‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 26 sur 50 · A1X EN SAVOIE · texte numérisé non relu

A1X EN SAVOIE

Je voudrais maintenant conduire le lecteur à Ghambéry et aux Char mettes ; je voudrais lui faire à mon tour, comme je les ai reçus moi-même, les honneurs de cette ville élégante, paisible, religieuse, aristocratique, où commence pourtant à bouillonner ça et là le ferment révolutionnaire; je voudrais le mener dans ce pli de montagne où Jean-Jacques m'est apparu tout entier au bord du ruisseau qui gronde et qui roule dans le ravin, dans la maisonnette rustique et solitaire où il passa les plus beaux ans de sa jeunesse, de moitié entre Claude Anet et la pauvre madame de Warens, peinte en Omphale, blonde, courte, ramassée, telle qu'il l'a dépeinte, aux pieds de laquelle lile un Hercule qui n'a aucun trait commun avec l'auteur des Confessions; je voudrais lui montrer ce jardin de curé et cette tonnelle des Charmettes, où se sont écoulées, au sein de la plus coupable innocence, de si joyeuses aprôsdînées, où tant de fois on prit le café et les fraises avec ces cris de joie et de sensualité qui n'appartiennent qu'à Rousseau; je voudrais exhiber la grosse montre d'argent encore accrochée à un clou, le clavecin, la table à écrire. Mais à quoi bon? Laissons au lecteur les douces surprises de ce pèlerinage dont il ne peut se dispenser et suivons Jean-Jacques à ces fameuses Echelles, véritables portes de fer de la France et de la Savoie.

A ce passage, situé à peu près à égale distance deChanibéry et du pont de Beauvoisin, frontière de France et de Savoie ; à ce passage, dis-je, se rapporte l'une des plus délicieuses pages de Rousseau. Nous le laisserons le décrire : « Faire route à pied par un beau temps dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour objet de ma course un objet agréable (madame de Warens), voilà de toutes les manières celle qui est le plus de mon goût...

m LA VIE DES EA I X.

J'eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéry. Non loind'unemontagne coupée qu'on appelle le Pas-de-l'Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l'endroit appelléChailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs; cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu'ils me font tourner la tête, et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté!...

« Plus près de Chambéry, j'eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je v is de mes jours. La montagne est tellement escarpée, que l'eau se détache net et tombe en arcades assez loin pour qu'on puisse tourner entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais, si l'on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus; car, à cause de l'extrême hauteur, Peau se divise et tombe en poussière; et lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, bientôt on est tout trempé.

c Enfin, je la revois!... » — Je ne l'ai pas revue; mais j'ai franchi, comme Piousseau, le sombre passage des Échelles avec les mêmes sensations, à part la volupté du tournoiement de tête. Comme lui, j'ai été trempé pour avoir voulu m'approcher de la bizarre cascade.

Le salon d'Aix contient un beau portrait équestre du roi régnant de Piémont, Victor-Emmanuel. Ce portrait est un souvenir d'une récente visite que ce jeune souverain a faite à la ville thermale, où il a été accueilli avec une

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