ENGHIEN
Tout le monde ne peut aller aux Pyrénées. Paris manquait d'eaux minérales. Paris, la providence des villages thermaux de France et d'Allemagne; Paris, si riche en chloroses, névralgies, hypocondries, gastralgies, dyspepsies, pulmonies, et ce qui s'ensuit, n'avait pas chez soi où soulager la dose considérable d'infortunes que lui a départie le ciel en échange de tant de privilèges uniques; et la petite propriété, le commerce, l'industrie, que tenaient incessamment en laisse les affaires ou ce mal, si souvent mortel, que l'on nomme faute d'argent, ne savaient où guérir de leurs maux respectifs ; car, si les azrs et [es lieux que recommande Hippocrale sont souvent d'admirables remèdes, ce n'est que dans les affections légères, superficielles; mais, si le mal a atteint quelque profondeur, il y faudra joindre le spécifique des eaux, que le philosophe ilf Cos ne recommande pas moins.
Les Romains, ces grands sourciers du monde antique, n'avaient laissé aucun vestige d'établissements thermaux aux entours de Lutèce, et Paris en était réduit auï prome-
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oades hygiéniques à Saint-Germain ou à Versailles lorsqu'on 1766 un curé de Montmorenc\ , l'abbé Cotte, homme tl«' savoir et d'observation, crut avoir découvert à Enghieu, dans un certain ruisseau puant qui, charge de vapeurs fétidement sulfureuses, n'inspirait que répugnance el oauu\ bons habitants delà commune, une source d'eaux minérales.
O tbrtunalos minium, sua >i bona nôrinl!...
Mais ils ne les connaissaient point alors.
L'abbé Cotte écrivit à l'un de ses confrères, l'abbé Nollet, assez célèbre physicien de ce temps-là, qui fit un rapport à l'Académie des sciences; et cette compagnie savante chargea l'un de ses membres, le chimiste Macquer, d'étudier cette eau et de lui en soumettre l'analyse.
Macquer constata dans la source d'Enghien la présence d'un foie de soufre terreux, et tout de suite mit cette eau sur le même rang que celles d'Aix-la-Chapelle. De nombreux chimistes français, MM. Deyeux, Fourcroy, Péligot, Longchamp, Henri, Frémy, renouvelèrent cette analyse, el les eaux d'Enghien commencèrent d'être prônées et conseillées contre certaines maladies; mais la vogue, malgré le voisinage propice de Paris, fut lente à se déclarer.
Le colonel anglais Hyde-Park, blessé dans les guerre- de l'indépendance américaine, se rétablit parfaitement à Ënghien ; et il fallut qu'un étranger vînt apprendre aux Parisiens l'existence de la piscine de salut et de santé qui les appelait en vain depuis un si grand nombre de siècles.
Louis Wlll lit la fortune des eaux d'Enghien. L'homme est si frivole et le malade .-i faible, qu'en tout il leur faut une impulsion fondée sur l'autorité de l'exemple.
Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme!
disait Perrin-Dandin, qui, en ceci, était bon juge des superstitions et des débilités humaines.
Louis XVIII, dont les jambes ulcérées nécessitaient de fréquentes et énergiques lotions, usa, à cet effet, des eaux d'Engbien, sur le conseil de MM. Lefebvre et Alibert, et fonda ainsi la prospérité de ces eaux, comme Pierre le Grand avait (sans comparaison) mis en vogue Spa; madame de Maintenon et le duc du Maine, Baréges; Montaigne, Plombières; madame de Sévigné, Flécbier et d'Aubigné, Vieil y: les congrès, Aix-la-Chapelle; et comme ont fait, depuis, madame la duchesse de Berrv pour Dieppe; mesdames de Contades et de Rauzon pour Trouville; le roi des Belges pour Ostende; Ibrahim-Pacha pour le Vernet ; lord Brougham pour Cannes; les monarques absolus du Nord pour Tœplitz. etc., etc.
Il paraît avéré que, si les eaux d'Engbien ne procurèrent pas la guérison impossible du podagre auteur de la Charte, elles eurent du moins l'effet de prolonger ses jours sceptiques et inertes.
Jadis le lac d'Enghien offrait, aux portes de Paris, tout l'aspect d'une solitude : il ne s'y voyait qu'un moulin à peu près abandonné. En 18*21, l'établissement thermal fut fondé, et. à dater de ce moment, l'afflnenee des baigneurs fut croissante. De charmantes maisons de tout modèle se groupèrent autour du lac limpide (bien que traversé par un affluent d'eau minérale], dont l'œil sonde sans peine les profondeurs, parées d'une riche végétation aquatique, et OÙ le poisson, vif, alerte — il boit de l'eau d'Engbien — semble nager sur un lit d'herbes.
M. Peligot employa une partie de sa fortune à ladislri-
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bâti on el a l'embellissement des sources. MM. tongchamp et Biett contribuèrent ensuite a les mettre en honneur; après eux, M. le docteur Senyttère en fut le médecin- inspecteur. Enfin M. Bouland père, un «1rs fondateurs des Néothermes, entreprit la un-»1 en valeur de rétablissement thermal d'Enghien. A l'aide de sondages, il lit jaillir une nouvelle source minérale; il avisa à relever la température des • •aux, qui, n'ayant que de onze à douze degrés Réaumur, n'étaient [x»int thermales, et il les porta artificiellement jusqu'à vingt-huit mi trente, ce qui, à vrai dire, ne peut avoir lieu sans altérer jusqu'à un certain point le principe minéralisateur des eaux.
Une société fondée par actions, pour l'exploitation des sources, ne réussit point commercialement, et c'est par suite de cet échec que l'établissement d'Enghien tomba, en 1849, aux mains de M. le vicomte de Gurzay, propriétaire actuel.
L'édifice thermal, construit aux bords du lac, est de goût tout moderne et sans grand style. Le bâtiment est divisé en plusieurs corps de logis séparés par des cours spacieuses et d'agréables jardins. L'un des compartiments de rétablissement a nom les Quatre-Pavillons, et c'est la portion la plus aristocratique et confortable du lieu. Une fort jolie tour, d'environ cent pieds de hauteur, s'élève piede rétablissement, et, sous couleur de monument uniquement calculé pour le plaisir i\c< yeux, remplit une destinalion utile, celle de réservoir des eaux minérale-, qui, de la, se distribuent dans les diverses parties de l'établisse' ment, suivant les besoins des malades. Le logis est pourvu de baignoires de zinc et peut fournir jusqu'à trois cents bains par jour, chiffre atteint dans la dernière saison.
Miniature des lacs suisses, celui d'Enghien est juste dans
les proportions du plus pur opéra-comique. Il mesure environ un kilomètre du sud au nord, et un demi de l'est à l'ouest; la superficie totale en est de trente-cinq hectares. La profondeur varie d'un à cinq mètres, suivant les basses ou grosses eaux. Le lac est encaissé, ici de fascines, là de bordages ou madriers, plus loin d'un revêtement en pierres de taille de trois cents mètres de pourtour. La surface de l'eau est aussi nette que les couches inférieures sont pures et claires; quelques roseaux parsèment seulement les portions les plus incultes du rivage. Trois ruisseaux d'eau vive alimentent le lac; plusieurs sources profondes et il^ puits artésiens lui apportent aussi leurs eaux.
Tout le pourtour du lac est généralement bien cultivé; et, aujourd'hui, de ravissants cottages, dont les jardins s'inclinent sur la rive, charment les yeux des circumnavigateurs; car la marine est très-active sur le lac d'Enghien, longtemps improprement flétri du nom d'étang, et où l'on ne craint ni les tourmentes du lac du Bourget, ni les bourrasques de celui des Quatre-Cantons. Le but du voyage est une île d'environ soixante-dix ares (deux arpents), naguère désolée, aujourd'hui plantée d'un jardin anglais dans toutes les règles de l'imprévu et du caprice. ornée d'un pavillon antique, dans le goût des ex-temples de Tivoli, éehancrée d'un port qui, d'inhospitalière qu'elle ('•lait autrefois, la rend aujourd'hui des plus abordables. Une allée circulaire, plantée d'arbres, offre ses ombrages et permet de faire le tour du lac à ceux qui n'ont pas Vxs triplex. La promenade sur ces bords est salubre autan i qu'agréable. Le fond du lac, pierreux ou sablonneux, ae peut dégager aucun miasme délétère. Quelques marécages bordant ses rives ont été assainis par les propriétaires, à la manière hollandaise, par le moyen d'irrigations <ii de cou-
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pures; et, ce qui prouve la parfaite innocuité des eaux du lac, c'est que le poisson j jouit d'une santé parfaite et est d'un goût exquis, exempt de toute exhalaison vaseuse.
On ignore s'il existe une source mère <lrs eaux minérales d'Enghien; mais le fait est de peu d'importance et ne satisferait qu'une curiosité purement spéculative. La vérité est qu'il y a quatre sources principales desservant rétablissement proprement «lit :
La source Cotte, du nom de l'inventeur, ou, pour parler mieux, du révélateur des eaux;
La source de la Rotonde;
La source du Roi, où l'on puisait les eaux pour les jambes de Louis \V1II:
Et la source nouvelle, qui est celle qu'a lait jaillir if. le docteur Bouland.
Cinq autres alimentent les bains de la Pêcherie, d'une importance secondaire. Elles ont été analysées et reconnues bonnes par MM. Henri et Dupasquier.
L'établissement compte trente baignoires où les eaux arrivent, sans altération et sans mélange, par des tuyaux de zinc.
Toutes les eaux de ces sources sont sulfureuses et froides, el leur maximum de température est de quatorze deg centigrades. Elles sont administrées en boisson et en bain-, -■il douches et en allusions. On les boit, le matin, aux sources, et l'odorat en est plus désagréable que le goût. Étant froides et dépourvues de principes volatils, elles peuvent, sans grand inconvénient, être transportées au loin. On les prend pures ou coupées d'une infusion ou de lait. Elles manquent de cette onctuosit • désignée sous le nom générique de barégine; mais on y supplée au moyen de gélatine mêlée au bain à plus ou moin- forte- doses.
Les affections contre lesquelles elles réussissent le mieux sont la maladie scrofuleuse, les tubercules pulmonaires, certains maux constitutionnels, les douleurs rhumatismales, les maladies de peau, les affections catarrhales, certaines metrites et certaines névroses du tube digestif.
Stimulantes comme la plupart des eaux minérales, les eaux d'Enghien ont plus de force que ne leur en accordent certains praticiens; et, fort loin d'être neutres, elles occasionnent souvent de graves désordres aux malades <|iii s'obstinent à les prendre contre l'avis des médecins. Si efficaces qu'elles soient, elles ont pourtant besoin, comme toutes leurs pareilles, d'un agréable appoint, qui est l'absence de soucis, la distraction et le plaisir. « Les eaux minérales, dit Ramond, sont un lieu charmant, où le plaisir a ses autels à côté de ceux d'Esculape et veut être de moitié dans ses miracles. »
Sous ce rapport, les eaux d'Enghien, outre le voisinage de Paris, la ville du globe antispleenétique par excellence, ont peu à envier à des rivales plus célèbres et plus lointaines. L'administration les corrobore de bals, de concerts, de promenades sur le lac. L'établissement contient billards, cabinet de lecture, salon, lien commun de sociabilité, d'où la politique est bannie en temps ordinaire, en tant que subversive et anticurative, et où la danse au piano, un jeu honnête et modéré, d'aimables conversations, la suppléent avec avantage. C'est, selon l'expression heureuse de M. Réveillé-Parise, le régime du repos et du plaisir. Rien dès lors d'étonnant qu'on aille à Enghien, rien que par façon de divertissement et de détente, comme autrefois on se rendait à Pyrmont, séjour si charmant., que les demoiselles nobles stipulaient par contrat qu'on les y conduirait an moins une fois.
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A pied ou en bateau, le tour du lac d'Enghien est bientôt l'ait Mais la belle vallée de Montmorenc] , dont la température est >i égale, l'air m doux, les arbres si beaux, offre un champ vaste aux promeneurs. Elle s'étend à peu près de Saint-Denis .1 Pontoise, et forme nu bassin peu profond, borné au nord par les hauteurs de la forêt il<' Montmorency, au midi par les huttes d'Orgemont et de Sannois. Presque partout abritée contre le vent du nord et celui du sud-ouest, 'dlf n'est miverte qu'au vent d'est, essentiellement sec et salubre. Aussi n'y connaît-on point les épidémies; <'î les grandes perturbations atmosphériques ) sont >i rares et si vénielles, que les paysans disent que \e tonnerre recule quand il est .-m point d'y tomber. Le docteur Perroehet assure -Notice sur Montmorency) que les nuag»'> se divisent en approchant du centre de la paisible vallée. Elle ressemble à un parc immense coupé par des boni --. des hameaux et <\r< villes. Les coteaux ne sont pas élevés et les plaines sont peu profondes, double condition qui contribue à la salubrité de la vallée.
Le village d'Enghien est situé tout auprès de l'établissement thermal, auquel il doit, sinon sa création, au moins son agrandissement continu: car ce n'est pas à tort que Pline a dit : Urbes uqme condunt. On se rend d'Enghien à la ville de Montmorency par un chemin montueux que sans cesse sillonnent des caravanes de baigneurs a pied, a àne et à cheval. La ville de Montmorency est le Paris de la vallée : elle n'offre pas de très-grande- curiosités au \i-iteur, et, a part la vieille église Saint-Martin et le Cheval blanc que Gérard peignit par gageure pour l'auberge de ce nom, on ne saurait vraiment qu'y voirj mais elle repr - -••m.' la civilisation dans ce coin de terre, il esl vrai, peu sauvage, et l'on y va, comme «le Vichy i\ Cusset, faire une
promenade à pachyderme et renouveler sa provision de cigares. Puis, tout près de là, est cet Ermitage où Rousseau connut les derniers beaux jours dont le laissa jouir son hypocondrie farouche; où le propriétaire a eu le bon goût de conserver religieusement sa table, son bois de lit, son baromètre, ses bocaux: où il planta ce rosier et ce laurier qu'après lui son illustre successeur, Crétry, cultiva d'une main pieuse ; où enfin Robespierre, à qui était échu l'Ermitage en 95 (il le tenait de ttcgnauld de Saint- Jean-d'Angély), venait à cette époque s'inspirer du déisme de l'auteur du Contrat social et du Vicaire savoyard. C'est là que le médecin Le Bègue de Presle, l'un des derniers et des plus fidèles amis du philosophe, raconte que. l'étant allé voir un jour, il le trouva qui remontait de sa cave, chargé d'un lourd panier de vin.
— Comment, lui dit-il, pouvez-vous à votre âge porter un pareil fardeau? Que ne chargez-vous de cet emploi madame Piousseau, plus jeune et plus forte que vous?
— Ah! que vous connaissez peu ma femme! répondit li istement Ilousseau ; quand elle va à la cave, elle y reste !
On peut aller aussi d'Enghien à Saint-Gratien voir le château de Catinat, que le propriétaire actuel, .M. Davilliers, veut bien ouvrir au public. Par Vallée des Soupirs, on va à Épinay, où le château de la Chevrette reçut tant de l'ois Vours mal apprivoisé de Genève. A Sannois et à Laubonne, on retrouvera encore chez madame d'Houdetot, a qui il écrivait « de ces lettres qui brûlent et qu'on ne brûle pas. )> et qu'on brûla pourtant, l'impérissable souvenir de cet ours sublime et de son heureux rival Saint- Lambert. La vallée de Montmorency demeure encore tout entière sous le patronage de cet immortel et atrabilaire -('nie.