‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 27 sur 50 · AIX EN SAVOIE · texte numérisé non relu

AIX EN SAVOIE

effusion de bon augure pour la prospérité et la durée de son règne. Le portrait équestre convient à ce jeune prince, l'un des meilleurs cavaliers, dit-on, de son royaume, comme il s'en est montré l'un des plus braves soldats dans cette guerre désastreuse de l'indépendance italienne. Victor-Emmanuel avait de qui tenir. Quand on compte dans ses aïeux, depuis seulement deux siècles, le prince Eugène de Savoie, Philibert-Emmanuel, le brave et malheureux Charles-Albert, on est tenu d'être citoyen et soldat; le mépris de la vie et même de la pourpre devient une vertu vulgaire, mais d'une de ces vulgarités qui n'excluent ni la noblesse ni l'héroïsme, et qui donnent des droits éternels à la reconnaissance des hommes. Le jeune souverain Victor-Emmanuel est roi constitutionnel : un tel rôle est facile et môme glorieux à qui veut l'accepter franchement. Il paraît l'avoir compris. Ses États sont le seul asile des débris de la patrie italienne. C'est assez dire qu'il a droit, à ce titre et comme notre allié, au respect et aux sympathies de la nôtre.

Je revenais de faire un tour en Hollande. J'avais pris le lUiin ou le Waal à Nimègue, et j'étais remonté par bateau à vapeur jusqu'à Cologne. De là, après un jour passé à visiter le Dom et toutes ses merveilles, je m'éloigne à

1 J'ai demandé d'avance pardon au lecteur pour la diversité d'allures qu'il trouverait dans les chapitres de ce livre. Mon but, comme on le voit bien, n'a pas été défaire un traité didactique des eaux thermales, mais bien de montrer, par quelques esquisses, le côté mondain, pittoresque, élégant ou passionné, de la vie toute spéciale qu'on y mène. Dans les eaux où Ton joue, comme à Aix-la-Chapelle, le jeu est la grande affaire : l'amour et la santé ne viennent qu'après. On me permettra donc d'encadrer les détails que j'ai à donner sur le berceau cl la tombe du grand empereur Charlemagne dans une histoire d'hallucination au jeu, histoire bizarre, j'en conviens, invraisemblable, je l'avoue, et pourtant très-vraie, — comme toutes les histoires. Je ne demande pas, au reste, précisément à être cru sur parole. Que le lecteur essaye seulement de la recette de lord S..., et il en verra bien d'autres.

AIX-LA-CHAPELLE. k205

regret de la cité rhénane. Comme dédommagement, je me promets au moins de dépenser quelques jours à Aix-la- Chapelle, où m'attire un secret penchant. Les résolutions de ce genre sont celles dont l'accomplissement me coûte le moins en voyage.

Au petit jour, je suis à l'embarcadère du chemin de fer et je prends place dans un waggon cosmopolite, au grand complet. Toute l'Europe y était, je crois, représentée, circonstance peu rare, au surplus, dans les véhicules et les tables d'hôte de ces terrains neutres et de ces lieux de transit continuel si chers aux voyageurs, qu'on nomme la Prusse rhénane et la Belgique. J'avais en face de moi un Anglais, un Hongrois et un gros Allemand d'Elberfeld. Tous trois, les deux premiers surtout, semblaient aller de compagnie et formaient un cénacle assez loquace, moins l'Anglais, toutefois, qui n'ouvrait guère la bouche que pour de très-courtes répliques; mais le noble Magyar parlait pour deux et demi au moins, ce qui refaisait l'équilibre. Leur conversation avait lieu en français, ainsi qu'il arrive entre gens de nationalité diverse. Le pays étant plat et de fort peu d'attrait, si ce n'est aux approches d'Aix, je n'avais rien de mieux à faire que d'écouter indolemment, comme c'est assez mon usage. J'écoutai donc, et je prêtai nonchalamment aux discours de mes compagnons uneoreille engourdie par le mouvement soporiiiquo de la route.

L'Anglais et le Hongrois revenaient d'Orient, où ils avaient fait connaissance; et le magnat aimait à raconter à l'Allemand les phases de leur odyssée, prenant de temps en temps à témoin l'insulaire, qui approuvait plutôt du geste que de la voix.

Voici l'une des anecdotes qu'il narra et qui eut le don

de me tirer soudainement du demi-sommeil où la vapeur m'emportait mollement plongé.

— Il faut, dit-il, que je vous conte un beau trait de lord

S (son compagnon de route), un trait de générosité,

de grandeur d'âme sans égale.

— Oh ! fit milord du même ton que s'il se fût agi d'un autre.

— Imaginez-vous que, traversant naguère une province d'illyrie (le Hongrois la cita, mais j'en oublie le nom), nous arrivons un soir pour prendre notre gîte à l'entrée d'une ville aux portes de laquelle se trouvait une grande foule. Une potence était dressée : on venait d'y suspendre un homme.

— Pour quel crime?

— Je n'en sais rien, et peu m'importe. Que croyez-vous que fit milord?

— Ma foi, je ne devine pas.

— Il tira son couteau de voyage, fendit la foule, monta résolument sur la plate-forme d'où venait d'être lancé le patient, et là, avant qu'on eût le temps de s'opposer à son action, coupa la corde, si bien que le pendu retomba bruyamment sur ses pieds, ayant eu plus de peur que de mal; il était à peine étourdi, car le nœud n'avait pas coulé : dans ces pays arriérés, ils ne savent pas graisser les cordes.

— En aucune façon... Et qu'est-ce qui advint?

— Une bagarre épouvantable! Bourreau, juges, soldats et assistants étaient d'autant plus furieux, que cet homme, n'étant pas condamné à la potence jusqu'à ce que mort s'ensuivît, se trouvait quitte et affranchi de toute dette envers la justice, ainsi qu'on me l'apprit ensuite : il suffisait pour cela que la corde rompît, fût coupée, fléchît,

manquât enfin par une cause quelconque. C'est la coutume du pays.

— Vous saviez donc cela, milord? dit F Allemand. Lord S..... fit un signe négatif.

— Nullement, reprit le Hongrois. Milord n'avait pas réfléchi. Il avait uniquement cédé à un mouvement d'humanité.

Ici, nouvelle dénégation muette opposée par lord S,»..;

— Il faillit nous en coûter cher, à lui surtout. Tous ces hraves gens, irrités de se voir échapper qui sa proie, et qui son spectacle, se jettent sur lui comme des forcenés, l'accablent d'injures en dalmate...

— Je ne comprenais pas ! interrompit milord avec un flegme adorable.

— Le tirent par ses habits, les mettent en lambeaux, et menacent, en un mot, de lui faire un très-méchant parti ; car, si la loi défend de rependre les pendus, ou, pour mieux dire, les dépendus, elle ne défend pas, ou du moins n'empêche pas d'assommer sur la place quiconque se mêle d'entraver les arrêts de dame justice.

— Der Teufel! fit TElberfeldois.

— Enfin nous réussîmes à nous tirer de là, mais non sans peine. Milord lâcha les mots magiques d'argent et de réparation. Aussitôt la furie populaire se calma. Lord S. ... compta séance tenante cent guinées au chef de police qui dirigeait l'exécution. On lui en demandait cinquante pour les parents de la victime, qui n'en auront jamais un sou ; mais, par une originalité qui est bien dans son caractère et qui l'honore, il en voulut donner cinquante autres...

— Et pour qui ?

— Pour le pendu, qui eut ainsi double agrément : celui

d'échapper à la corde et de ressusciter cinquante fois plus riche qu'il n'avait été de sa vie. Et voilà, je l'espère, ce qu'on appelle payer de sa personne et de sa bourse. Que dites-vous d'un pareil trait?

— Sublime, magnifique! dit l'Allemand. Milord est vraiment magnanime!

— Du tout, fit dans ses dents l'héroïque insulaire. C'était une petite fantaisie à moâ. Depuis longtemps je désirais avoir une corde de pendu, et je avais saisi le opportunité... voilà toutteî...

— C'est juste, reprit le Hongrois. J'oubliais de vous dire que milord, pour tout dédommagement, demanda au pendu sa corde; et je dois ajouter, pour être véridique, que celui-ci agit en homme reconnaissant et la lui céda volontiers.

A ce récit original, d'autres succédèrent, car le Magyar était vraiment intarissable. Je ne les redirai point, j'avais cessé d'être attentif. Nous franchissions à ce moment une série de longs tunnels, et, sortant des plaines du Rhin, nous traversions une contrée merveilleusement pittoresque. Je devins dès lors tout yeux pour cette succession de plaines, de coteaux admirablement boisés, de ruines et de châteaux gothiques, de riantes villas et d'usines monumentales qui fait de cette terre un pays enchanté et se poursuit, sur une ligne de plus de trente lieues, jusques et par delà la ville impériale dans le beau pays liégeois.

Trop peu d'instants après, nous étions arrivés. Je perdis au débarcadère mes compagnons de route, occupés, comme moi, qui de ci, qui de là, à inventorier leurs bagages, et me fis conduire, selon l'indication qu'on m'avait donnée à Cologne, à Nuelens-flûtel, une fort bonne hôtel-

lene-restauration, située dans le quartier le plus beau de la ville, en face de la fontaine Élise.

11 était de bonne heure encore. Malgré la saison avan cée, il faisait un ciel magnifique. Je pris à peine le temps de déjeuner, et m'en fus visiter la vieille cité chère au grand empereur d'Occident. Gomme je sortais de Nuelens, un guide s'offre à moi d'un air si engageant, que, malgré mon aversion systématique pour ces sortes de perroquets officieux, j'accepte ses services, du reste tarifés par lui au taux fort raisonnable d'un demi-thaler.

Nous commençons, suivant l'usage antique et solennel, par faire le tour de rigueur aux alentours de la ville. Nous allons à Borcette goûter les eaux thermales et admirer le viaduc : puis au Frankenberg, et puis au Louisberg, une délicieuse montagne de plaisance, avec kiosque, restauration, café et tout ce qui s'ensuit, où l'on va boire (pas de l'eau), chanter, rire, faire la sieste et la conversation avec les belles dames. Que ne puis-je vous faire passer devant les yeux et dans le cœur, comme je la ressens encore, toute la féerie de cette riche nature germanique qui fut française! Mais j'y renonce : la nature ne m'a point créé des" criptif ; je n'ai jamais été partisan, et pour cause, des paysages à la plume.

Du Louisberg, d'où l'œil s'étend dans un immense panorama sur trois royaumes, — sont-ce bien encore des royaumes? — oui vraiment, la Hollande, la Belgique et la Prusse, — nous allons visiter un piètre monument qui consacre, sur une éminence voisine, un assez triste souvenir. C'est celui du serment fédératif que firent, en 1814, sur ce mamelon écarté, les trois potentats alliés, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, de poursuivre jusqu'à extermination le Charlemagne des

temps modernes et d'écraser l'aigle impériale. Une façon de pyramide ou d'obélisque surmontée de ces trois têtes dans un complot, sculptées en marbre, rend témoignage et porte le millésime de cette conspiration couronnée, qui ne vaut pas celle des trois Suisses assurément, ni pour l'inégalité de la lutte, toute au profit des conjurés, ni pour les périls de l'entreprise, ni pour la noblesse du but.

Comme nous rentrions en ville et traversions le Compesbad, tout auprès de la promenade du Bend, un assez vaste bâtiment à l'italienne Irappe mes yeux. Un étalage de gravures et une restauration en occupent le bas. (Je commence maintenant à comprendre le pourquoi politique qui fait que messieurs les Germains s'obstinent partout à écrire restauration pour restaurant.)

— C'est ici que monsieur passera la soirée? me dit soudain mon cicérone.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Belle maison! n'est-il pas \rai, monsieur? C'est la Nouvelle-Redoute .

— Eh bien?

— C'est ici que l'on joue! Monsieur veut-il donner un coup d'œil tout de suite?

Comme je n'ai nulle intention de passer ma soirée au jeu, pour des raisons majeures que je déduirai ci-après, s'il en est besoin, et que pourtant il me peinerait de quitter Aix-la-Chapelle sans avoir visité une si belle maison, comme la qualifie l'enthousiasme de mon guide, j'accepte la proposition à titre de mezzo termine.

— Va pour le coup d'œil ! je le risque, dis-je à mon cicérone, entrons!

Nous montons au premier étage et nous nous trouvons dans un Frascati décoré avec une magnificence lourde et

mélancolique, où le goût ne le disputait point au luxe. La roulette y tenait déjà cour plénière, mais ralliait peu de fidèles. 11 faut aux vrais joueurs le feu des lumières et le poison de l'insomnie. Deux croupiers tenaient la banque; leur physionomie me frappa : l'un d'eux, long, maigre, sec, osseux, avait le nez proéminent et la mine atrabilaire — un peu plus j'allais dire patibulaire, et je m'en accuse à la face d'Albion tout entier — du grand Wellesley, duc de Wellington, avec lequel son galbe offrait réellement une très-grande ressemblance. L'autre, gros, court, chauve, ignoble, avait la face plate et le front déprimé des batraciens : on eût dit, à le voir avec son cuir jauni et son museau ratatiné, d'une grenouille conservée que Ton vient d'extraire tout fraîchement de son alcool. Ces deux hommes avaient quelque chose de farouche et d'ennuyé qui est le propre des gens de leur profession; mais leur maussaderie et la dureté empreinte dans chaque pli de leur visage me parurent enchérir sur l'humeur rogue et morne que l'on trouve chez leurs pareils.

Le long râteau que chacun d'eux manœuvrait sur le tapis vert voyageait presque dans le vide; ce n'était pas l'heure du jeu, et ils eussent pu se dispenser d'articuler à chaque coup leur monotone : Rien ne va plus! car visiblement rien n'allait et ne pouvait aller encore.

Aussi ne fus-je pas peu surpris, en jetant un coup d'œil sur la galerie de pontes clair-semés et inactifs qui entouraient la table, d'apercevoir mes trois compagnons de voyage, le Hongrois, l'Allemand et l'Anglais, gravement assis devant la banque et piquant, selon l'expression consacrée, c'est-à-dire tenant une carte et une épingle dont ils se servaient pour constater, l'une trouant l'autre, le nombre et la succession des coups divers de noire, de

rouge, de passe f de manque, etc., mais ne risquant pas à eux trois, pendant un gros quart d'heure que je séjournai là, la centième partie d'un groschen.

Je m'approchai d'eux : le Hongrois me fit un signe de reconnaissance.

— Gagnez-vous? lui dis-je en riant.

— C'est selon, fit-il; mais ne raillez point. Je ne suis qu'un profane ; mais vous voyez en mon voisin, continuat-il montrant lord S..., un des plus intrépides et des plus beaux joueurs qui aient jamais tenté Yalea sur aucun des grands tapis de l'univers. 11 ne veut pas jouer ce matin. Il se borne à prendre des notes pour ce soir, et nous l'aidons, monsieur et moi, dans cette besogne; il est d'une humeur massacrante.

En effet, milord paraissait singulièrement assombri.

— Que lui est-il donc arrivé ? demandai-je.

— On lui a égaré une certaine cassette qui lui tient grandement au cœur : il ne s'en sépare jamais.

— Où l'a-t-il perdue?

— Au chemin de fer.

— Il la retrouvera.

— Je l'espère. Voyez s'il est ému pourtant!... ah ! ah î... la banque n'a qu'à se bien tenir ; lord S... lui déclare la guerre ; il vient de se piquer au jeu.

— Comment cela ?

— Voyez plutôt.

C'était littéralement vrai. Une gouttelette de pourpre tachait le doigt du gentleman. En piquant sa carte, il s'était, par un mouvement convulsif, plongé l'épingle dans l'index, mais il ne paraissait point s'en apercevoir.

Cette passion singulière dans un simulacre de jeu m'étonna; mais, n'ayant aucun motif particulier d'approfon-

dir cette bizarrerie britannique, je quittai, au bout de peu d'instants, la salle et la Nouvelle-Redoute. J'en avais assez vu pour mon goût personnel, et je comptais n'y plus revenir; mais le voyageur propose, et le caprice, aidé de l'imprévu, dispose.

En quittant la Nouvelle-Redoute, nous achevons notre tour intramuros. Mon guide me montre tout d'abord, chemin faisant, une maison que ne distingue aucune beauté particulière, aucun signe caractéristique; mais... l'Empereur s'y est baigné! — Voilà le grand mot prononcé. — Il est incroyable à quel point les moindres pas, les moindres actes de cet homme ont imprimé partout une puissante trace. Il y aurait un long article très-curieux el digne d'intérêt à faire sous ce titre : Napoléon touriste. Je signale en passant ce sujet à M. Emile Marco de Saint- Uilaire.

Nous entrons à Saint-Nicolas pour voir un bel autel de bois sculpté et au-dessus trois tableaux authentiques de Rubens, mais non pas les meilleurs du maître : un Christ en croix, une Descente de croix bien inférieure à celle d'Anvers, et un Christ mort sur les genoux de la Vierge. La touche lumineuse du peintre y saisit l'œil ; — mais la cathédrale nous attend avec de bien autres merveilles.

Il faut de la méthode et de la gradation en toutes choses. Mon guide ne me permettrait pas de visiter la cathédrale, si je ne consentais d'abord à accomplir la station de rigueur à l'hôtel de ville, flanqué de deux tours inégales

du plus beau galbe sarrasin. Mais, quoi qu'il fasse, je ne saurais donner mon admiration à la statue de Charlemagne, qui est censée décorer la grande place et s'élève sous le balcon du Stadthaus. 11 est permis de travestir un grand homme, et la caricature

a ses licences, mais

Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets.

J'étendrai cette observation aux détestables portraits historiques et aux risibles fresques mythologiques qui déshonorent dans l'intérieur de l'hôtel de ville la belle salle où se tint le fameux congrès, et qui, à ce titre, est la grande curiosité de l'édifice.

Dans une autre qui la précède se trouve, parmi beaucoup de tableaux médiocres, une grande toile de Martin de Voss. C'est un Jugement dernier. Je n'ai jamais admiré la manière de ce maître ; mais cette composition est une de ses meilleures, bien qu'elle pèche par des traits de mauvais goût et entre autres par l'exhibition de diables infiniment moins infernaux qu'ils ne sont grotesques. Le coloris rappelle celui de Michel-Ange, tel que nous l'ont transmis les injures du temps et l'humidité des murailles, et aussi le ton noirâtre, mais plein d'effet, des Byzantins. On dirait presque que M. Ghenavard s'est inspiré de cette toile clans sa peinture excentrique de YE7ifer, exposée il y a quelques années, et qui rappelle tout à fait la manière de Martin de Voss. Probablement ceci est, non une filiation, mais une analogie fortuite; car, s'il eût eu envie d'imiter, M. Ghenavard eût vraisemblablement choisi un modèle d'un goût plus sûr.

La cathédrale d'Aix est un morceau bizarre qui neman-

AIX-LA-CHAPELLE. 215 que pas de grandeur. C'est l'amalgame assez confus, mais imposant dans son excentricité môme, d'une belle rotonde byzantine (la chapelle fondée par Charlemagne) et d'une nef gothique de plan fort irrégulier. On y montre la chaise de marbre où fut place le grand empereur après sa mort et où voulut s'asseoir Frédéric Barberousse, lorsqu'il lit ouvrir le caveau dépositaire des ossements gigantesques (yrandia ossa) du glorieux fils de Pépin le Bref. L'église est peu ornée; sa principale richesse est une chaire sans égale, cadeau de je ne sais quel pape ; elle est en vermeil ciselé, semé d'onyx et d'agates d'une grosseur et d'un poids éuormes. Quelques tableaux de peu de prix, une copie de la grande Descente de croix de Rubens, voilà toute l'ornementation de la rotonde et de la nef. C'est à la porte de la sacristie que le voyageur doit frapper, s'il veut s'éblouir de merveilles incomparables. Aimez-vous les reliques? On en a mis partout. Et quels reliquaires, quelles châsses, quels joyaux! C'est pour éteindre la prunelle téméraire qui s'ose lever sur ces soleils de pierreries. Par exemple, il en coûte un thaï er (4 francs) pour être admis dans le sanctuaire et jouir de la vue de ce faste pieux, ce qui, par parenthèse, me semble être de la simonie au premier chef. Au reste, j'en suis peu surpris, et mon dilettantisme artistique a déjà dû compter plus d'une fois dans la patrie de Luther avec les saintes exactions du judaïsme catholique.

Va donc pour un thaler : on ne voit pas souvent un assemblage, que dis~je? un musée de reliques, tel qu'en offre aux regards des fidèles pourvus d'un écu de Prusse le chapitre d'Aix-la-Chapelle.

Les reliques sont de deux natures : il y a les grandes; mais celles-là, exposées seulement tous les sept ans dans

un pèlerinage solennel, sont invisibles, si ce n'est pour une (juantité de thalers à laquelle je n'ai ni l'envie ni la prétention d'atteindre. 11 ne s'agit de rien moins que des saints langes dans lesquels le Sauveur fut emmaillotté; du drap dit de saint Jean-Baptiste, dont on enveloppa le Précurseur après qu'il eut été décapité; de Y habit blanc que la sainte Vierge portait dans l'étable de Bethléem; delà toile dont le Rédempteur avait le corps ceint au Golgotha ; -— le tout, bien entendu, d'une authenticité et d'une conservation parfaites, garanties par maintes légendes et maints parchemins en due forme.

Voilà les quatre grandes reliques. Mais qui pourrait nombrer les petites, dont les moindres suffiraient à illustrer un diocèse ! Voici l'armoire : les ventaux en sont peints par Albrecht Durer. Un prêtre ou sacristain vêtu d'un surplis sale en tire et nous exhibe successivement, au milieu d'éclairs fulgurants provenant des ostensoirs et des escarboucles qu'il fait miroiter à nos yeux :

Le grand clou dont notre Sauveur fut attaché à la croix ;

Un morceau de la vraie croix;

Un radius de Charlemagne;

Un cubitus dudit empereur;

Le crâne dudit;

Son cor de chasse ;

Un bout de la corde dont les mains divines furent liées à la Passion ;

La ceinture de cuir dont se servait habituellement le Rédempteur pour lier sa robe;

Un morceau du roseau, sceptre dérisoire, qui fut placé entre ses mains ;

Un morceau de son saint suaire;

AIX-LA-CHAPELLE. t217

Un fragment de Y éponge qu'on lui présenta imbibée de fiel ;

Une épine de la couronne; La ceinture de la sainte Vierge; Le bras du vieux saint Simeon ; De Yhuile qui coula miraculeusement des os de sainte Catherine;

De la terre imbibée du sang de saint Étienne ; Des ossements de Zacharie; Une dent de l'apôtre indien saint Thomas; Des cheveux de saint Barthélémy; L'occiput de saint Anastase ;

Un tibia de saint Spéa, etc.. etc.; j'en passe, et non des moins illustres.

L'avouerai-je? pendant cette exhibition, durant celte énumération faite à peu près du ton dont un Curlius de village fournit vingt fois par jour Y explication traînarde de ses personnages de cire, ma pensée se portait involontairement sur le Martyrologe du compère Matthieu, si hien qu'à toute minute je m'attendais à voir paraître la fressure de saint Barnabe et les rognons de saint Pancrace. Je dus me contenter d'une dent de sainte Catherine, des cheveux de saint Jean-Baptiste et d'une côte de saint Étienne. C'est quelque chose, et je confesse que j'en eus bien pour mon thaler.

Revenons à Nuelens-Hôtel. La cloche du dîner retentit, et la grande salle basse se remplit déjà de convives. Pendant qu'on nous sert, je procède à l'inspection du local. Parlez-moi des aubergistes allemands pour être les patrons des arts ! La salle à manger de M. Nuelen est un petit musée. Voici un bon tableau de fleurs qui rappelle Gérard

Seghers, et un paysage dans le style du célèbre M. Kokkoëk. Ce grand artiste me poursuit depuis mon entrée en Hollande; j'en ai tant joui, qu'actuellement je ne puis le voir en peinture. Irrésistiblement je tire mon crayon de mon calepin et j'écris au-dessous du cadre : « Je fais peu K de cet artiste. »

Tandis que j'accomplis sournoisement cette boutade, il serait plus juste dédire cette gaminerie épigraphique, une main me frappe sur l'épaule.

Je me retourne et vois devant moi le Hongrois, avec ses deux inséparables, lord S... et le gros Elberfeldois.

Il était écrit que je trouverais ce trio partout sur mon chemin, ni plus ni moins que les plats d'épinards de M. Kokkoëk...

Le Magyar, homme très-poli et très-civilisé pour un cousin des Turcs et un proche parent des Huns, m'offrit de prendre place à côté d'eux à table, ce que je fis trèsvolontiers. Le dîner, qui fut plantureux et digne du renom gastronomique de la bonne et nourricière Germanie, n'offrit nul incident digne d'être cité, si ce n'est un courtois échange de Champagne et de claret entre mes compagnons et moi.

Après le dessert, milord, qui paraissait joyeux (il avait retrouvé sa cassette), se départit de son formalisme natif et de sa roideur anguleuse au point de m'inviter, moi étranger, Français, non régulièrement introduit, à venir prendre le café (qu'il avait substitué au thé en Orient), et fumer une pipe turque dans son petit appartement, to lus parlour. J'acceptai avec l'empressement et la reconnaissance que comportait vraiment un honneur aussi insolite; et peu d'instants après nous étions étendus tous les quatre dans des fauteuils, faute de divans, et nous aspirions les

AIX-LA-CHAPELLE. 219 vapeurs d'un excellent tabac de Smyrnc dans le parloir de lord S...

Un guéridon placé devant nous supportait, avec des cabarets et des caves de liqueurs, la fameuse cassette dont la possession ou l'absence avait le privilège d'exercer un effet si prépondérant sur le moral (temper) de son propriétaire. Le bienveillant Hongrois mêla montra du doigt, et, lisant ma curiosité dans mes regards, me dit tout bas de prendre patience, et que mon désir serait bientôt satisfait.

En effet, le café pris, lord S... s'approcha sans mot dire du guéridon, s'arma d'une petite clef d'or qu'il prit à sa chaîne de gilet et l'introduisit dans la mignonne serrure de la cassette.

Le cœur me battait, je l'avoue. Je m'attendais à voir étinceler un trésor auprès duquel le reliquaire tout entier d'Aix-la-Chapelle ne serait rien... un fouillis de perles de Cléopàtre miraculeusement échappées au vinaigre, quelque pendant du grand Mogol ou quelque rival du Sancy... une bonbonnière toute d'une émeraude, comme celle de Monte-Christo... quelque chose enfin d'asiatique, de prestigieux, d'impossible. — Quelle perte matérielle autre que celle peut-être d'un million de livres sterling pourrait émouvoir le flegme d'un grand seigneur britannique?...

Ainsi pensais-je. — Vous rappelez-vous ce trait ou ce conte historique d'un grand vizir du sofi de Perse, le vertueux Ali, berger dans sa jeunesse et à qui plus d'une fois les hommes firent regretter ses moutons, accusé par ses ennemis d'avoir dilapidé les épargnes publiques et de recéler des trésors incommensurables dans certain coffre qu'il ne manquait pas de visiter au moins une fois chaque jour? Le sofi prévenu ordonne l'ouverture de cette tirelire Isuspecte. Ali) se jetant à ses pieds, le conjure de lui épar-

gner cette douleur et semble faire ainsi l'aveu de ses concussions; le sofi irrité insiste; déjà les envieux triomphent, quand Ali, se déterminant à obéir, et faisant sauter le couvercle du coffre-fort, met à nu pour toute richesse... un hoqueton, une saie rustique, une panetière, une boulette et tout ce qui constituerait l'uniforme d'un berger- Watteau au bal de l'opéra de Perse... si l'on pouvait être Persan !

Ce coup de théâtre, qui me frappa beaucoup jadis, se renouvelle pour moi à l'ouverture de la mystérieuse cassette de lord S... Il joue pour moi le rôle d'Ali; et moi, je tombe, hélas! à l'état d'envieux ou de sofi désappointé.

Autopsie faite du galant nécessaire de voyage à coins dorés, qu'on dirait être un produit d'Aucoc ou de Tahan, il ne contient ni perles, ni diamants, ni émeraudes, ni habits de berger, ni cosmétiques, ni menus ustensiles de toilette, comme on aurait pu du moins le supposer d'après sa forme; mais, ô déception ! ô surprise! simplement une corde toute neuve et d'un chanvre tout frais odorant comme si l'alouette y faisait encore sa nichée. Cette corde, qui était de la grosseur du doigt, paraissait assez longue et s'enroulait autour d'un compotier de cristal vert, qui formait, avec ce joyau singulier, tout le mobilier de la cassette.

L'insulaire prit le vase de cristal, l'éleva en l'air avec la solennité d'un officiant qui dit l'Offerte, resta quelques instants silencieux, paraissant avoir oublié l'univers; puis, sortant de sa rêverie, s'écria emphatiquement, comme se parlant à lui-même et dans sa langue maternelle :

« Vvecious jewel, since thon art so luckihj to me back

given, I wiil partake thee to-day ivith those two friends, and even with this young passenger 1 / »

En disant ces mots, il tira d'un étui en maroquin caché au fond de la cassette de petites spatules en vermeil, ouvrit le compotier avec précaution, et y puisa pour chacun de nous un peu d'une substance verdâtre et assez peu appétissante qu'il nous présenta, et à moi le premier, cérémonieusement.

J'allais refuser. Le Hongrois, qui avait toutes mes sympathies, me fit signe de prendre ce que m'offrait lord S...; et, ingérant très- lestement sa cuillerée de cette mixture singulière, m'apprit ce qu'il en fallait faire, en m'ôtant toute défiance.

La curiosité m'entraîna à l'imiter : le goût de cette drogue, bien qu'un peu pharmaceutique, n'avait rien de désagréable;, il rappelait assez la saveur de certaines confitures ou pâtes des îles dont je n'ai jamais fait grand cas. Le régal pour moi fut donc mince; et, m' évertuant à pénétrer le secret de cette galanterie fort bizarre, j'en vins à craindre sérieusement que mon noble hôte, avec sa cassette, sa corde et sa gelée-pistache, n'eût tant soit peu l'es prit troublé, — et aussi ses deux compagnons.

— Voilà qui est bien, dit brusquement lord S... en serrant son compotier; directly, nous allons partir pour la Nouvelle-Redoute.

— Venez-vous? me dit le Hongrois.

— Non.

— Pourquoi pas?

1 :< Précieux trésor, puisque tu m'es si heureusement rendu, je veux aujourd'hui te partager avec mes deux amis, et même avec (;e jeune voyageur. » . >, »

Je m'étais attarde en Hollande bien au delà de mes prévisions : j'y comptais demeurer huit jours et j'y avais passé un mois. Or, la vie n'étant point bon marché à la Haye ni à Amsterdam, il suivait de là que ma provision de florins se trouvait fort épuisée, et qu'en additionnant livres, deniers, oboles, il me restait en poche à peu près de quoi regagner Paris via Liège, Namur et Valenciennes, sans trop me presser et sans trop me priver en route. Je ne fis nulle difficulté et ne me sentis nulle honte de confesser au Magyar le vrai motif de mon refus.

— Venez tout de même, me dit-il.

— Je crains la tentation du jeu.

— Eh bien, jouez !

— Je ne le puis. Je viens de vous dire pourquoi.

— Jouez, vous dis-je !

— - Je n'en ferai rien.

— Vous aurez tort. Dans tous les cas, venez avec nous. Il faut bien être quelque part. Vous n'avez pas d'autre ressource ; le théâtre est fermé ce soir.

Cette dernière circonstance et l'horreur du désœuvrement me firent céder. Je les suivis. Quatre minutes après, nous étions au premier étage de la Nouvelle-Redoute. Cette fois la salle était comble, et une triple haie de pontes se pressait autour de la table de roulette. Les deux croupiers sinistres que j'avais vus le matin et que j'ai décrits étaient plus que jamais à leur poste et psalmodiaient comme devant sur un ton de Miserere: rouge, pair, manque; noir, impair, passe; faites le jeu, messieurs; rien ne va plus, etc., de la môme voix somnolente; mais leurs mains, promenant le râteau à droite, à gauche, ramenant, poussant à chaque fois des pelletées d'or et d'argent, déployaient par compensation une activité surprenante.

L'Anglais et l'Allemand se mirent au jeu, sans doute; je les perdis de vue en entrant. Le Hongrois, resté le dernier près de moi, me dit à l'oreille :

— Vous allez jouer, j'imagine?

— Non, lui dis-je.

— Quel enfantillage! Allons vite, tentez la fortune. Je vous le conseille — aujourd'hui !

Une sorte de fausse honte et aussi le ton singulier, presque impératif, dont le Hongrois me sollicitait à jouer, me firent, comme malgré moi, tirer de ma poche quelques thalers dont je jetai un ou deux sur le tapis vert, sans m'inquiéter si c'était à rouge, noir, pair ou manque.

Je gagnai.

Huit ou dix fois je renouvelai cette épreuve, toujours avec la même chance. — Bon! me dis-je à l'aspect de la pile d'argent dressée devant moi par cette série de coups modestes, mais heureux, il ne faut pas tenter Dieu; me voici de quoi visiter Liège, Maestricht, Namur, Mons, sans me presser, et de quoi explorer tout à mon aise les bords de la Meuse et de l'Ourthe : restons-en là !

Et, me contentant cette fois de Yaurea mediocritas, je puis môme dire : argentea, j'empochai mon gain, et je cessai de jouer, pour rentrer dans le rôle d'observateur que j'avais un instant quitté, comme contraint par une volonté supérieure.

Le jeu était fort animé, et tout d'abord l'aspect du combat ne m'offrit rien que de prévu et de normal, mais peu à peu, j'ignore sous quelle influence, une extase douce s'empara de moi; une sorte de fièvre ou d'ivresse me gagna qui n'était et ne pouvait être l'effet du café ni du vin. Ma tête me sembla plus légère; mes yeux, saturés d'un fluide inconnu, acquirent tout à coup une force d'acuité

et une pénétration vraiment extraordinaires; j'aperçus tout distinctement et je vis jusqu'à l'invisible; et, grâce à cette faculté si nouvelle pour un myope, je devins bientôt le jouet d'une hallucination étrange.

Le tapis d'Aix-la-Chapelle est un congrès hospitalier où les monnaies de tous les règnes et de tous les pays sont admises très-volontiers, pourvu qu'elles aient le poids légal. Une pluie de léopolds, de frédéric-guillaumes, de queen Victoria et de napoléons fondait, c'est le mot, sur h table. A force de considérer cette brillante alluvion, ce bain d'or agité qui sans cesse descendait ou montait comme une marée, je crus m'apercevoir et bientôt reconnus, à n'en pouvoir douter, que les effigies des souverains susnommés s'effaçaient invinciblement de leurs écus, guinées ou ducats respectifs, pour faire place à d'autres visages tout à fait nouveaux pour moi. Le plus grand nombre de ces faces, dont quelques-unes étaient fort hétéroclites, ne gardaient absolument rien de la sérénité royale; au contraire, elles grimaçaient presque toutes le dépit, l'avidité ou la fureur. Il y en avait de joyeuses, mais c'était le très-petit nombre. Du reste, leur physionomie était extrêmement mobile, et mon œil en suivait aisément jusqu'aux moindres variations, grâce à cette espèce de microscope magnétique ou de loupe enchantée qui depuis un instant décuplait les forces de mon nerf optique.

Bientôt ce phénomène, tout singulier qu'il fût, pâlit et disparut devant une vision bien autrement extraordinaire, ou plutôt cette dernière n'en fut que la continuation, le développement de plus en plus prodigieux.

Les bourgeoises effigies qui avaient supplanté les Majestés ne tardèrent pas elles-mêmes à s'agiter dans le cercle

y ,V1X-LA-CHAPELLÇ. 225

métallique de Popilius où elles étaient confinées, lîientôt elles s'en séparèrent, d'abord par le grossissement exagéré de leur relief; puis les têtes se détachèrent en ronde bosse. Elles prirent ensuite dans leur exiguïté, non-seulement la physionomie, mais la carnation humaine. Des corps lilliputiens vinrent y adhérer; le tout se modela et se proportionna, tant bien que mal, el des créatures de tout point semblables à nous, sauf la taille, qui me parut varier pour la plupart d'entre elles de la longueur du pouce à celle de l'index, commencèrent d'animer le tapis vert d'où tout numéraire avait disparu. J'entendais bien le cliquetis de l'argent choqué par l'acier des râteaux, mais c'était tout ce qui restait de l'ancienne sonorité et de l'ancienne substance des louis et des écus changés eu hommes.

Ces pauvres myrmidons s'enfuyaient éperdus devant l'homicide râteau du croupier qui les pourchassait dans toutes les parties de la table, mais en vain; quelquefois ils lui faisaient face résolument et paraissaient le délier: il s'engageait alors entre le poursuivant et les poursuivis une lutte acharnée dont l'issue, quelquefois balancée et douteuse, tournait presque toujours au profit du premier. Alors le joueur, ou l'enjeu nain, forcé de s'avouer vaincu, était impitoyablement appréhendé au corps par le fatal râteau, qui le ramenait dans la main crochue du croupier. Celui-ci, ô horreur! prenait l'homme délicatement entre deux doigts et le croquait à belles dents'. En moins d'une demi-heure, je vis ainsi engouffrer dans cet effroyable tombeau une demi-douzaine de ces imprudents Lilliputiens. La plupart donnèrent les marques du plus violent désespoir. Un pourtant mourut à merveille. Je le vois encore : c'était un jeune étudiant allemand, en casquette

m LA VIE DES EAUX.

ronde et en tunique, qui, tenant d'une main un gros sac de florins, fit de l'autre au croupier la nique jusque sous la dent cannibale.

Mais ce dont je restai le plus épouvanté, ce fut lorsque, levant les yeux par hasard sur la galerie qui entourait ce redoutable champ de mort, je constatai non pas seulement une parfaite ressemblance, mais une complète identité entre divers pontes paraissant jouer un très-gros jeu et les miniatures humaines qui se débattaient sur la table. Mêmes traits, même âge, même costume: il n'y avait entre les uns et les autres de variation que celle qui différencie la statue de la statuette. De plus, ces pontes aussi me parurent diminuer et comme s'affaisser sur eux-mêmes à mesure que leurs fac-similé enfantins étaient gagnes de vitesse ou vaincus dans la lutte par le formidable râteau. Ils semblaient partager et partageaient sans doute toutes les sensations de leurs petits Sosies, et je n'oublierai de ma vie le regard et le geste haineux, désespérés, que l'un de ces joueurs adressa à la banque au moment même où sa mignonne contrefaçon, saisie par le râteau, s'en allait assouvir la faim vorace du croupier. Ce malheureux, homme déjà d'un certain âge et chauve avec un large crâne, — je ferais, je crois, son portrait, — s'évanouit aussitôt et s'effaça du cercle et de la salle sans que je pusse savoir ni comprendre comment il avait disparu. La suite me prouva malheureusement, le lendemain, sans m'en donner l'explication, qu'en ce qui le touche du moins, cette inimaginable scène n'était pas vision pure.

Le Hongrois passa devant moi. Je courus à lui comme vers un protecteur, et lui contai, tout effaré, les faits étranges dont je venais d'être témoin. A ma grande stupéfaction, il n'en parut point ému ni étonné.

— Vous avez raison, me dit-il, de ne point prendre tout ceci pour une fantasmagorie. Vous possédez, ce soir, le don temporaire et surnaturel — je sais pourquoi; — j'ai l'expérience personnelle de cette seconde vue — de pénétrer le fond des choses, de voir la réalité à nu. — Or qu'est-ce que le jeu, sinon un duel à mort, une guerre d'extermination entre le banquier et les pontes?

— Quoi! est-ce donc là le sort terrible qui attend tous les joueurs?

— Non pas tous! Regardez lord S...

— Où est-il?

— En face de vous.

Dans ma préoccupation, je n'avais de toute la soirée pris garde à l'excentrique insulaire?, qui cependant n'avait pas quitté la place, ni interrompu un instant un jeu des plus formidables.

,1e levai les yeux sur lui et restai muet de surprise. Il était haut de dix coudées; sa tête menaçait le plafond de la salle, pareille à celle d 'un Titan. Devant lui l'or et les bank-notes s'accumulaient. Sur le tapis, la même scène que j'avais déjà remarquée avait lieu, mais en sens inverse. Ce n'était point lord S... en miniature qui avait à lutter contre le râteau du banquier, mais le banquier lui-même qui semblait attiré fatalement par le râteau de l'opulent joueur britannique. Je le reconnus facilement : c'était le croupier maussade dont j'ai noté la ressemblance avec le grand Wellesley. Sa personne était étrangement rapetissée; son nez, en revanche, était, toute proportion gardée, beaucoup plus long que d'habitude. Il lutta énergiquement contre le râteau de lord S...; mais enfin il fut entraîné jusque dans la main de son redoutable adversaire, qui, vengeant sur lui tant de victimes et ou-

vrant une bouche gigantesque, l'avala comme une sardine.

Au même instant, un coup sec retentit sur la table, <M une voix stridente s'écria :

— Messieurs, la banque ne tient plus!

La banque venait de sauter. Lord S... gagnait neuf mille louis!

— Vous avez manqué votre fortune, me dit le Hongrois en m'entraînant familièrement hors de la salle. Il fallait suivre mon conseil et jouer...

— Grand merci! lui dis-je; je n'ai pas, comme lord S..., de la corde de...

— Ah! ah! vous connaissez l'histoire? Eh bien, vous êtes un ingrat. Lord S... avait généreusement partagé avec vous sa chance, et le haschich que vous avez pris ce soir...

— Quoi! du haschich!...

— Eh oui, sans doute! Les visions que vous avez eues tout à l'heure...

— Au fait!... m'écïiai-je, frappé d'une réflexion subite.

— Eh bien! ce haschich, préparé par lord S...; est fait avec du chanvre provenant...

— Grand Dieu!.. .

— De la corde que vous savez. Bonsoir!

Le lendemain matin, je partis pour Liège. Le convoi se mettait en marche, lorsqu'une légère secousse, suivie d'un cri d'épouvante, fit stopper pour quelques instants la machine. Un homme venait de s'élancer sur les rails, et le train entier lui avait passé sur le corps. Il avait le costume des cantonniers; mais4 nul de ces derniers ne le reconnut. Il avait pris ce déguisement pour s'introduire sur la voie h, consommer son suicide. Je vis emporter le ca-

davre sanglant de cet infortuné, (l'était celui du joueur malheureux, qui, la veille, avait disparu de la Redoute, adressant aux banquiers un geste si tragique, au moment où un dernier tour de roulette avait achevé sa ruine.

J'ai revu dernièrement le Hongrois à Paris. Il y avait suivi le comte Telecki, envoyé extraordinaire de la dicte de Presbourg, et il y est resté depuis. Je lui ai demandé des nouvelles de lord S. ..

— Lord S... est mort, m'a-t-il appris.

— Que dites-vous là'.'

— La vérité. Mon malheureux ami succombait au spleen : il s'est pendu avec sa corde.

— Quoi ! Lavait-elle donc trahi?

— Au contraire, il gagnait toujours. Le jeu, sa seule passion, n'avait plus de saveur pour lui.

— H était riche?

— A millions.

— A qui laisse-t-il sa fortune?

— A un neveu qu'il détestait, grand joueur comme lui, a condition qu'il se servira de la corde,..

— Pour gagner?

— Et se pendre ensuite. Du moins, c'est ce qu'il lui souhaite.

— Le neveu suivra-t-il les intentions de l'oncle?

— Il n'aura garde d'y manquer. Vous connaissez le mot de Fox?

— Lequel?

— « 11 n'y a que deux grands bonheurs : gagner beaucoup d'argent ou en perdre beaucoup. »

— Eh bien?

— Il n'y a plus de bonheur à gagner quand on ignore celui de perdre.

— f l'est juste.

Tels furent le complément et la morale de cette extraordinaire aventure. Cela prouve qu'il faut toujours laisser passer la justice, même illyrienne, ou peut-être qu'entre une potence et un pendu il ne faut pas couper la corde.

Il y a des gens qui vont à Aix-la-Chapelle avec l'intention, non d'y jouer, mais d'y guérir. La prétention, je l'avoue, me paraît fort exorbitante, le jeu et la santé m'ayant toujours paru deux choses peu conciliaires; ou bien, le baigneur qui prend une si sage résolution et qui s'y tient peut a bon droit se piquer d'être un héros.

Les eaux d'Aix-la-Chapelle (que les Allemands persistent à nommer Aaehen | étaient bien connues des Romains. Elles ont eu longtemps une grande vogue, dont elles sont partiellement déchues. J'ignore pourquoi. Bien qu'un peu monotone, le séjour de la ville a du charme et le pays est beau; les eaux n'ont rien perdu de leurs principes sulfureux et alcalins; et, bien que la mode ait cessé de les prendre sous sa protection spéciale, il est permis de supposer que le remède guérit encore. Les principales affections dont elles procurent le soulagement sont les engorgements chroniques des viscères, les maladies de la peau, les paralysies, plaies, fistules, indurations; maux topiques des membres, rhumatismes et gouttes rhumatismales, tumeurs blanches, certaines natures de caries; affections nerveuses, hypocondrie entre autres; désordres causés par l'abus des médicaments métalliques ou les maladies anciennes incomplètement traitées, dont elles sont le spécifique.

On trouve à Aix-la-Chapelle neuf maisons de bains,

dont huit d'eau sulfureuse, et une d'eau froide et ferrugineuse qui offre de l'analogie avec celle du Pouhon de Spa, et que, par cette cause sans doute, on a nommée Spau-Brunn.

Les huit sources sulfureuses et alcalines sont divisées en deux groupes: lis supérieures, c'est-à-dire les plus riches en principes minera lisants, les plus fortes; ci les inférieures. C'est-à-dire les plus faillies

Les sources supérieures sont celles de ['Empereur, de la Reine de Hongrie, Saint-Quirin et le Bain-Neuf. Leur température varie de quarante-cinq à cinquante-cinq degrés centigrades. Le Bain de ^Empereur, où Gharlemagne passe pour avoir pris de fréquents bains, est situé sur le Ih'tchel et alimente la jolie Fontaine- Elise, ainsi nommée de sa marraine la princesse Llise de Prusse, et décorée sous le porche d'un huste de cette princesse. La Fontaine- Elise, qui est un monument considérable d'ordre dorique et de proportions assez gracieuses, est en même temps un restaurant élégant avec vins fins, salons, cabinets et le reste. On y peut illico, au sortir de la douche ou du bain, dépenser le regain de saute dont on vient de faire emplette.

La composition chimique de ces quatre sources supérieures offre peu de variations.

Le groupe des quatre sources inférieures se compose des bains de la Rose, Saint-Corneille, Saint-Charles, et du Comphhausbad, ou bain des pauvres, comprenant deux grandes piscines, et une plus petite, avec douche, pour les particuliers plus aisés.

La température de ces quatre dernières sources est uniforme, ne variant que de quarante-quatre à quarante-cinq degrés.

m LA VIE DES EAUX.

Les eaux sont prises en boissons, en bains, en douches, m étuves, en pédiluves, en collyres, selon les cas particuliers que, seule, la pratique locale peut discerner et diriger.

Non loin d'Aix-la-Chapelle, au sud de cette ancienne capitale dont la sépare le magnifique viaduc du chemin île fer de Cologne a Liège, est la ville ou plutôt le gros bourg de Borcette (Butscheid), également favorisé de plusieurs sources minérales qui ne le cèdent point en valeur à celles d'Aix. Une seule de ces sources est, comme ces dernières, sulfureuse et alcaline à la fois : c'est celle de la Rose. Les autres, qui se nomment la Fontaine bouillante, la Fontaine à boire et la Fontaine des Galeux, sont alcalines et gazeuses, et alimentent les bains de YEcrevisse, de l'Épée, du Moulin d'or, du Prince de Liège, de YEmjiereur, du Serpent, de Saint-Jean, enfin le Bain-Neuf. Il y a de plus une source ferrugineuse pour laquelle a été construite la Fontaine-Guillaume, du nom de Son Altesse le prince de Prusse, frère du roi régnant, qui en a posé la première pierre.

Il A DE

Bade, ou Baden-Baden, ainsi nommé pour le distinguer d'une multitude d'autres Baden, a été si complètement et si bien peint par un spirituel écrivain, versé dans toutes les élégances de la vie \ que je juge inutile de reprendre après lui une tache si bien faite, et que je me bornerai, en conséquence, à donner ici un aperçu pris au vol, un simple crayon de ce séjour plus célèbre par les jeux et les plaisirs que par les vertus curatives de ses eaux, bienheureux prétexte d'une vogue aujourd'hui inouïe.

Le lecteur veut-il bien, en compensation, me permettre de lui décrire rapidement l'itinéraire le plus direct qui le conduira à Baden? S'il feuillette en route le livre, et si l'esquisse, contrairement au modeste espoir de l'auteur, ne roussit pas à tromper une minute son ennui, il saura du moins où il passe, ce qui n'est pas toujours chose facile dans la grande vitesse du parcours.

En quittant Paris pour se rendre à Strasbourg par le

1 M. Eugène Guinot J'aurais dû faire la même observation sur les oiux d'Aix en Savoie, décrites, avec tout l'esprit qu'on lui connaît, par M, Amédce Aehard.

chemin de fer, jusques et au delà de Vitry-le-Français, on côtoie, ou franchit incessamment la Marne; et les travaux d'art consistent principalement, dans cette section, en ponts jetés sur cette rivière molle et bourheuse d'aspect, qui justifie si bien son nom. Les grands spectacles naturels sont également rares dans toute l'étendue de la paisible Champagne; et c'est seulement en approchant de la' Lorraine que les terrains commencent à se mouvementer, les collines à se dessiner en profil et les forets à épaissir. Bar-le-Duc et son site pittoresque en étages sur les sommets vineux qui bornent le col de la vallée de l'Ornain inaugurent cette nouvelle partie du chemin, faite surtout pour frapper le sens artistique. A Liverdun, l'avant-dernière station en avant de Nancy, le chemin, après avoir franchi la Meuse et la Moselle une première fois, traverse de nouveau cette dernière rivière sur des ponts élevés hardiment au-dessus du pont-canal, et ajoutant par leurs belles lignes aux splendeurs d'un magnifique paysage. A Nancy, le débarcadère est placé sur les terrains jadis marécageux où périt Charles le Téméraire. (Une double croix de Lorraine indique la place où fut trouvé son corps.)

Avant d'arriver à la grande ville, embellie, on peut même dire créée par son dernier duc Stanislas, on a traversé Meaux, la Ferté-sous-Jouarre, Épernay, Chàlons, Vitry-le-Français, Bar-le-Duc, Commercy et Toul, le tout sans grand caractère. C'est à partir de Nancy, c'est à l'approche de la traversée des Vosges, que la nature et les travaux d'art s'élèvent à des proportions grandioses. Les Vosges lorraines sont percées de six tunnels, dont l'un, celui de Hommarting, mesure près de trois mille mètres. Toute cette portion de la ligne offre, au reste, un coup d'œil des plus admirables. Dans les gorges deLutzelbourg,

notamment, et au débouché du troisième souterrain, le coup d'œil est irrésistible. Nous n'avons jamais regretté plus vivement de ne pas être paysagiste à la plume. Tout ce que la nature peut enfanter, dans ces prodigieuses combinaisons, de plus accidenté, de plus sauvage, se trouve ici accumulé comme à souhait [tour la volupté des yeux, pour l'émotion de la pensée. La première luis que je passai là, la bruine qui fondait sur le paysage contribuait à lui donner je ne sais quoi de vaporeux, d'invraisemblable et de féerique, dans le goût des sombres forêts, des monts ailiers de Guillaume Tell , d'Oberon et du Freyschtitz.

C'était un jour de fête, et, comme pour ajouter à l'illusion, partaient de dessous les râmées épaisses des fusil lades et des pétards, <[ue tiraient des mains invisibles. Les gnomes, lutins du feu, semblaient avoir élu, à notre intention, ces belles horreurs pour domicile. C'était une vraie ballade allemande, une vraie chasse fantastique, où ne manquait que la musique de Weher.

On passe ensuite à Saverne, dont le magnifique château touche, pour ainsi dire, au chemin de fer; à Mommenheim, à Brumath, et enfin on entre à Strasbourg. Le changement de costumes et de physionomies n'a été ni moins complet ni moins frappant, au sortir des Vosges, que celui des paysages, à l'entrée. Les hommes, encore tout germaniques d'écorce, sont coiffés du grand chapeau de feutre retroussé par derrière, ornés du gilet rouge à deux rangs de boutons de métal, et de l'habit à la française; les femmes, en bonnets et en corsages d'or, et coiffées en chauve-souris, c'est-à-dire le haut du front surmonté du nœud de ruban à grandes coques qui, de loin, leur donne une certaine ressemblance avec ce petit mammifère ailé.

A Strasbourg, si vous voulez étudier de plus près ces types si candides et si accentués de la vieille Alsace française, évitez, pour cette fois du moins, les grands hôtels qui, personnel et hôtes, sont les mômes partout, et faites ce que nous avons fait. Risquez un dîner médiocre, mais cependant très-supportable, et allez le demander à quelque humble auberge du faubourg, à la Charrue, par exemple, où descendent, avec leurs grands chariots, beaucoup de cultivateurs des environs. Là, vous aurez, comme je l'eus, le plaisir, curieux du moins et nouveau, de prendre un repas en commun avec ces bonnes, simples et patriarcales familles au grand complet, depuis le knabe de sept ou huit ans, déjà grave et silencieux comme père et mère, jusqu'au chef respectable, au grossvater, à la tète carrée, aux longs cheveux blonds grisonnants, à l'œil bleu plein de bonté méditative, à la physionomie sérieuse et douce qu'anime parfois, après deux ou trois coups d'un tout petit vin blanc du Rhin ou de Moselle, un éclair d'honnête gaieté.

.l'aurais beaucoup de choses à dire, si je voulais, sur Strasbourg et sur le Munster, sur Guttemberg, sur Kléber, sur la maison d'Ërwin, sur la Robertsau, sur le tombeau du maréchal de Saxe, et sur d'autres beautés encore. Mais le nunc non erat hic locus m'interdit cette proxilité de cicérone. En route donc pour Rade !

Pour aller au Rhin, au vrai Rhin, et prendre le chemin de fer, il faut franchir, en sortant par la porte d'Austerlitz, une distance d'environ trois quarts d'heure, à pied, que l'on parcourt, au reste, sous une double rangée de beaux arbres, et qui rappelle le chemin de la Haye à la mer. En omnibus, il faut un peu plus longtemps : Chi va piano va sano est un faux proverbe italien qu'on a traduit de l'allemand. La flegmatique inertie de ces Germains francisés

BADE. 23*/ démonte et exaspère ces machines nerveuses que nous sommes, plus ou moins, tous, machines dont le Parisien est naturellement le type le plus exquis et le plus irritable. Il \ avait un peu plus de monde que de coutume, le jour où je me mis en route, à la station de la place Kléber, où Ton délivre les billets pour le chemin de fer de Bade, ensemble l'omnibus doKehl.Six personnes étaient réuni es au bureau ; l'employé en perdait la tête, mais de cette façon tranquille qui n'appartient qu'aux iils des Germains en émoi ; et, sous prétexte qu'il avait infiniment trop à faire, ce modèle des scribes calmes ne faisait absolument rien.

— Il va tant de monde! disait-il d'un air placidement éploré; je ne sais pas, monsieur, si vous pourrez encore trouver des places.

— Raison de plus, je crois, monsieur, pour me hâter.

— C'est juste !

Cependant mon homme continuait une conversation paisible avec un voisin de quartier. A la fin je me fâche, je tire ma bourse, et je demande impérieusement une Eisenbalhn erste Classe. Mon homme alors devient plus attentif : il me prend sans doute, sur cette demande, pour un empereur déguisé, la erste Classe etant%à peu près inconnue sur les chemins de fer d'Allemagne, où la seconde (zweite) est excellente, contrairement à ce qui se pratique en France. On part enfin; mais, comme nous sommes en retard, ce sont des stations à tous les carrefours et à chaque quart de kilomètre, sans parler de la ha'te obligée au pont de Kehl et à la douane badoise. Bien que partagé en deux branches sur ce point, et enfermant dans ces deux bras une île immense, le Rhin, à Kehl, est magnifique, l/écartementde ses deux bords est magnifique; sa masse bouillonnante et rapide a de quoi défier à la lutte les bras du

nageur le plus exerce. Son eau, fortifiante et salubre, n'a

pas cette teinte noirâtre et bourbeuse qui fait de la Seine,

en été, non un chemin, mais un marécage qui marche ;

cela est frais, pur et tonique comme la neige même des

Alpes.

Les douaniers badois, avec leurs casques en cuir bouilli, parés d'une chenille rouge, nous ont expédiés poliment et avec une certaine promptitude, ce qui doit être chez eux le comble de l'urbanité. Nous sommes libres, désormais d'aller et de venir sur le territoire de Bade. Nous nous mettons en route, et nous courons à petite vitesse sur Bade, où deux heures et demie de trajet dans le plus fertile et le plus riant pays du monde suffisent généralement à conduire de Kehl le voyageur, distance d'environ cinquante kilomètres : cela fait une vitesse que l'on ne saurait évaluer consciencieusement à moins de cinq lieues à l'heure ; c'est joli pour des Allemands. Au reste, du moment où le vortl (en avant!) du machiniste a retenti, l'impatience cesse et fait place à un charme indéfinissable et croissant, que romprait tristement l'heure de l'arrivée, si le but du voyage n'était pas Bade. De Kehl à cette ville, près de dix stations, y compris Steinbach, la patrie du grand Erwin l'architecte de la cathédrale de Strasbourg, ralentissent la marche aussi fréquemment qu'entre Paris et Versailles : je n'en voudrais pas rabattre une; j'en ajouterais, si je pouvais. Je ne puis me lasser de la contemplation de ces adorables villages allemands, qu'on dirait extraits, tout fraîchement vernis, pour les souhaits de nouvelle année, de quelque gigantesque boîte à joujoux de Nuremberg. Le clocher, brillant, élancé, est à chaque hameau ce qu'est la cathédrale aux toits pointus de Strasbourg. Les maisons sont petites, propres et bien peints ; la vigne

folle, le houblon, le lierre et la clématite s'élancent au haut de leurs auvents. Un verger d'arbres fruitiers, des saulées, des bouquets d'ormes, de pins, de chênes, accidentent, en l'ombrageant, la vaste plaine qui s'étend, verdissante, heureuse, parée de tous ses trésors naturels (ce n'est point une métaphore), depuis la rive gauche du Rhin jusqu'au pied de la forêt Noire. Seulement — à toute médaille se trouve fatalement attaché le revers — ce délicieux pays, coupé en plein été d'innombrables canaux et rigoles qui en développent et en expliquent l'étonnante fécondité, doit être dans l'hiver fiévreux et aquatique. Mais nous sommes en juillet.

Les maisons des cantonniers sont de petits chalets suisses, gracieux, propres et enjoués : c'est à donner l'envie d'y descendre, de se fixer dans le premier venu, et d'y briguer de l'emploi.

Quant a Bade, où nous voici, c'est quelque chose comme le paradis terrestre, moins l'innocence toutefois. Adieu, Paris ; adieu, Londres ; adieu, tout le reste du monde ! Une fois enfermé dans ce pli de terrain façonné de la main des fées, on sent qu'on a trouvé enfin le port, l'asile, le salut, la douce quiétude de l'esprit et des nerfs. Hic finis terrx. . . et curx. La triple colline, le Parnasse teuton? qui fait face au palais des buveurs et à la maison de Conversation, où, comme dit M. Isidore Bourdon, on converse moins qu'on ne joue, en défend l'entrée aux soucis, aux malaises, à tous diables noirs ou bleus. C'en est fait, c'est ici qu'on veut finir ses jours, si l'on pouvait mourir à Bade ! Vous avez beau venir ici moins échauffé que prévenu par des récits enthousiastes, et parfaitement décidé à n'admirer rien, tant les voyageurs ont abusé de l'inexpérience confiante du public, en ne lui montrant la femme borgne que

de profil, et toujours du côté «lu bon œil, comme dit le gai président de Brosses, le parti pris est cette fois déconcerté ; l'imagination, ce peintre ardent et fantastique qui toujours dépasse le but, a enfin rencontré plus fort ou plus fou qu'elle, et le mirage est distancé.

Irai-je vous énumérer après cela, avec le jaspe, le porphyre, les dorures et les fresques des deux palais de bains et de conversation, les châteaux, les ruines, les sommets, les cascades, les vallées ombreuses et pleines de mystères, les allées de parc sablées, douces au pied des élégantes comme les grèves de Trouville, qui font de ces beaux lieux un Éden, un séjour de véritables délices? Franchement non. Le siège est fait, et bien fait. De tout cela, je me borne à vous transmettre l'impression comme je l'ai reçue : en bloc.

Inutile de vous dire aussi, je pense, que Bade est endémiquement peuplé d'illustrations et de sommités de tout genre. C'est là une habitude invétérée et, dès longtemps, européenne dans ce séjour princier et pourtant accessible, par la modicité du prix de la vie, par l'abondance de toutes choses, aux fortunes les plus modestes.

Le jeu, composé d'une seule table de roulette, et d'une autre de trente-et-un, n'est pas habituellement animé dans le jour. C'est le soir, surtout, qu'il s'allume aux clartés du gaz. Puis, il fait si beau, si splendidement beau, sur la vallée et les trois collines de Bade, que passer à jouer ce temps béni de Dieu, ce serait bien perdre à coup sûr. Les joueurs ont d'ailleurs, comme le jeu, leurs caprices, leurs tergiversations, leurs boutades, leurs trêves.., Habent sua fata... paroli.

La musique est endémique à Bade. Le matin, le soir, ;i midi, c'est un perpétuel concert. On s'y lève en cadence,

jï a ni:. 241

on s'y promène en trille; et, si l'on n'y perdait quelquefois sans mesure, on s'y trouverait trop heureux. Trois ou quatre fois par semaine, les corps de musique des deux régiments prussien et autrichien en garnison à Rastadt, ville de la Confédération germanique, située à trois lieues de là, viennent jouer à Bade, engagés ad hoc parles propriétaires de la ferme. J'ai quitté cette ville à la nuit tombante, au son d'une admirable harmonie militaire exécutée parles virtuoses en habit blanc du régiment impérial de Benedek, et qui, me poursuivant au loin, répercutée par les échos de la vallée, me rendait plus amèreet semblait comme me reprocher ma triste fuite. Je fais ce que je peux pour garder sain et sauf mon amour-propre national ; je ne professe pas une amitié immense pour les sujets autrichiens; mais, toutefois, je dois confesser humblement qu'ils sont nos maîtres en musique.

Rien, même à Paris, ne peut donner idée du gai tumulte, du brio, du désordre pimpant, pittoresque, coquet, de la radieuse mêlée dont le café en plein vent et les abords du Kursaal sont le théâtre, à cette heure avancée du jour où la mélodieuse bande prussienne, badoise ou autrichienne, prend possession de son kiosque pourla sérénade du soir. On sort de table ; on a partout superiativement dîné (la vie à Bade, sans distinction de prix, est un festin continuel). Les aimables fumées de la bonne chère font s'épanouir tous les visages, luire tous les yeux. On n'entend que joyeux propos; on ne voit que sourires, provocations, œillades et élégances raffinées. A Paris, il est de plus grandes foules sans doute, mais non homogènes comme celle-ci : car la plupart des tristes humains qui les composent ont mal ou point dîné, et trop de malheureux y coudoient le riche repu. A Bade, rien de tel ; tout

24e! LA VIE DES EAUX.

le monde est heureux, puisque tout le monde est à Bade. Quand on cesse de l'être, de par le râteau du croupier ou de par une séduction tarifée, on s'en va — ce qu'on a de mieux à faire — porter sa gueuserie ailleurs. La seule disparate consiste dans l'immixtion fréquente de l'élémentcamellia parmi les quartiers de noblesse ou de haute bourgeoisie qui foulent d'un pied verni et opulent ce gazon aristocratique. Mais on ne s'en plaint pas : il faut de l'amour pour panser les plaies que fait le jeu; il faut un déversoir aux bénéfices qu'il procure.

La nuit venue, il y a bal assez souvent; il y a roulette toujours. La séance s'engage et se poursuit, fiévreuse, entre le banquier et les pontes. Les hétaïres, qui suivent d'un œil passionné les péripéties de la veine, ici faisant le vide, et, là, amassant l'or et les billets à ne savoir plus où les mettre, communiquent l'ardeur et l'encouragement de leurs brûlants désirs aux joueurs, qui redoublent d'audace, et cela dure ainsi jusqu'à médianoche; après quoi, heureux et malheureux vont, en dues compagnies, qui célébrer leurs triomphes, qui oublier leurs pertes, dans un frénétique souper qu'interrompt seule l alouette.

« Et les bains, et les eaux? » direz-vous. Mon Dieu, les bains, les eaux, on les prend — quand on a le temps. Il y a tant de choses à voir autour de Bade, tant d'admirables promenades le long de, l'Oos et sur les collines bénies qui gardent ces beaux vallons boisés, tout de frais gazonnés ; à peine est-on rentré en ville, tant de toilettes strictement obligatoires, tant de plaisirs, tant de conversations* hbiif notes ou non, tant de passions ébauchées, tant de martingales entamées, qu'en vérité la vie ne serait pas tenable s'il fallait, avec tout cela, s'occuper de prendre et de rendre des eaux, régulièrement, comme à Vichy. En se,

promenant devant la Trinkhalle, par exemple, ou sous le péristyle illustré a fresco de cette colonnade italico-grecoteutsche, on entrera bien lire un peu les journaux, marchander les objets d'art, contempler les aquarelles et vider un petit gobelet. Mais, d'abord, est-ce bien de l'eau, de l'eau minérale s'entend? C'est ici où la Faculté diverge un peu. Selon les uns, l'onde quasi bouillante de YUrsprung est divine pour redonner du ton aux énervés, guérir les névroses et soulager les rhumatismes. Suivant d'autres, les eaux muriatiques de Bade sont de vraies eaux de fantaisie, excellentes aux gens en santé, souveraines contre tous les maux — qu'on n'a pas. Je pense qu'il v a de l'exagération de part et d'autre. Les eaux de Bade (l'ancienne civitas Aurélia) ne peuvent être absolument destituées de valeur, puisque les Romains, qui s'y connaissaient, avaient fondé là un établissement thermal dont on a, en creusant, retrouvé la piscine toute parée en marbre et le vaporarium. Mais il est certain que ces eaux, peu chargées de sels, ne seraient pas à conseiller dans les affections bien graves, et s'approprient merveilleusement à la situation de ces demi-malades dont l'exercice, la distraction, l'air vif, corroborés de quelques bains, seront le meilleur, si ce n'est le véritable remède.

On trouvera aux Notes un peu plus de détails sur la composition de ces eaux.

Tout le monde ne peut aller aux Pyrénées. Paris manquait d'eaux, minérales. Paris, la providence des villages thermaux de France et d'Allemagne; Paris, si riche en chloroses, névralgies, hypocondries, gastralgies, dyspepsies, pulmonies, et ce qui s'ensuit, n'avait pas chez soi où soulager la dose considérahle d'infortunes que lui a départie le ciel en échange de tant de privilèges uniques; et la petite propriété, le commerce, l'industrie, que tenaient incessamment en laisse les affaires ou ce mal, si souvent mortel, que l'on nomme faute d'argent, ne savaient où guérir de leurs maux respectifs ; car, si les airs et \eslieux que recommande Hippocrate sont souvent d'admirables remèdes, ce n'est que dans les affections légères, superficielles; mais, si le mal a atteint quelque profondeur, il y faudra joindre le spécifique des eaux, que le philosophe de Cos ne recommande, pas moins.

Les Romains, ces grands sourciers du monde antique, n'avaient laissé aucun vestige d'établissements thermaux aux entours de Lutèce, et Paris en était réduit aux prome-

Page 1