lieux.

0 lac! l'année à peine a fini sa carrière, ESt près des flots chéris qu'elle devait revoir. Regarde) je viens seul m'asseoir sur celle pierre On In la vis s'asseoir !

fu mugissais ainsi sous ces roclies profondes; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les eicux. Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux!

Si le lac de Genève appartient à Rousseau et par droit de conquête et par droit de naissance, on peut dire sans emphase poétique que celui du Bourget est tout à Lamartine. Son nom, celui d'Elvire, en sont dès aujourd'hui et en seront inséparables. C'est une conquête dont nous le félicitons plus que de ses récentes acquisitions sur le territoire ottoman. Ici, ce n'est qu'un son, une ombre; làbas, c'est un vaste domaine, ce sont des toits, des champs fertiles; mais cette ombre sera vivante et ce son vibrera toujours, tandis que toits, champs , domaines, auront perdu et désappris le nom français de leur éphémère seigneur.

H est intéressant de rechercher comment cette inspira-

tion sans modèle prit naissance comme la fée, comme le fantôme des eaux, autour de ces ondes transparentes, au sein de ce lac enchanté qu'effleure notre barque inclinée sous son dais, sous sa vergue pavoisée. Le poëte lui-même a satisfait l'élan et justifié les on dit de l'admiration publique dans la nouvelle édition qu'il a publiée de ses œuvres : « Voici, dit-il, à quelle occasion j'écrivis ces vers (treizième Méditation). Mes deux amis, MM. de Virieu, Vignet et moi, nous nous embarquâmes, un soir d'orage, dans un petit bateau de pêcheur sur le lac du Bourget. La tempête nous prit et nous chassa, au hasard des vagues, à trois ou quatre lieues du point où nous nous étions embarqués. Aprèsnous avoir ballottés toute la nuit, les flots nous jetèrent entre les rochers d'une petite île, à l'extrémité du lac. Le sommet de l'île était surmonté d'un vieux château flanqué de tours et dont les jardins, échelonnés en terrasses unies les unes aux autres par de petits escaliers taillés dans le roc, couvraient toute la surface de l'îlot. Ce château était habité par M. de Cliâtillon, vieux gentilhomme savoisien. 11 nous offrit l'hospitalité; nous passâmes deux ou trois jours dans son manoir entre ses livres et ses fleurs. M. de Cliâtillon menait depuis quinze ou vingt ans une vie d'ermite dans celte demeure. Il sentait son bonheur et il le chantait. Il avait écrit un poëme intitulé : Mon lac et mon château. C'était l'Horace poétique de ce Tibur sauvage. Ses vers ne manquaient ni de grâce ni de sentiment : ils réfléchissaient la sérénité d'une âme calmée par le soir de la vie, comme son lac réfléchissait luimême son donjon couronné de lierre, d'espaliers et de jasmin. Il était loin de se douter qu'un de ses trois jeunes hôtes était lui-même poëte sous ses cheveux blonds. Il fut heureux de trouver en nous des auditeurs et des apprécia-

\l\ EN SAVOIE. 100

teurs de sa poésie; en trois séances, après le souper, il nous lut tout son poë'me. Quand noire bateau fut radoubé, nous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. À quelques joues de là, je lui renvoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Seyssel et qui passait au pied de son île, ces vers. » C'était WLacl

Moi aussi, humble écrivain, ce fut avec deux compagnons, deux jeunes hommes à l'âme généreuse, au cœur français et sympathique, que je m'embarquai sur le Lie, non par un SOIT d'orage, mais par une admirable matinée de printemps. Nous nous rendions à Haute-Combe, le Saint-Denis, la solennelle et poétiquè sépulture des rois de Sardaigne. Haute-Combe est un monastère fondé de temps immémorial sur la rive ouest du lac, à l'entrée d'une vallée haute (comme le nom l'indique du reste) qui apparaît comme une oasis verdoyante aux lianes abrupts et arides de la montagne qui ceint le lac. Haute-Combe est le but chéri et nécessaire de la première promenade des baigneurs d'Aix en Savoie. Dévasté comme les nôtres propres en 1 795, ce couvent de bénédictins fut restauré splendidement par l'avant-dernier roi de Piémont, Charles- Félix, quiyrepose. Voici comment je fus conduit à le visiter, bien que non baigneur de la saison thermale. Je me trouvais à Chambén sans >onger à rien de semblable. Les temps ne le permettaient pas (avril 1848), lorsqu'un habitant de l'hôtel où j'étais descendu, un parfait, aimable et élégant gentleman, m'aborda pour me demander si je connaissais Haute-Combe.

Sur ma réponse négative :

« Oh! me dit-il, vous ne pouvez vous dispenser de cette visite. Je regrette de ne pouvoir vous y accompagner ; j'y

ai quelques amis, ccmtinua-t-il en souriant; mais je dois me rendre en France (car je suis Français), où les élections m'appellent (les premières élections par le suffrage universel). A défaut de ma compagnie, je puis vous offrir une lettre d'introduction auprès des pères, grâce à laquelle j'ai l'espoir que vous serez bien reçu. » J'acceptai avec empressement.

Quand ce brillant et cordial gentleman se fut retiré, j'appris de l'hôte que c'était un des pères de Haute-Combe, ïl allait voter en Vendée. Cela fait, il viendrait reprendre sa vie contemplative, et studieuse, et pieuse, sur la Combe fortunée, bien qu'aride, où s'élève son monastère. A une telle invitation, je n'avais garde de manquer. Je vis Haute- Combe, séjour gothique et romantique s'il en fut, mais trop neuf. Les pères ont pour mission d'étudier, de contempler, de veiller et de prier sur les tombes des souverains qui se sont commis à leur garde. Des revenus modestes, mais suffisants, joints aux produits des terres de la Combe, leur permettent de soutenir hospitalièrement, dignement, leur rang dans la chrétienté. Ils nous reçurent à merveille ; nous offrirent leur meilleur vin ; nous conduisirent au haut de leur observatoire, d'où la chaîne des Alpes apparaît avec des développements prestigieux ; nous firent admirer dans le plus grands détail les objets d'art, joyaux, peintures et sculptures, dont la munificence du roi Charles-Félix et de son successeur ont doté leur magnifique monastère. Je L'ai dit, il ne manque à toutes ces merveilles que deux ou trois siècles ençà. On n'y saurait reprendre qu'un peu trop de jeunesse, beau défaut pour l'homme, fâcheux pour les statues et les ogives. On peut dire que Haute-Combe, le nec plus ultra, le summum du pastiche, est le dernier des monastères.

Page 1