L'HYDROTHÉRAPIE
L'hydrothérapie, c'est la jeunesse jouant comme les fées de Walter Scott au milieu des lacs et des cascades ; c'est la santé
1 L'examen des propriétés médicales des eaux serait forcément incomplet si nous ne parlions pas d'une médication qui, bien que récente,
NOTES
bercée sur les eaux, comme Vénus Anadyoméne qu'entoure un cortège de Grâces et d'Amours.
Il y a dix ans, il n'y avait là, disait-on, qu'une rêverie allemande. Plus tard, on a dit une réalité barbare. Plus tard encore, une recette empirique, dangereuse par ses succès mêmes.
— Aujourd'hui, comme les villes qui se sont disputé le berceau d'Homère, divers médecins revendiquent, l'un, l'honneur d'avoir adopté le premier cette puissante thérapeutique, l'autre, de l'avoir introduite en France Aucun n'est plus fondé que l'illustre et regrettable Récamier, qui se vantait, à bon droit, d'avoir inauguré la nouvelle doctrine de sa propre idée dés 1826, précisément la même année où Priessnitz en faisait les premiers essais en Allemagne. Enfin le dernier venu se complaît à croire qu'il a, avant ses aînés, rêvé, ouï parler, parlé même de la chose; en tout cas, il prétend être le premier et le seul à comprendre rationnellement le système.
Dans ce zèle et cette rivalité, qu'ont à voir les profanes, sinon beaucoup d'honneur et un beau triomphe... pour l'eau froide?
Comment l'eau froide peut-elle opérer les merveilles qui lui concilient les tendresses de la docte Faculté, cette sévère gardienne du dépôt de la science, cette douanière intraitable vis-àvis des importations douteuses, sourde à l'homœopathie, au magnétisme, à tous les arcanes, à toutes les propriétés miraculeuses qui éclosent chaque matin dans le champ de la presse?
— La Faculté a analysé et compris ces effets de l'eau méthodiquement employée, tout étranges qu'ils paraissent aux yeux du monde. Ces effets ont été déjà expliqués par divers médecins : en France, MM. Scoutetten, Schedel, James; M. le professeur Gibert, dans un savant rapport à l'Académie de médecine; enfin les chefs de quelques établissements hydrothérapiques français.
a su déjà conquérir l'approbation des savants et l'attention du public. Nous voulons parler de Y hydrothérapie ou du traitement des maladies par l'eau froide. L'article suivant, dû à M. le docteur Graffin, nous paraît assez intéressant pour trouver place ici.
Notre tache n'est point de présenter ici l'ensemble de ces théories ni aucune d'elles. Les médecins sont édifiés sur ce chapitre; le monde a autre chose à faire que d'étudier la pathologie et la thérapeutique avec tout ce qui relie ces deux termes. Aussi nous bornerons-nous à un court passage emprunté à M. le docteur Guettet, afin d'amener le lecteur, par cette voie de persuasion, à la confiance où il est sage de se tenir en face de tout objet élevé, dès que, impuissants à le connaître par nousmêmes, nous avons la certitude de sa valeur et de son contrôle au creuset de la science:
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que le public sait qu'une application prolongée de la glace ou de la neige resserre nos tissus, engourdit nos organes, et peut aller jusqu'à les détruire, comme il arrive dans les expéditions militaires au milieu des neiges; tandis qu'une application autrement faite nous réchauffe, rougit notre peau, nous rend insensibles à l'action ultérieure du froid. C'est ainsi que beaucoup de personnes ont le bon esprit de se garantir de la sensation d'un air glacé en se frottant le visage, dès le matin, avec la neige; et c'est ainsi encore que les enfants, après avoir touché ce corps quelques minutes, continuent à le manier, le façonnent en boule des heures entières, en «'échauffant de plus en plus.
« Au moyen d'un seul agent, l'eau froide, le médecin hydrothérapeute dispose à son gré de l'excitation et de la sédation. En dirigeant convenablement ces deux phénomènes physiologiques, il est peu d'organes qu'il ne puisse atteindre directement ou médiatement, peu d'actes fonctionnels qu'il ne puisse exalter ou déprimer. De là la dérivation, la révulsion; de là des changements dans le mouvement des fluides de l'économie, changements calculés quant à l'étendue, dirigés quant au lieu. Si vous amenez l'excitation sur un point, et la sédation sur le point opposé; si les agents que vous employez dans l'un comme dans l'autre sens sont énergiques, il sera difficile que les phénomènes résistent à cette direction artificielle. Si vous opérez une soustraction brusque et considérable du calorique, de manière
NOTES
à amener d'utiles perturbations; c'est-à-dire si, dans une organisation délicate, enrayée par la fausse position d'un rouage, d'une pièce quelconque, vous produisez une secousse bien combinée, vous pouvez de ce seul coup annihiler l'obstacle et finir les effets anomaux. Si entin à l'homme de l'art, qui manie tout le jour et tous les jours un même agent, on accorde à la fin une aisance à le bien manier, on comprendra que beaucoup de cures soient rationnellement entre les moins du médecin disciple tout ù la fois de Bichat et de Priessnitz. » Le même auteur dit ailleurs :
« Dans la sudation que nous provoquons, à la manière de Priessnitz, le calorique accumulé à la périphérie dilate les pores et fait passer abondamment la sueur. 11 se passe là des actions physiologiques remarquables, parmi lesquelles une expansion centrifuge des iluides et un renouvellement louable des humeurs. Dans cet état, le mouvement général de la circulation n'est point accéléré. Si done on immerge subitement le corps dans l'eau froide, il y a bien arrêt subit de la transpiration et ralentissement de la circulation périphérique, mais point de choc en retour, comme cela arrive dans les immersions froides à la suite d'un violent exercice. Dans ce dernier cas, le sang violemment lancé par le cœur et par la systole consécutive des artères, trouvant rétrécie, obstruée, sa voie dans les vaisseaux de la périphérie, étant en outre refoulé par le reflux que produit la constriction des tissus, pénétre partout, où la trame cède, envahit les muqueuses, les séreuses, les organes parenchymateux; y produit rhyperhémieet l'inflammation elle-même, là où des prédispositions la favorisent. Entin la durée du bain hydrothérapique se compte par minutes et secondes, ce qui est d'un effet tout autre que ces immersions qui tuent par un refroidissement continu, sans permettre de réaction calorifique. »
L'emploi méthodique du froid rend la santé à ceux qui l'ont perdue et la fortifie chez ceux qui en jouissent, ou chez ceux qui, sans être malades, sont dans un état de faiblesse et de langueur, ou bien dans l'occasion prochaine de la maladie par
cause d'une constitution altérée ou d'une cachexie, comme la scrofule, les dartres, le scorbut, etc. Il serait long d'énumérer toutes les affections qui ont été traitées avec un succès inespéré par cette méthode; mais, pour ne parler que des genres dans lesquels elle offre une merveille qu'on peut dire incessante, nous nommerons les rhumatismes, la goutte, les affections des voies digestives, les fièvres, entre autres la fièvre typhoïde, beaucoup, de névroses, les affections cutanées. Certains états où il y a infection du sang, soit par des virus, soit par des miasmes, ont été traités fort avantageusement par l'hydrothérapie.
L'hydrothérapie, si l'on en juge par sa prospérité sur le premier théâtre de ses merveilles et par sa langueur dans les lieux où les conditions extérieures sont autres, ne donnerait ses fruits qu'en des régions privilégiées, et qu'aux mortels assez courageux pour mépriser la peine, assez forts pour s'arracher quelque temps à leurs habitudes, à leur foyer, à leurs occupations, au milieu qui produit ou entretient leur mal ; assez entreprenants pour braver l'inclémence des saisons ou l'àpreté des climats. Jugez-en par deux échantillons.
Grœfenberg, le berceau de l'hydrothérapie, est situé à dixhuit cents pieds au-dessus de la mer, dans les montagnes de la Silésie, où les neiges durent sept mois de l'année, et l'hiver neuf mois. Là, sans doute, il est pittoresque de voir hommes et femmes bottés jusqu'aux hanches, marcher en caravanes sous les dômes d'une immense forêt de sapins, ou gravir la montagne. Ce serait là un plaisir assez piquant pour plusieurs de nos amazones. Mais y feraient-elles un bail de trois, six ou neuf mois comme leurs sœurs des pays slaves et germains? Et les élégants du boulevard des Italiens trouveraient-ils réconfortant, après l'exercice que je viens de dire, l'usage, a l'intérieur comme à l'extérieur, de l'eau la plus fraîche du monde, mais sans le plus petit mélange de bordeaux ni de mâcon? Trouveraient-ils suffisants quatre degrés ou huit au plus de chaleur centigrades, ruisselant sur la peau, pour émousliller leurs facultés sensitives? — Eh! que dis-je? oui, les femmes délicates et mourantes, les
NOTES. 379 grands seigneurs, les princes, ont accepté ce régime, et ne l'ont pas trouvé trop dur au prix de la santé qu'il leur a rendue...
Saint-Seine, en France, entre la Suisse et Paris, ne s'égare pas si haut à travers les sommets aériens. L'écho n'y renvoie pas à vos oreilles le conflit des consonnes tudesques; l'hiver n'y est rigoureux que trois à quatre mois, les automnes y sont magnifiques. Et, toutefois, ce lieu n'est que de cent métrés audessous de la hauteur de Grœfenberg; on l'appelle, les uns, Suisse bourguignonne, les autres, Sibérie de la Bourgogne, ce qui n'annonce pas une température napolitaine, ni les printemps éternels de Nice. Là, comme à Grœfenberg, vous gagnerez la santé à la sueur de votre front. Là, nageant dans les sources les plus pures de France, vous serez tenu de conquérir, sur leur température à huit degrés et sur l'atmosphère piquante des montagnes, la chaleur qui doit réveiller votre vie languissante. Là, vous tonifierez cette débilité qui vous fait frissonner à l'idée seule du froid, et une prompte vigueur dans vos organes condensera en sang et en chair l'air si riche de ces régions. Là... je pourrais parler de jolies promenades, de paysages délicieux, de sources et de rochers; puis de la Saône et puis de la Seine, que l'hydropathe saint-seinois visite et goûte Tune et l'autre à vingt minutes de distance... Mais, j'en conviens, tous ces agréments dans le domaine dePriessnitz ne sont point des délices à la seule condition de jouir. A plus tard la jouissance entière. Pour aujourd'hui, voyez sous ces fleurs, toutes vraies qu'elles sont, une autre vérité plus grave ; un appel à votre force morale en face d'une médication énergique, à votre raison en faveur de l'hygiène, à vos jambes en faveur de l'exercice ; le tout loin des causes détériorantes qui ont altéré vos fonctions et vos organes. Quand le médecin verse des douceurs dans la coupe, c'est qu'il y a quelque amertume dans la boisson. Mais, s'il vous guérit, buvez
Grœfenberg, le plus froid, le mieux abreuvé, le plus isolé et le plus rigoureux de tous les établissements du monde, a fourni
à Priessnitz, son habile créateur, l'instrument le plus parfait pour ce genre de curation.
Saint- Seine, le plus froid, le plus riche en air et en eau, le plus isolé et le plus austère de tous les établissements de France, vous frappe depuis quelques années par sa renommée en France, et est devenu le type d'une maison de ce genre.
Concluez : le temple de l'eau froide est-il un foyer d'Opéra? ou bien est-ce une de ces Sirtes qu'on rencontre sur la mer du monde et où le passager laisse sombrer le temps, For et la santé qui l'embarrassent ? L'hydrothérapie est-elle une baguette qu'on trempe d'un bout dans F eau et qui guérit ceux qu'elle touche?...
Est-ce rendre un service à Madame que de lui persuader que l'hydrothérapie la guérira, au milieu du monde et des affaires ?
Monsieur est-il fondé à se plaindre de l'hydrothérapie, quand il reste malade après avoir été touché de la baguette trempée dans Feau?
Il serait dur pourtant de finir sans vous rassurer, mesdames, sur le chapitre de la toilette, sur certains amusements bien vus par l'hygiène, sur la vie du monde enfin, dans une limite assez large encore pour être fort agréable. Nous avons vu en Allemagne, et dans les établissements importants de France, ces usages en vigueur à tel point, que, par le mouvement et la bonne humeur qui régnent en ces lieux, un étranger est loin de deviner une réunion de malades. Et, toutefois, il faut être sérieusement atteint pour y venir subir une hygiène et un traitement comme nous les avons signalés. A Saint-Seine, la plus sévère de ces maisons, la toilette est générale au repas du soir; la soirée est animée par la musique et par divers jeux; la joie de l'esprit naît du rétablissement du corps. Diane et Aréthuse, après avoir été les guides du jour, sont encore là le soir pour animer les chœurs. La force et les grâces ont trouvé le secret de fixer la jeunesse, qu'elles enchaînent au milieu des fleurs. — En vérité, les choses en sont au point de transformer en
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réalité ces idylles du style mythologique. — Louis XIV coucha plusieurs fois à Saint-Seine, qui était alors une abbaye royale, comme l'atteste la bague que portaient des abbés grands seigneurs, tels que les princes de Conti et le cardinal de Mazarin. Le grand roi en eût fait Versailles s'il eût connu la propriété hydrothérapique des sources dont i( buvait et des montagnes qu'il parcourait. Car on comprend que la machine de Marly ne puisse remplacer la plus importante de ces admirables conditions.