‹ La vie des eauxChapitre 14 sur 58 · DUNKERQUE · texte numérisé non relu

DUNKERQUE

— Messieurs, j'ai bien Thonneur d'être votre trèshumble. Vos passe-ports, s'il vous plaîtl

— Les voici.

— A merveille. Où descendez-vous, messieurs? On voiries remettra chez vous.

— Du tout, nous voulons les attendre.

— Messieurs, cela sera fort long.

— Nous ne sommes point du tout pressés.

— Huit passe-ports à enregistrer, à viser, à légaliser, ce n'est pas une petite besogne!

— Mettez-y le temps nécessaire.

— J'en ai bien pour une heure au moins.

— Eh bien, nous attendrons une heure.

— 11 fait nuit ; je n'ai que ma lanterne pour m'éclairer ; et encore ne suis-je pas bien sûr d'avoir mes lunettes sur moi.

— Allez les chercher.

— Ah! si fait, pourtant les voici... Huit passe -port ^ ! ... Il fait grand froid... Messieurs, tous vous enrhumerez.

— N'ayez pas peur, digne portier: et, puisque vous nous voulez tant de bien, tâchez de faire diligence.

Ce petit dialogue signifie que nous sommes à Dunkerque. ville-frontière où le visa des rts n'est point une

vaine cérémonie, où nul voyageur ne pénètre s'il n'a en poche son portait, d'après nature, fait par l'adjoint de sa commun-'. Â pelles municipal, à deux francs la séance; <[u>- le portier-consigne tire un fort joli produit de l'enregistrement desdites portraiture- sur le gros livre à cet effet remis en ses mains vigilantes, à cause de la complaisance qu'a ensuite cet homme obligeant de rapporter à qui de ses papiers à domicile, marque de dévouement et de bon naturel qu'il est trop juste de reconnaître par un raisonnable pourboire; que. nonobstant, la compagnie dont partie a le mauvais cœur de se refuser à un impôt - . - itime, et s . volontiers à attendre aux portes, ne heure, formidable hyperbole dont elle n'est

— upe, mais quelques minute.- au plu.-, ce qui est tout juste 1- temps nécessaire au digne concierge pour se dé-

rrasseï sa facile besogne, laquelle il prend le parti au plus vite, une fois bien convaincu, à reg que toutes les lenteurs du monde ne parviendront à faire ■ entrer ni un verre de vin dans - sier, ni un centime irse.

Voilà comment, naguère, lescboses se passaient à Dunkerque, ville-frontière, et nous supplions le lecteur de que nous en parlons de visu et deauditu. Mais, aujourd'hui, arrêtez d un portier- un train ite vap-'iir. qui prend d'assaut la place et jette cinq cents . rs aux portes mêmes de la ville !

DL'N'KEHmL'E.

Selon moi, le nom seul «le Dunkerque éveille

•Ih manoirs gothi , . - . - . .

ruelles enebei Hrées > tours

timbr -

charment L'oreille s s - -

ginations ne servent qu'à préparer au voyageur littéraire

et enthousiaste une véritable I . est une

cité régulièrement neuve ses larges rues

3 modernes, se coupent à angles droits, comme les avenues d'une forêt roj s tons jaunes, blanc-de-

lait ou vert-olive, si ehers à la | : "amande, rero-

placent uniformément ces rable

des siècles, dont on la supposait en LJunkerque n*a

plus qu'un beffroi sans carillon; pour toute église, un temple dédie à saint Éloi. édifice Lent dépourvu

d'intérêt au dedans et dont le portail rappel. 5$ : loin

il est vrai, la f • Saint -Sulpiee. Sur la grande place

s'élève la statue de Jean Bart, par I» . -. s

Dunkerque n'était pas ville à res;

qui a inaugure le bronze de Duqnesne: ni de S&int-lblo, qui a fondu ses vieux canons pour en tirer Teflu Duguay-Trouin. Le Jean Ban lefta si ss .:ié et

expressif comme toutes les œ . res

- lu héros, qui. la tète haute. - .-rfce et le

- fièrement cambre, jette un dt de fougue et de noblesse. Peut-ètn - -t-elle

à désirer sous certains aspects

une certaine roideur, d an je ne sais quoi de

guindé, de pétrifié, si je l'ose dire. Il semble que le bouillant statuaire n'ait pas pri- ? . -

- de sa pens s liquéfiant

creuset, avant d'él.-i \ -

Bart jouit à Dunkerque d'une juste popularité, et le premier anniversaire de l'érection de la statue (5 septembre 1845) fut fêté, nous dit-on, par une ovation imposante. qui s'adressait non-seulement au grand marin, mais au sculpteur. Les femmes et filles de matelots y étaient en majorité, et elles récitèrent à la statue un compliment naïf qui dut aller au cœur de l'illustre défunt, malgré Yacs triplex symbolique qui, aujourd'hui, revêt sa vaillante poitrine de soldat et de navigateur.

Dunkcrque se divise en deux villes distinctes : celle qu'on voit, neuve, symétrique, soigneusement badigeonnée; l'antre, invisible et souterraine, dont les toits sont à la hauteur du pavé et dont les persiennes s'ouvrent au niveau du trottoir. Sous chaque maison s' étage une profonde cave (ce sont les anciens greniers à sel), et ces caves renferment, non des bouteilles ni des fûts, mais une population nombreuse. J'imagine que l'habitude des bombardements de l'Anglais donna aux Dunkerquois l'idée de s'inhumer ainsi vivants dans ces façons decasemates, etque cet usage prudent, une fois passé dans les mœurs, est devenu pour eux une seconde nature. On descend dans ces grottes, non par l'intérieur de la maison, mais par des trous carrés percés dans le dallage du trottoir, auxquels aboutit une rampe et que recouvre, pendant la nuit ou en l'absence ^ habitants, une sorte de trappe ou de planche] mobile. C'est par la même voie, unique, qu'un peu d'air et de lumière pénètrent dan- ces terriers. Je n'ai pas été peu surpris devoir de toutes parts, dans les rues de Dunkerque, ces étranges portes-fenêtres s'ouvrir comme des écailles d'huîtres aux premiers rayons du soleil; puis apparaître toul doucemenl un peu au-dessus de la dalle des têtes humaines, donl les corps lestaient plongés dans

DUHKERQUÊ. II'.»

I"- entrailles de la terre, de telle façon qu'elles présentaient, à distance, l'image saisissante de ces suppliciés de la Chine qu'un souverain barbare faisail enterrer vifs jusqu'au menton. Je n'ai pas à discuter le mérite de ce mode d'habitation renouvelé des anciens Guanches : il peut se faire qu'il offre de ténébreuses jouissances, de mystérieuses compensations aux citadins qui s'y confinent : je n'en parlerai qu'au point de vue du promeneur et du passant, qui courent, à chaque pas, le risque de s'abîmer dans un insondable dessous comme un diable d'opéra, ou démettre le pied sur un de leurs semblables en croyant fouler un pavé. Je ne puis songer sans effroi à ce que deviendrait un aveugle errant dans les rues de Dunkerque. Je ne suis que myope, et, dès mes premiers pas dans cette ville semi-souterraine, j'ai failli heurter du pied un couple amoureux qui prenait le frais à la hauteur de la chaussée, et devisait en inspirant la brise matinale du ruisseau. Il ne paraît pas, au surplus, que ces singuliers logements soient exclusivement la demeure de la population indigente de la ville, comme on pourrait le supposer. L'ameublement de plusieurs de ces caves révèle une certaine aisance chez les particuliers qui s'y blottissent. On y trouve nonseulement la propreté llamande, mais des prétentions, parfois justifiées, à l'élégance et au confort. Des pots de fuchsias, de reines-marguerites, de géraniums et d'hortensias, pâles fleurs, plus souvent éclairées par la lampe que par 1rs rayons du soleil, garnissait fréquemment les marches de l'escalier, conduisant à la tabatière ou écou- Lille extérieure, qui sert ainsi, tout à la fois, de balcon, de jardin, de porte el de fenêtre. Beaucoup de propriétaires fonl la spéculation de meubler .eux-mêmes ces caves et de les louer à tant par mois; c'est ce qu'indiquent quantité

d'écriteaux appendus aux murs et offrant invariablement un dessous de maison garni à louer, fraîchement décoré, soit pour le prochain terme, soit pour une immédiate entrée en jouissance. Cette dernière formule me paraît un remarquable abus de langue. Je n'aime pas non plus le dessous de maison. Je ne vois pas pourquoi on n'oserait écrire : Un souterrain garni à louer.

Le port et les bassins de Dunkerque, que l'Anglais a voulu combler, témoignant assez, par cette rage, de l'importance qu'il attachait à ce débouché maritime, reviennent peu à peu à l'animation et à la prospérité qui leur avaient valu cette étrange marque d'estime, cet édil de proscription digne d'un Genséric et non d'une nation civilisée. Ce crime de lèse-humanité, cet outrage sanglant jeté à la détresse d'un grand roi, n'ont pas été, grâce à Dieu, poussés à leurs dernières limites, et Dunkerque pourra voir renaître sa splendeur des anciens jours, si la nier, sa féconde et riche fiancée, ne l'abandonne pas dans cette humeur fantasque commune aux divinités femmes. C'est là le sort qui attend peut-être, dans l'avenir, le port et la ville de Dunkerque. La mer s'éloigne lentement, et 'es deux immenses jetées qui semblent la poursuivre ont peine à atteindre, malgré leur hyperbolique longueur, le Ilot capricieux, chaque jour moins abondant et plus rebelle. S'il venait à tarir dans le large chenal qui mène les navires au port, ce serait l'ait de la ville, qui déviait. (\r< ce moment, se resigner au sort funèbre d'Aigues-Mor tes et deHarfleur, autrefois des ports florissants, aujourd'hui perdus dans les terres. Mais il faut se lier sans doute au\ puissantes ressources et aux progrès indéfinis de la science moderne du soin de prévenir une telle calamité nationale.

lUNKKIinCi:. 121

La même circonstance, jointe sans doute à la position excentrique de Dunkerque, reléguée au sommet de L'angle le plus septentrional * 1 * ' France, a paru jusqu'ici un obstacle invincible au développement de son établissement thermal. Rien, cependant, n'est épargné pour y attirer les baigneurs. L'établissement est élégant, commode, suffisamment spacieux. On \ sent l'influence d'une bonne direction. Si la ville n'est pas des plus gaies, elle vaut bien, tout au moins, le séjour d'Ostende. On trouve de l'affabilité et de la bonhomie parmi ses habitants, et, qui plus est, de la conscience. La vie y est facile, large, peu dispendieuse, et faite pour contenter, au moins de frais possible, les exigences gastronomiques. Les prix de l'établissement sont aussi des plus modérés. Les voitures-baignoires sont les plus agréables, les mieux pourvues et les moins chères <|ue j'aie encore trouvées en France. Néanmoins, la plage de Dunkerque n'attire, dans la belle saison, que d'assez rares visiteurs. Il faut aller chercher la mer à des distances olympiques pour ne rencontrer, le plus souvent, qu'un flot grêle, sans profondeur. J'en ;ii fait l'épreuve, et je puis dire que j'ai quelquefois à peine trouvé de l'eau dans l'Océan.

L'établissement, situé, comme celui de Calais, au haut de la dune, renferme une longue galerie, une salle de bal, un salon attribué aux dames, un cabinet de lecture, un.' salle de billard et un café-restaurant dont le service et le tarif méritent les plus grands éloges. Tout cela est fort convenablement décoré et meublé, quoique sans aucun luxe. L'édifice présente sa façade principale à la mer; de l'autre côté, I»' chef de l'établissement s'est efforcé de planter quelques buis et quelques arbustes dont la réunion ast ambitieusement qualifiée de jardin anglais. Il était dilïi-

eile de mieux faire, au surplus, sous le feu dévorant d'un ennemi mortel à toute végétation comme l'àpre brise de la Manche, et ce peu de verdure, dont il faut remercier le directeur, anime encore et réjouit cette grève morne et sablonneuse.

C'est surtout un jour de fête qu'il la faut voir. Dunkerque est en. tout temps une ville agréable; mais les Dunkerquois sont passés maîtres en ce genre. L'autorité n'intervient pas dans les solennités publiques, elle n'a que faire de s'en mêler. L'imagination, le zèle, le bon goût des habitants, lui viennent puissamment en aide, ou même, pour mieux dire, suppléent entièrement son action. Est-il question d'organiser une grande fête, le maire en avise simplement ses administrés quelques semaines à l'avance. In bureau de renseignements est ouvert à l'hôtel de ville pour recevoir les plans, devis et conceptions de chacun. In comité supérieur fait un choix entre ces diverses propositions artistiques, arrête le programme et nomme pour chaque quartier des commissaires chargés de l'exécution. Ces derniers surveillent et dirigent les apprêts, passent les marchés, et ne font jamais un seul achat sans une vente immédiatement correspondante; c'est-à-dire que ce qu'ils payent un franc, par exemple, est déjà revendu au même marchand ou à tout autre pour soixante-quinze centimes, avant d'être mis en œuvre. C'est là, à vrai dire, une véritable location passée dans les usages du pays, et quia le double avantage de ménager les deniers des souscripteurs, «mi obtenant pour peu d'argenl des effets bien supérieurs à ce qu'ailleurs on produirait pour des sommes beaucoup plus fortes. Quant aux frais, ils sont supportés par voie de cotisation volontaire; riche ou pauvre, charnu apporte son offrande, sauf quelques récalcitrants, aux-

DUNKËRQUE. 125

. j u . • 1 > u'esl infligée d'autre punition que de voir leurs maisons, privées de tout ornement, faire lâche par cette nullité dans les splendeurs universelles. A l'issue de la fête, des médailles d'honneur sonl décernées par un jurj spécial aux décorateurs quisesonl le mieux acquittés de leur tâche.

Nous avons cru devoir rapporter ces détails peu connu-. pan e qu'ils jettent du jour sur les mœurs de cette excellent.1, cordiale et tr<>|> heureuse population flamande, en qui l'amour i\<'> fêtes est une passion sérieuse, innée, nationale, à l'épreuve des soucis et de ces graves orages politiques, qui, partout ailleurs, chassent les plaisirs devant eux, '-n même temps qu'ils jettent au front i\r< citoyens la maussaderie et l'amertume.

Les baigneurs ont à peu près, chaque été, l'occasion d'assister, à Dunkerque, à quelqu'une de ces fêtes profondément locales et hautement originales qui font l'honneur et la joie des Flandres. Nous avons eu cet avantage, et c'est ici que le côté éminemment hospitalier et bienveillant du caractère dunkerquois se montre sous son meilleur jour. Non-seulement les habitants s'empressent de céder aux étrangers tout ou partie de leur logement, et parfois même jusqu'à leur lit, de la meilleure grâce du monde: mais la municipalité avait poussé l'attention et la prévoyance, dans la circonstance qui nous occupe, jusqu'à faire installer, dans les édifices dont elle dispose, des dortoirs publics, sorte de salles d'asile, à l'usage de ceux qui n'auraient pu trouver une place où reposer leur tète. L'expérience prouva que la précaution n'avait pas été inutile: elle ne fut pas même suffisante, car L'affluence <:taii énorme, et il était entré dans la ville deux fois plus de citoyens qu'elle n'en pouvait raisonnablement contenir.

Plus heureux que bien d'autres, nous avions réussi, par grâce spéciale du sort, à nous glisser subrepticement flans l'excellent hôtel du Chapeau-Rouge, situé dans la ci-devant rue d'Orléans, devenue la rue Arago; et là, bien que nous ne fussions pas commis voyageur, on avait consenti par humanité à ne pas nous mettre dehors. Introduit à l'heure du dîner parmi les hôtes habituels, pour ne pas dire les maîtres absolus de cette très-confortable hôtellerie, nous crûmes tout d'abord voir dans ces messieurs une réunion de gens de lettres. On s'y serait trompé à moins. Le mot professionnel d'article pétillait incessamment dans leurs discours.

— Excellent article! disait l'un.

— Voilà un article que j'aime!

— Je viens de faire mon article, et ainsi, ab ovo usque mi ma la.

— Et quel est votre article? me hasardai- je à demander à mon voisin, concevant je ne sais quelle espérance stupide de trouver en lui un confrère.

— Monsieur, ce sont les chicorées, joli article!

Me voilà [iris avec ma sotte curiosité. Quelle branche de littérature! Toutefois je glisse encore une timide question :

— A quoi bon, monsieur, cet... article?

— Comment! monsieur, s'écrie mon interlocuteur du ton de la majesté' offensée; eh! sans mon article, avec quoi ferait-on le café, s'il vous plaît?

— Mais, avec,

— Ou café, n'est-ce pas? Toujours le même refrain ! Ils ne savent dire que cela! Le café, drogue malsaine, irritante, dont, grâce à nous, l'usage est à peu près abandonné!

DUNKERQOE. 12.1

— En vérité?

— Monsieur, il n'y a plus de café!

Ces dernières paroles furent dites avec l'accent irrésistible de conviction et de triomphe dont jadis un romantique barbu, après avoir vu Bernani, s'écria : « Enfoncé Racine! J'avoue que je n'aurais pas cru à l'existence d'un tel article : il me semblait y voir une vieille calomnie rétrospective du temps du blocus continental. Il n'eu esl rien: les mauvaises herbes ne s'extirpent poinl si aisément, et celle-là a survécu au cèdre impérial qui l'avait fait germer. Le département du Nord continue de produire, outre le sucre de betteraves, une prodigieuse quantité de ce moka trop indigène.

Pardon, lecteur, de ce hors-d'œuvre, et revenons à notre fête. Le lendemain de notre arrivée, la journée fut inaugurée par une solennelle distribution de médailles, soit aux musiciens, soit aux corps de musique qui s'étaient le [•lus fait remarquer la veille, ou par la perfection de leur exécution, ou par leur ensemble harmonique. Les Flandres sont la terre classique des médailles et des concours. Mais en voici bien d'une autre! Quel monstre, quel titan, quel evclope, se dresse là-bas sur la grande place.' — C'est le Reuse (géant) de Dunkerque. Il est vêtu de son armure; il sort de la grande tour, où il est enfermé comme dans une caisse d'horloge, du gothique beffroi, veuf, je ne sais pourquoi, de son proverbial carillon, le seul lo^is qui soit à la taille du lieuse, et encore n'en peut-il sortir que tenant sa tête à la main, comme feu le grand sainl Denis. Voici maintenant qu'on la lui ajuste; on l'équipe de [lied en cap; un valet de ville passe délicatement l'étrille dans les longs crins qui lui servent de chevelure, avec une gravité imperturbable qui n'a d'égal que le se-

rieux de la population attentive à ces préparatifs coquets. Cette toilette et son armement terminés, le Relise (corruption de l'allemand Riese) prend position sur la grande place, au pied d'un orchestre formidable, devant la maison Alliaume.

Puis, voici deux autres colosses apparaître à l'extrémité de la place et s'avancer majestueusement vers le Reuse : c'est ici un congrès de géants. Les deux nouveaux venus sont Gayant et sa femme, de Douai, suivis de leurs fils intéressants, Jacot, Bambin, et quelques autres. Us viennent rendre hommage au Reuse, et c'est justice, car le Reuse les dépasse de toute la télé. Un train spécial de chemin de fer les a amenés cette nuit de Douai, leur patrie ou leur berce, suivant l'expression douaisienne, et leurs grands corps, immenses mannequins d'osier, couvraient, sous une pluie battante qui ne les a point heureusement trop déformes, l'impériale de plusieurs waggons.

Il n'est pas inutile de dire ici, je pense, que Gayant est un chevalier dont la bravoure traditionnelle, la grande âme et la grande lance, paraissent avoir sauvé, pendant plusieurs siècles, la ville de Douai des [dus imminents périls. Quant au Reuse, c'était un grand seigneur du pays de Flandre qui était éminemment bienfaisant et creusa le port de Dunkerque. Tous deux étaient assez beaux hommes, à en juger par les effigies que conservent d'eux leur nationaux reconnaissants. On les promène officiellement dans les grandes solennités : il n'y a pas de bonnes iètes à Douai' sans Gayant et sa femme, ni à Dunkerque sans le Reuse. Ce sont là, au reste, des coutumes évidemment léguées aux Flandres par les conquérants espagnols. De mémo que Reuse vient de Riese, de même Gayant est simplement un dérivé légèremenl altéré, quanl à l'orthographe, de l'espa-

DUNKERQ1 i: m

gùo\Jayan, qui signifie géant. On retrouve aujourd'hui aux iles Baléares, dans la Péninsule même, et particulièrement dans les piw inces formanl l'ancien royaume d'Aragon, ces exhibitions de géants libérateurs. Il paraît que grande taille obligeait autrefois, à moins que ce ne soit la gratitude des peuples qui ail grandi à celle de leur vénération les citoyens ou les illustres chevaliers dont ils ont reçu quelque bien. Quoi qu'il en soit, Gayant et sa femme l'ont au lieuse une fort aimable révérence; celui-ci, on hôte bien appris, la leur rend aussitôt; puis tous trois, en vertu d'une motilité des plus simples dont nous n'aurons garde de vous révéler le secret peu poétique, exécutent un menuet, aux applaudissements enthousiastes d'un peuple immense. Ils se rangent ensuite côte à côte, le Reuse entre Gayant et sa femme, les enfants devant, pour voir le défilé de la grande procession, qui déjà s'avance en bon ordre.

Il ne faudrait rien moins qu'un chant épique pour faire le dénombrement homérique de toutes les merveilles de ce cortège, et le célèbre défilé de la Juive nous a paru singulièrement distancé.

Un corps imposant de musique ouvre la marche.

Apparaît ensuite un grand char, ayant la forme d'une dunette de navire, et portant Jean Bart, chef d'escadre; et non chef de câpres, comme le répétèrent à l'envi cent journaux sur la foi d'une bévue typographique; Jean Bart, dis-je. entouré de sa famille et de son équipage valeureux, historiquement revêtus des costumes du temps de Louis XIV, époque demeurée particulièrement chère à la population de Dunkerque.

Ce char est suivi i\r> pêcheuses de crevettes grises, vulgairement nommées dans le pays grenades, heur bande

r28 LA VIE DES EAUX.

joyeuse, parée de se> plus beaux atours, est facilement iveonnaissable aux divers attributs ou instruments de pêche fjue chacune tient à la main.

Sur un autre char, voici unr tabagie flamande au grand complet (panne kuke huys, maison de crêpes), avec son hôtelier en bonnet de coton, ses brocs, ses ehoppes e1 ses buveurs intrépides* entre lesquels brille, de tout l'éclat d'un tricorne imposant, dont la vue seule doit glacer d'épouvante les maraudeurs, le garde champêtre ou garde-chasse de la commune, — nous ne saurions dire précisément lequel. Pendant qu'on boit dans la taverne, qu'on fume, rit et fait des crêpes magnifiques, la poule caquetant au haut du toit de chaume, le dindon qui glousse, le pigeon qui roucoule, complètent l'illusion de ce tableau animé de Van Ostade ou de Brauwer.

Voici venir maintenant les bazennes, matelotes, c'est-àdire femmes de matelots, avec la jupe retroussée du temps de Louis XV, et tout le joli petit costume rococo de la Permission de dix heures.

Un autre char s'avance, portant une embarcation moderne montée par des matelots bayonnais en costumes et bérets basques.

Puis c'est une noce normande, la mariée et le marié grimpés sur le même cheval, et tout le cortège en culottes courtes, cols de chemise démesurés, habits vert-pomme ei chapeaux-tromblons fabuleux tonnant à leur suite la plus

brillante cavalcade à ânes.

Voici maintenant une compagnie de grenadiers consulaires dans une tenue irréprochable.

Plus loin, remorqué par une locomotive, le char de la France el de la ville de Dfankerque réunissant leurs attributs ci leurs emblèmes. Ce chai' est en forme d<- conque ;

DUNKERQI K. 1 ■".-

il r>t immense L»| contient un grand nombre de persons, entre autres des groupes d'Amours e4 deux allégories vivantes qu'on nous dil être VUnitéet la Fraternité commerciales... Accipio omen... Je n'en veux point médire; mais convenez qu sont là des divinités nées

d'hier.

In autre char plus petit contenait trois statues groli ques, trois tableaux plastiques affectant les poses les plus ridicules, le tout dédié au musée par une inscription votive qui provoquait l'hilarité universelle. Pour bien saisir le sel attique de cette épigramme flamande, il faut savoir Hue le musée de Dunkerque ne brille pas précisément par ses richesses artistiques.

Item, les armes marchantes de Dunkerque, portées derrière le char de Jean Bart par un chevalier à queue de sirène et en pantalon quadrillé, formant tout à la fois le support et le cimier de l'écu. Dunkerque porte, si je ne me trompe, parti d'une mer d'argent à un poisson nageant de couleur naturelle, chef de gueules au lion dzor passant.

Devant le char de la ville, on voyait sa bannière portée par un capitaine de pêche du dix-septième siècle, et celles des quatorze amiraux- qui ont vu le jour à Dunkerque. Enfin, tout le cortège, entrecoupé de dix corps de musique, tous excellents, tous très-nombreux, <:t;tit précédé d'un héraut en costume splendide <jui tenait à la main la bannière bleue et blanche ou, pour parler la langue héraldique, mi-partie d'argent et d'azur, de la bonne \ille de Dunkerque.

Cette procession mémorable et tous les épisodes burlesques ou bachiques qui en lurent l'accompagnement obligé remplirent à peu près le premier jour de la fêl

Le lendemain, il y eut de fort belles régates; mais elles n'offrirent aucun caractère particulier. Puis, le soir, un grand bal donné à rétablissement des bains termina les réjouissances. Cette réunion fut brillante et les danseuses n\ parurent point inférieures au grand renom de beauté dont jouissent les dames de Dunkerque; mais un intermède non prévu et une illumination naturelle eurent pour effet d'en effacer, à nos yeux du moins, les splendeurs. Du côté de la grève, une lueur rougeâtre, une sorte d'aurore boréale, se reflétait à l1 horizon. Aussi, à cet aspect imprévu, courûmes-nous au bord de l'Esplanade, d'où l'œil embrasse le rivage. Nous vîmes alors, non point une mer, mais une lave. Une immense traînée de feu léchait la plage, et, ça et là, des lames impétueuses moutonnaient en soulevant des gerbes enflammées qui se détachaient sur le fond noir de ce magnifique tableau. Maintes fois, dans une autre mer, nous avions vu la quille d'un navire tracer un sillage lumineux sur le flot, et des milliers d'étincelles jaillir le long de ses bordages, mais rien qui pût se comparer à ce débordement igné, à cette éruption liquide. On apercevait distinctement la blanchâtre fumée du phosphore se dégager au-dessus de la lame brillante, comme la vapeur du soufre et du salpêtre autour d'une pièce d'artifice. Combien pauvres sont les ëtoupes et la limaille des Ruggieri, auprès de cette nappe ruisselante d'or et d'argent qu'allume à la cime des flots, en certaines nuits mystérieuses, la nature, ce grandiose et poétique artificier !

BKIGHTO.N

BrightoD est le Dieppe de la Grande-Bretagne. Cette ville

maritime na et ne peut avoir d'importance que comme établissement de bains. Elle n'a pas de port, si ce n'est à kings-port, mouillage distant de plusieurs milles, avec Ifquel elle se relie du reste par un chemin de fer. En avant de Brighton même, règne une simple plage, limitée du côte de terre par une haute muraille de trois kilomètres, <|ui borde et soutient les falaises ou terrains en amphithéâtre sur lesquels est bâtie la ville. C'est de cette muraille que part un pont suspendu d'un kilomètre de longueur, qui est la principale prumenade de Brighton, et aboutit à une plate-forme très-élevëe au-dessous de laquelle vient aborder le paquebot. Une trappe mobile par laquelle les passagers descendent sur le pont du navire ou se bissent sur la plate-forme, selon qu'ils partent ou arrivent, complète ce singulier mode d'embarcadère, dont l'aspect est au moins fort original.

Brighton s' étage d'une façon pittoresque sur les hauteurs

dont la plage est environnée. Toutes les maisons qui font face à la mer sont ingénieusement pourvues d'une tour engagée, ou d'un observatoire semi-circulaire et vitré, du haut duquel l'heureux et oisif habitant de ces confortables demeures peut, sans se déranger de sa partie de whist, de la lecture du journal ou de la novel à la mode, jouir du spectacle imposant d'une immense étendue de large, et embrasser d'un seul coup d'œil toutes les parties de l'horizon.

Les rues de Brighton, interrompues çà et là par de beaux squares, sont bien percées, spacieuses, bordées d'aristocratiques logis. On sait que Brighton, qui a supplanté Bath, est chaque été le rendez-vous fashionable des trois royaumes. La ville toutefois brille moins encore par le luxe extérieur et par les habitations splendides que par l'exquise propreté anglaise. On n'y trouve que peu ou point de monuments, si ce n'est un admirable ouvrage d'art, le pont gigantesque qui forme la tête du chemin de fer de Brighton à Londres, et l'étrange château de plaisance du duc de Kent, un assemblage cosmopolite, une macédoine incroyable, de tous les genres, de tous les styles, de toutes les nationalités, antique, gothique, renaissance, italien, grec, hindou, chinois. Le vulgaire s'ébahit devant cette merveille, qui a de quoi faire hausser les épaules à un maître maçon, ou dresser les cheveux sur la tète des vrais artistes ; mais ce sont là jeux de princes, et les architectes de sang royal ne sont pas tenus d'avoir du goût.

Plus qu'aucune ville d'Angleterre, sinon d'Irlande Brighton présente le contraste affligeant d'une opulence fastueuse mise en regard d'une détresse dont rien ne peut donner idée. Tandis qu'une gentry superbe, de nobles la-

BRKîffTON. 135

dies, de beaux enfants dignes du pinceau du Lawrence, une valetaille insolente il»' prospérité, des équipages a Imirables, des cavalcades, des festins, des raouts, entretiennent dans la partie inférieure de la cité uni' atmosphère de fête perpétuelle, d'enivrement et de mollesse asiatique, les hauts quartiers sont ravagés par une misère sordide, famélique, inconnue, grâce à 1 > i « • u , parmi nous, du moins à cet épouvantable degré.

Des communications par pyroscaphes relient journellement Dieppe el Brighton.

OSTEADE

La route de Dunkerque à Ostende côtoie ces dunes près desquelles Tùrenne remporta une grande victoire. On ne peut voir la mer, mais ou l'entend souvent. Au delà de Zuycoote, le dernier village français, on trouve la douane belge à trois lieues de Dunkerque. La visite desbagages se fait promptement et poliment dans une petit»1 maison située le long de la route, où le traditionnel Verkoopt men tranken, inscrit au-dessous du Lion belge, invite les voyageurs à consommer les produits de l'industrie nationale dès leur entrée dans le pays, au lieu d'y apporter les leurs. On passe ensuite à Furne, une jolie petite ville peu connue des touriste-, comraelout ce qui n"est point dans le réseau *\c> ligues de 1er, et dont l'hôtel de ville et le beffroi gothiques méritent, même après les belles maisons communes • le Bruxelles, Louvain et Bruges, de fixer toute l'attention des connaisseurs et i\c> artistes. De l'urne ou va ù Nieuport, nu autre petit municipequé l'ail vivre son port de pêche,

OSTENDE. I3a

célèbre dans l'histoire des Flandres par la victoire du prince Benri de Nassau, frère de Maurice, victoire célèbre elle-même dans l'histoire des arts, par la splendide apothéose picturale que la veuve du prince Henri, Amélie de Solms, iTiu<M à son époux, mort au palais du Bois, prèsde la Baye, et pour laquelle furent conviés à grands frais Rubens et son atelier illustre. Enfin, après huit ou dix heures d'un trot pesant, mais continu, qui est la mise en action du lento gradu proféra d'Horace, la voiture de MM. Van Gend et compagnie, les Caillard-Laffitte de Belgique, s'arrête dans les murs d'Ostende.

C'est une ville forte, rectangulaire, et bariolée, connu. Dunkerque, de tous les tons de la palette du badigeonneur, depuis le blanc-de-lait jusqu'au vert-pistache et au brun-chocolat. Les rues en sont tirées au cordeau, ce qui lui donne le genre de beauté linéaire propre aux figures géométriques. On n'y trouve point de monuments. 11 est probable que ce fameux siège de trois années qui, au commencement du dix-septième siècle, coûta quatre-vingt mille hommes et autant de millions peut-être à l'Espagne et aux Provinces-Unies, n'a rien laissé subsister de l'ancienne Ostende. Celle que nous voyons est littéralement neuve : il ne s'y rencontre pas un édifice qui remonte à plus de cent ans. Les villes régulières ne sont pas les plus gaies, et Ostende, privée aujourd'hui de commerce, qui n'a de vie que pendant la saison des bains, fait foi de cette vérité. Le port et les bassins, qui pourraient l'animer, sont presque frappés de mort depuis les agrandissements d'Anvers. La ville est du reste enfermée rigoureusement dans ses remparts, et, du coté de la plage même, il faut monter sur les retranchements pour découvrir la pleine mer. La campagne qui l'avoisine est plate, nue et monotone. Je

doute qu'on pût signaler dix arbres, dans cette nature ehauve, à plus de deux lieues à la ronde. En somme, rien ne ressemble moins qu'Ostende à un lieu de plaisance, et pourtant sa prospérité comme établissement thermal augmente chaque année, à mesure que diminue son importance comme point maritime et place manufacturière. Les étrangers sont la ressource de la ville, et l'alluvion de bank notes qu'ils y déposent pendant trois mois suffit, nouveau limon d'Egypte, à la fertiliser et à la faire vivre pour tout le reste de l'année. L'été dernier, quoique la moitié des habitants fassent l'industrie de logeurs, et louent aux arrivants des quartiers garnis, il a fallu le plus souvent attendre une semaine au moins l'hospitalité d'une chambre. Provisoirement, les retardataires campaient, à la grâce de Dieu, dans les greniers, sous les remises et dans les salles à manger métamorphosées en dortoirs.

Ostende doit cette vogue à sa grève admirable, au privilège d'être à peu près le seul port d'un petit royaume, il est vrai, mais prodigieusement peuplé, et à la ligne de chemins de fer qui lui amène des visiteurs de tous les points de l'Allemagne. La Belgique, c'est encore la France; mais Ostende, c'est la Prusse, la Suisse, la Westphalie, la Saxe, l'Angleterre, la Russie, la Hollande, tout, en un mot, excepté nous. Sans doute notre magnifique développement de côtes présente assez de plages pour que nous n'ayons pas à envier celles du voisin: mais ce n'en est pas moins une impression triste que de ne plus entendre la langue nationale dans un pays censé français, à quelques lieues de notre frontière, et de chercher en vain parmi ces fronts ludesques quelques-unes de. ces physionomies enjouées; dont la naïveté narquoise et l'inexprimable cachet debadauderie et de finesse décèlent le vrai Parisien.

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C'esl sur la digue que se confondênl el se rencontrent ;ï toute heure du jour les baigneurs. De toutes les plages thermales, Ostende esl sans contredit celle donl il csi I" plus exact de dire qu'on y vit au bord de la mer. Les environs de la ville, dénués d'intérêt, n'offrant pas le moindre prétexte à excursion, c'est sur cette chaussée, longue de trois cents pas sur sept ou huit en largeur, que se réfugie el se concentre loul le mouvement des baigneurs. C'esl I.. que du matin au soir ils stationnent, fument, causent, boivent, contemplent, lisent, et se livrent à la promenade précipitée que le besoin de réaction nécessite au sortir du bain. L'infinie variété de la mer dans son apparente monotonie peut seule rendre vraisemblable et possible un mode d'existence el de locomotion si immuable. Tantôt elle vient battre les pierres bleues de la digue, grondant avec furie et lançant ses flots jaunâtres ou blancs d'écume à l'escalade de ce rempart, tantôt elle se retire au loin, comme sentant son impuissance à détruire l'ouvrage des hommes, ou, pour mieux dire, à dépasser les limites tracées par Dieu. Elle laisse alors à découvert une plage merveilleuse, unie comme l'allée sablée d'un parc anglais irréprochable, douce, moelleuse, lustrée comme une étoffe de soie, et pourtant d'une consistance inébranlable sous le pied. La foule des enfants et des baigneur- eux-mêmes se hâte de l'envahir avec des cris joyeux, jusqu'à ce que le retour du flot vienne circonvenir la chaussée d'un nouveau blocus maritime. Ces journées uniformes ont, moins le mal de mer, une grande analogie avec la vie de bord. En effet, les baigneurs, parqués sur leur (éternelle ebauss i peuvent, sans grand effort d'imagination, se croire sur le pont d'un navire, et leur perpétuel va-et-vienl dan- cet étroit domaine rappelle assez les trois ou quatre lieues par

jour qu'en fumant leur pipe les marins trouvent communément à l'aire du gaillard d'arrière au gaillard d'avant. Cette immobilité active et cette vie semi-nautique, semicontemplative, suffiraient difficilement, je pense, à défrayer d'émotions et de jouissances un Parisien ; c'est peut-être une des raisons pour lesquelles on trouve à Ostende si peu de nos compatriotes ; mais les Allemands et les Flamands sont de meilleure composition et s'amusent patiemment.

A l'extrémité est de la digue, celle qui fait face au chenal formant rentrée du port, sans cesse animé par des barques de pêcheurs, des canots de plaisance et les paquebots britanniques qui gagnent ou quittent la haute mer, s'élève le phare d'Ostende, un pilier gigantesque, dont le fût svelte disparaît à demi sous une construction adossée à sa base, contrairement aux règles de Fart et de la perspective, mais adaptée en revanche au goût et calculée pour le plaisir des baigneurs, qui se soucient peu de la ligne droite ou brisée, et font bon marché d'un hiatus architectural, moyennant qu'ils trouvent leur compte à ce péché fort véniel. Cet édifice parasite n'est autre que le Cercle du Phare, établissement mixte et de grande ressource, où Ton trouve à la fois un restaurant, un café, une salle de danse et un cabinet de lecture fort approvisionné de gazettes belges, anglaises et allemandes, mais fort peu de journaux français. Un modique prix d'abonnement donne droit d'entrée dans ce cénacle littéraire et gastronomique pour le mois, la semaine ou même la journée. Tout auprès du Cercle est situé le Pavillon royal ou pavillon Hamers, autre restaurant, autre café, dont l'abord n'esl assujetti à aucune rétribution, et que décore la statue colossale <\r sainte Espérance, la patronne i]^ matelots, s'appuyani

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d'une main sur son ancre, de l'autre tenant une palme, el levant naturellement sa tête vers le ciel, pôle magnétique de la vertu théologale qu'elle symbolise el don! elleesl la filleule. Cette grossière statue de pierre coloriée est en grande vénération parmi les marins «I»' la côte, el ils lui rendent hommage à leur façon, en venant s'attabler aux pieds de la sainte, et en lui envoyant pour encens la fumée de leurs pipes d'écume de mer et les vapeurs gazeuses du faro, du lambiek ou de la bière de Louvain. Tous ces restaurants sont montes à l'instar de ceux de Paris, >A ils en reproduisent fidèlement la carte à l'endroit des colonnes de chiffres ; mais la se borne la ressemblance. Entre les deux établissements, des libraires et des marchands de coquillages exotiques dressent leurs étalages en plein vent. De l'autre côté de la chaussée, celui qui regarde la mer, des haies de chaises appuyées au garde-fou reçoivent du matin au soir, mais surtout dans l'après-midi, un^ multitude contemplative, heureuse de reposer et de tromper ainsi son oisiveté ambulante. Les femmes devisent en s' occupant de quelques travaux d'aiguille: les hommes fument, jouent ou boivent. Les promeneurs passent et repassent entre les deux rangées de chaises et de tables, comme au boulevard, devant le Café de Paris, et tous, humant avec délices la salutaire brise marine dont la Faculté recommande de >e saturer les poumons, se recueillent, quand vient le soir, dans une muette admiration à laquelle ne peuvent échapper les âmes les plus prosaïque.-, devant les splendeurs d'une marine qu'éclaire un beau soleil couchant.

ha plage d'Ostende est admirable d'égalité, de douceur et de solidité. Le Ilot y déferle avec force; maïs, comme il n'existe que peu de courants sur cette grève privilégiée, et que d'ailleurs lé voisinage <\r< jetées en

amortit la violence, l'exercice si salutaire de la natation ne présente aucun danger sur cette côte, et les secousses des lames n'ont d'autre effet que d'ajouter un très-puissant auxiliaire à l'action médicale du bain. On ne saurait non plus trop louer le service de cet établissement thermal. Le zèle, la promptitude et la ponctualité des employés sont exemplaires. Le prix du bain, voiture et costume compris, est d'une modicité extrême, et il est regrettable que cett(à modération ne s'étende pas à tous les objets de la vie, que l'affluence des étrangers a singulièrement fait renchérir à Ostende depuis ces dernières années.

Il est, je crois, peu de séjours plus salubres que cette ville, malgré le luxe de murailles qui la compriment de façon à l'étouffer, si l'air impétueux, frais et vivifiant, qui souffle sur cette côte, ne savait rompre ce cordon antisanitaire de battions et de contrescarpes, et se frayer un ample passage jusqu'au cœur de la cité emprisonnée. Tous les visages respirent la santé; les femmes, roses, florissantes et réjouies, sont les splendides incarnations du type qu'idolâtrait IUibens. Les hommes sont grands et vigoureux. Sur cent personnes qui meurent en moyenne à Ostende, on n'en compte pas deux phthisiques. A Paris, si je ne me trompe, la proportion est d'un tiers. Le bien-être corporel reagit puissamment sur le reste de l'existence, et la santé n'est pas seulement un bienfait, mais un capital. Aussi l'aisance, et, si ce n'est la gaieté, le contentement et la quiétude, paraissent-ils universellement régner parmi les habitants d'Ostende. Cela n'empêche [tas un grand nombre de pauvres d'errer sans cesse par la ville, et particulièrement sur la digue, implorant l'aumône étrangère dans leur propre pays, ce qui est, à mon sens, la plus dure, la plus cruelle humiliation où l'homme puisse s'abaisser. Les

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