‹ La vie des eauxChapitre 17 sur 58 · OSTENDE. I · texte numérisé non relu

OSTENDE. I

plus, comme le procédé à Paide duquel les parqueu tendais obtiennent cette métamorphose, cette palingénésie de l'huître. Les mollusques sont entassés symétriquement paç longues lil»1- au fond d'une belle eau claire renouvelée avec soin, où on a seulement la précaution de les retourner chaque jour comme une terre labourable. Ce régime, qui tient du défrichement, suffit en peu de semaines 'à la régénération du bivalve.

— Monsieur, veux-/» goûter les huîtres? me dit mon matelot, qui me fait les honneurs du parc avec autant d'aplomb et de grâce que s'il en était propriétaire.

— Volontiers, lui dis-je.

Schatcher fait aussitôt un signe au domestique flamand qui nous a introduits, et nous drague quelques-uns des testacés mignons ensevelis au fond du pare.

— Comme tu sais bien manger les huîtres! me dit Schatcher avec une extase comique.

— Tu trouves? dis-je en riant. Il me semble pourtant que ce n'est pas fort difficile.

— Tu crois cela'? Eh bien, j'ai amené ici l'autre jour une douzaine d'Allemands qui ne savaient comment >'\ prendre. C'était amusant de les voir! on aurait dit que l'huître leur faisait peur : ils la tournaient et retournaient dans leurs mains d'un air hébété. J'ai vu le moment où ils allaient avaler la coquille avec! Mais toi. ce n'est pas cela! Tu n'es pas Allemand, toi! Les Français savent manger les huîtres. Les Français savent tout!...

Après le parc aux huîtres, nous visitons le parc aux homards, qui est limitrophe. Les huîtres d'Ostende viennent d'Angleterre; les homards, de Suède et de Norwége\ Il est apparemment du sort de la Belgique de n'avoir rien qui lui soit propre. On engraisse les crustaeés Scandinaves

dans de grandes bannes en osier qu'on immerge sous Peau de mer. Ce mode de perfectionnement des races crabes, non encore pratiqué chez nous, produit, culinairement parlant, de magnifiques résultats, et les bomards suédois d'Ostende jouissent, parmi les tins connaisseurs, d'une colossale renommée. Tant par leurs proportions gigantesques que par l'exquise délicatesse de leur ebair, ils sont aussi supérieurs, pour le moins, aux crabes nomades qui vivent dans un trou de rocher et font leur société d'un congre, que l'huître grasse d'Ostende au mollusque phthisique et étique sortant des brumes d'Albion.

On s'extasie beaucoup, à Paris, sur la petitesse de ces huîtres, qui, aux yeux des faux gastronomes, font les trois quarts de leur mérite. C'est là, tout simplement, un trait de naïveté germanique. Comme elles se débitent au poids et non au mille, les mareyeurs qui alimentent Véfour et le Cale anglais ont soin de prier les parqueurs de leur expédier les petites, de façon à multiplier indéfiniment les douzaines qu'on peut extraire d'un baril. Les Ostendais ne manquent pas d'accéder de fort bonne grâce à cette de- . mande, qui leur permet d'exporter, à notre profit, tout leur fretin et de garder en parc ce qu'ils ont de mieux pour des consommateurs plus éclairés. Aussi s'étonne-t-on de trouver à Ostende des huîtres magnifiques, et qui, je dois le dire, ne sont pas pires pour cela.

Je dois lous ces utiles renseignements aux lumières de mon ami le matelot, qui me les donne tout en ramant vers l'avant-port où mouille le brick stalionnaire, orgueil delà marine belge. Chemin faisant, nous continuons de nous tutoyer comme deux loups de mer. Mon ami me fournit aussi quelques détails sur le port d'Ostende. Il m'apprend qu'on \ compte cent vingt navires de pêche, ce qui ne laisse

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pas d'être considérable, mais fort peu d'armateurs el do gros bâtimeuts. Le commerce d'Ostende es! nul, ce doni on s'aperçoit de reste «-n parcourant les rues de la ville. Tout le négoce maritime s'est réfugié à Anvers.

— C'est monsieur Bonaparte qui est cause de cela, s'écrie mon matelot, avec tous ces bassins qu'il a *'-w faire creuser là !

Connut' Antoine Schatcher est Ostendais dans l'âme, ce souvenir l'ulcère, et il en veut sérieusement à l'Empereur d'avoir doté son pays de l'un des plus beaux et des plus castes établissements maritimes de l'univers. Au reste, ce n'est ni la place ni les ouvrages d'art qui manquent à Ostendè; il y existe trois bassins fort spacieux, mais ils restent vides, ce qui donnerait à penser que ce n'esl pas uniquement la faute Ae monsieur Bonaparte, si ce port flamand esl déchu de son importance passée.

Tout en devisant ainsi, nous arrivons à bâbord par le travers du fameux brick le Duc de Brabant, qui est en effet un fort beau bâtiment de vingt-deux canons, peint en noir, et d'une carrure passablement néerlandaise. 11 a été construit à Bruges, où sont les chantiers d'armement de l'État. C'est, bien entendu, le vaisseau amiral de la marine belge, laquelle ne compte, en outre, qu'un schooner et huit ou dix lougres ou cutters. Ce bâtiment est neuf; c'est le premier brick qu'ait possédé la marine belge; aaguère son plus gros navire était une goélette, et, maintenant qu'un esl à la tête d'un brick, il est question d'une frégate.

Tout marquis veut avoir îles pages, Tout prince a des ambassadeurs.

Reste à savoir comment la jalouse Angleterre accueillera ces tentatives d'agrandissement maritime.

Notre intention était de visiter le brick et ses aménagements, dont Antoine Schatcher me fait le plus pompeux <;loge, mais il est trop matin pour être admis à bord. C'est l'heure de l'exercice; un roulement de tambour retentit sur le pont; les matelots se rangent le long des bastin- « de bâbord et tribord, et j'ai la nationale satisfaction d'entendre tous les commandements donnés en français, bien que l'équipage flamand comprenne assez peu notre langue. Un officier paraît au bout de la dunette, et, me voyant stationner sous les batteries du navire, m'engage poliment à vouloir bien attendre que l'exercice soit terminé, ou à repasser dans une heure. Je le remercie et me détermine, purement et simplement, à retourner à terre. Antoine Schatcher joint les mains et ne peut comprendre qu'on renonce si facilement à visiter, du pont à la cale, un si beau brick, un bâtiment comme les Belges n'en ont encore jamais vu. Je lui apprends, pour expliquer cette superbe indifférence et en atténuer l'effet, que j'ai vu beaucoup d'autres bricks, et même des corvettes, et même des frégates-..

— Et des vaisseaux aussi? s'écrie le vieux Schatcher.

— Et des vaisseaux aussi, lui dis-je.

— Tu as donc navigué?

— Oui.

— Sur des bâtiments de guerre?

— Oui.

Schatcher fait mm grimace expressive qui veut dire: « Ce n'est pas là un Allemand. » Je m'aperçois que j'ai grandi singulièrement dans son estime, et il me pardi.une, non sans déplorer mon manque de patience, mon apparent mépris pour ce superbe brick, objet de son admiration.

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Au moment il»' tourner la barre vers ta plage, il s'arrête tout à coup :

— Et Slykens, dit-il. Est-ce que tu ne veux pas voir Slykens?

— Qu'est-ce crue Slykens.' dis-je.

— Ah! c'est bien beau, Slykens ' il faut que tu voies cela ! tu ne peux t'en aller d'Ostende sans avoir vu cela !

— Est-ce loin d'ici?

- Une demi-lieue. Tout le monde y va se promener. Juge comme c'est curieux! le roi y est allé, et il a été si content, qu'il a donné au docteur une tabatière d'or?

— Quel docteur?

— Le docteur Paret.

— Et qu'est-ce que le docteur Paret?

— Tu ne le connais pas? C'est un homme étonnant. Il a chez lui une collection comme tu n'en as jamais vu !

— Et qu'y a-t-il, dis-moi, dans cette collection?

— Que sais-je, moi 1 toutes sortes de betes mortes, plus curieuses les unes que les autres, de grandissimes poissons, un tas de vieilles choses qu'il a ramassées on ne sait où. Allons, viens, tu seras content ; tu verras des serpents de mer !

Le croirait-on? malgré cette dernière annonce, j'eus le courage de résister aux provocations de Schalcher. Il y a apparence que j'étais, ce jour-là, en grande veine de paresse et d'insouciance. Je dédaignai Slykens. comme j'avais fait le brick. Mais, dès le lendemain, en revanche, la tarentule secrète de la curiosité, sinon celle du désœuvrement, me piqua, et, montant dans une vigilante (ce sont les citadines belges), je me fis conduire au fameux Slykens, simple hameau l»àti sur les bords du canal d'Os-

tende à Bruges, à quelques centaines de pas de la première de ces deux villes.

La principale, ou, pour mieux dire, la seule curiosité du lieu, est ou était, en effet, le cabinet du docteur Paret, collectionneur, naturaliste et antiquaire infatigable, qui, en quarante ans de labeurs, réunit à meubler sa maison, des fondations au faîte, de l'amalgame d'objets les plus singuliers et, j'oserai même dire, les plus hétéroclites qui se puissent voir assemblés. L'histoire naturelle y domine au milieu d'une multitude de hors-d'œuvre. (Test un fouillis bizarre où l'on trouve pêle-mêle des carcasses de ravageurs et de baleineaux; des requins et des dauphins empaillés; des épées de narval et des scies d'espadon; des bouclier de tortues; de vieilles armes gothiques à demi rongées par la rouille ; des reptiles de toute grandeur et des batraciens hideux; une carpe monstre, pêchée dans le canal d'Ostende; des faïences, des médailles, une chambre obscure ; que sais- je? Puis, toutes sortes de surprises agréables, tels que corps d'horloges renfermant, au lieu de pendules, des squelettes, des fœtus à Y esprit-de-vin, des veaux ù deux têtes ou à huit pattes, tout un assortiment de tératologie qu'eût aimé feu M. de Saint-Hilaire. Il me semble voir le fameux cabinet d'histoire naturelle, de bric-à-brac et de sorcier décrit dans la Peau de chagrin. Le docteur Paret, un beau vieillard dont la tête carrée rappelait le front puissant et la physionomie de Goethe, fit luimême les honneurs de son Pandémonium avec une bonhomie et une courtoisie parfaites. Jamais les visiteurs ne l'importunaient, et pourtant il est littéral de dire qu'ils lui pleuvaient du matin au soir, tant que durait la saison des bains. Pour toute rémunération de son obligeance, il ne leur demandai! que d'inscrire leur nom sur un gros

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