OSTENDE
étrangers n'ont garde de la leur refuser, et la leur foni môme abondante, tout en se reprochant peuy&tre au fond de l'àme d'épancher ainsi leurs largesses sur des pauvres si bien portants. Mais ces pauvres, dignes rejetons de la gueuserie espagnole, font de la mendicité, je ne dis pas seulement une profession, mais un art. Ils ont pour attendrir I11 passant des discours et des mines irrésistibles, et l'on se ruinerai 1 volontiers en gros sous, rien que pour jouir de leur physionomie radieuse, de leurs remercîments jili'ins d'effusion, et du geste véritablement gracieux avec lequel ces grands artistes portent leur propre main à leurlèvres et la baisent avec ferveur, avant de la tendre pour l'aumône qu'ils y savent si bien faire tomber.
Les marchands eux-mêmes, dans les rapports qu'ils ont avec les étrangers, rendent les mêmes honneurs et au divin métal et à ses heureux possesseurs.
— Je vous remercie bien, monsieur, de votre boute! disent-ils avec un élan de gratitude qui va à l'âme, en recevant leur payement, comme s'il y avait disparité dans l'échange et si le numéraire qu'ils reçoivent était hors de toute proportion avec la valeur des objets qu'ils fournissent a l'acheteur.
Et, en effet, ils ont raison; car l'argent vaut toutes marchandises, et, par conséquent, mieux que toutes; mais est-il beaucoup de vendeurs qui se rendent ainsi justice"'
Comme toutes les villes de Belgique, Ostende possède nécessairement son Casino, où les baigneurs se mêlent aux habitants le soir, en quittant le bord de la mer. Cet établissement est situé à l'hôtel de ville, sur la grande place, qui est voisine de la plage. On y trouve un grand nombre de journaux, des revues, un café, un estaminet, et les étrangers y sont admis facilement sur la présentation d'un
membre habitant de la \ille. C'est d'ordinaire le propriétaire de l'hôtel où l'on a pris quartier qui se charge spontanément de faire inscrire ses pensionnaires sur le registre du cercle, toujours libéralement ouvert a chaque nouveau nom moyennant ce patronage un peu banal. Cette hospitalité facile et bienveillante, et, je me plais à ajouter — aussi désintéressée que possible (les étrangers étant admis sans rétribution aucune durant les dix ou quinze premiers jours au moins), est pour eux, il faut l'avouer, une ressource précieuse dans une ville fermée, peu vivante, sans monuments ni environs. Du Casino dépend une salle de bal, où des soirées de danse réunissent la population mixte des citadins et des baigneurs, une ou deux fois dans la semaine. Quelques virtuoses ambulants y donnent aussi deconcerts. J'ai eu naturellement le désir d'assister à l'une des solennités dansantes de la saison dernière, et j'avouerai que les splendeurs ne m'en ont pas paru au niveau de la prospérité ni de l'importance d'un établissement tel que celui d'Ostende. Il est vrai qu'alors la saison approchait de son terme et que la ville commençait à se dépeupler. Les indigènes, auxquels j'exprimais ma surprise de voir une fête si peu animée, m'ont juré qm- les précédentes avaient été bien plus brillantes. Je doute, toutefois, qu'elles aient pu jamais rivaliser avec les belles réunions qu'offrent aux mêmes époques les célèbres Salons de conversation d'Allemagne, et même de quelques eaux françaises. La salle de bal est vaste, fort bien éclairée, mais d'une simplicité qui m'a paru par trop provinciale • •t maritime. Des tentures île calicot rouge ne sont point une décoration appropriée au lieu de plaisir d'une foule choisie et élégante. L'orchestre est plus nombreux qu'habile, ei plu- bruyant qu'harmonieux. Les danses sont fort
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loin aussi d'avoir ce cachet de laisser aller, de grâce et d< désinvolture donl la distinction suprême n^xisle nulle part à mi si haut degré que dans les fêtes parisiennes. J'ai vu là polker et valser une lentaine de jeunes Belges, de façon ;i donner le frisson à Cellarius et à faire dresser les cheveux sur là tête de \\. Laborde. Il y a apparence que les Allemands se tenaient à l'écart, jugeant au-dessous d'eux, dod sans raison, de se commettre sur l'arène du parquet ciré en présence de tels partenaires. Quant aux Françaiset aux Françaises, il n'en figurait d'aucune sorte et cela se voyait de reste à la tournure et aux toilettes.
Trois salons attenant à la salle de bai, et en servant euxmêmes au besoin, sont décorés de tentures en soie et en damas, et de quelques tableaux que la parcimonie excessive de l'éclairage permet à peine d'entrevoir. L'entreprise a apparemment épuisé ses munificences et ses becs de gaz en laveur de la grande salle, si bien qu'elle laisse les autres dans une obscurité que Milton lui-même n'eût pas osé dire visible. A ces toiles est jointe une série de gravures représentant les belles cathédrales de l'Europe, genre d'iconographie qui me paraît un peu bien sévère pour un tel lieu. Le jeu est, sinon proscrit, du moins fort négligé aux bals du Casino d'Ostende. Je n'en ai vu d'autre vestige qu'un écarté, d'ailleurs fort patriarcal et justifiant son nom, car il était relégué' au fond du quatrième salon, et se faisait petit, semblant fuir les regards et craindre surtout d'effaroucher, par le scandale de sa présence, les instincts moraux et bourgeois de la baigneu>e réunion.
H existe un théâtre à Ostende, et une troupe se propir sail de l'exploiter au début de la saison dernière, liais cette tentative n'a pas été heureuse. Soit insut'lisance des
lié LA VIE DES EAUX.
artistes, soU insouciance des spectateurs, il a fallu cesser bientôt l'entreprise, faute de public. L'imprésario in angusti s'est retiré en proférant des blasphèmes contre un soleil éblouissant que bénissaient du fond de l'âme les entrepreneurs de bains de mer; mais le soleil ne peut contenter tout le inonde et les directeurs de théâtre.
Somme toute, on peut juger, par ce peu de détails, que la vie des bains, à Ostende, n'offre pas de ces jouissances irritantes, de ces amusements de haut goût, qui la relèvent el l'assaisonnent en certains séjours d'eaux thermales. Elle est douce et simple, plutôt que somptueuse et raffinée, appropriée du reste aux besoins et aux tendances (ks baigneurs germaniques et flamands, qui ne paraissent pas tenir prodigieusement à être amusés, et se tiennent pour satisfaits d'une promenade sur la plage, d'une pipe fumée au Casino, de la lecture approfondie de YAdgcmcine Zeitting et de ses quatre suppléments, d'un assez bon dîner, et qui serait meilleur s'il n'était infecté de toutes les muscades et la cannelle des Molluques. d'une ou plusieurs pintes de bière, et du sommeil pesant qu'assure à l'homme vertueux cette quotidienne succession de plaisirs sages el mesurés.
.l'ai souvent entendu à Dieppe les baigneurs se plaindre amèrement qu'il ne fût pas possible d'y faire une promenade en mer, et que ni bateaux à vapeur ni canots ne fussent affectés à ce service de plaisance. C'est une contrariété qu'ils n'éprouvent pas à Ostende. L'industrie du canotier est tellement là en honneur, que l'on ne saurait faire dix pas sur la plage .sans être abordé, harcelé,. obstinément suivi par une troupe d'indigènes en chapeaux cirés^ qui, a toute force, prétendent vous faire les honneurs de leurs parages et vous supplient de disposer de leurs