‹ La vie des eauxChapitre 41 sur 58 · ROTES · texte numérisé non relu

ROTES

très empereurs vertueux, le débord mont sans cesse croissant des mauvaises mœurs y amena souvent la promiscuité des sexes.

Les bains précédaient d'ordinaire le repas tin soir. Ils étaient ouverts à deux heures de l'après-midi, et se prolongeaient jusqu'à la brune. Le son d'une cloche avertissait le publia de l'instant précis où il pouvait prendre le bain.

On peut juger, par ce très-court aperçu du bain-omnibus chez les Romains, de ce qu'étaient les thermes particuliers des riches, des Mécène, des Atticus, des Crassus, et mieux encore ceui des empereurs voluptueux et dépravés ou des Julie, des Messaline, des Faustine.

Introduites dans les Gaules, les habitudes thermales des Romains s'y perpétuèrent, bien que singulièrement oblitérées, jusque vers l'époque où le bain d'étuve fut importé d'Orient en Europe par les croisés, avec la peste, l'ogive, et divers autres apanages de la société sarrasine.

Cette innovation eut le plus grand succès, et les étuvistes ne tarderont pas à se multiplier dans Paris. Le prix d'admission fut d'abord fort modique: il était fixé à deux deniers parisû pour le bain d'étuve simple, et à quatre pour le bain suivi de l'immersion dans une baignoire. Mais bientôt le luxe porté dans ces établissements rivaux en éloigna le peuple , qui fut longtemps réduit aux seuls bains de rivière, dans des toues, bateaux fixes amarrés dans la Seine, couverts de toiles, pourvus d'échelles et de pieux plantés de distance en distance qu'embrassaient les baigneurs pour résister au courant.

Quant aux étuvistes, ils étaient encore, au milieu du siècle dernier, en possession de recevoir exclusivement la classe riche, et ce que nous nommons baigneurs aujourd'hui n'existait même pas. L'auteur de l'Encyclopédie n'en fait aucune mention. L'aristocratie avait ses bains domestiques, car c'est ainsi que les désigne Diderot, en conseillant de déployer dans leur ornementation toutes les richesses du luxe et de la fantaisie ; mais le nombre des baignoires publiques était excessivement restreint.

En 1760, un nommé Poilhevin, baigneur étuviste, s'avisa de

faire construire sur la Seine deux bateaux de prés de cinquante mèlres de longueur, supportant uo étage de constructions divisées par un large couloir, ouvrant de chaque côté sur une rangée de cellules qui donnaient vue sur la rivière. Il avait su utiliser et économiser l'espace, ce à quoi ses devanciers avaient jusqu'à ce jour fort mal réussi, et chaque bateau pouvait contenir environ trente cabinets de bains. L'un fut amarré au pont Royal; l'autre resta mobile, allant d'un point à l'autre, selon les besoins du moment, dette idée si simple, dont l'invention est à tort attribuée à M. Vigier père, eut un succès d'enthousiasme. Le lieutenant de police, le prévôt des marchands, l'Académie de médecine, voire l'Académie des sciences, battirent des mains, comme s'il se fut agi d'une nouvelle planète, et l'honnête Poithevin reçut approbation et privilège; il fut choyé, complimenté, et, ce qui vaut mieux, enrichi. Son échafaudage Ilot tant porta un coup funeste à l'industrie de ses anciens confrères, les barbiers étuvistes, dont il ne restait plus que huit ou dix à peine dès l'an 1780. A cette époque, on comptait déjà deux cent cinquante baignoires publiques.

L'Assemblée Constituante acheva de détruire les étuves et les étuvistes, en abolissant les privilèges des corporations comme ceux de la noblesse et du clergé, et en ouvrant ainsi une libre carrière au génie naissant des baigneurs. Plusieurs très-grands établissements de bains furent fondés vers celte époque, entre autres ceux du Vauxhall et du Temple ; plus tard, sous l'Empire, les bains Chinois et les célèbres bains Vigier. Néanmoins, la progression de ce genre d'industrie sous la République et sous j'Empire est insignifiante, si on la compare au développement qu'elle a pris dans ces trente dernières années. En 181 G, le nombre des baignoires publiques de Paris n'était encore que de cinq cents, et en 1832 il atteignait déjà le chiffre comparativement énorme de deux mille trois cent soixante-quatorze, sans parler de mille cinquante-neuf baignoires mobiles : en tout, près de trois mille cinq cents. J'ignore quel est le chiffre actuel; mais il doit s'être pour le moins accru dans la même proportion. C'est

U apparemment un bienfait de la paix. Je ne m'étonne pas si Rome défendait d'employer l'olivier pour le chauffage des

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Les progrés de l'hygiène et du bien-être public peuvent aussi revendiquer leur part dans cet accroissement. A mesure que s'élève le niveau général, les instincts de délicatesse se développent, et les riches n'ont plus désormais le privilège d'être propres et bien vêtus.

On ne saurait trop conseiller moralement et hygiéniquemenl l'usage du bain. Le bain répare les fatigues, rétablit l'équilibre vital, décentralise les fluide? souvent trop refoulés à l'intérieur, calme presque à coup sur tous les genres d'irritations nerveuses. C'est à l'aide du bain que Paris résiste aux veilles, aux fatigues que lui impose son énorme activité intellectuelle, mondaine et autre, et son état quasi fébrile de surexcitation incessante. C'est par des bains tièdes de quatre, cinq, six beures, que Napoléon, malgré l'impatience de son humeur, luttait contre les attaques sourdes de l'affection viscérale qui le minait à son insu. Le bain détend les nerfs, élucide l'esprit, et rend peut-être l'homme meilleur. — C'est au bain qu'Àrchimède découvrit la loi de la pesanteur spécifique. — Henri IV, roi d'Angleterre, était au bain lorsqu'on vint lui annoncer que deux veuves oppri mées imploraient l'aide de sa justice. Il quitta le bain aussitôt, donna audience aux requérantes; et cette circonstance lui donna l'idée d'instituer l'ordre du Bain, dont les récipiendaires, au dire des chroniqueurs, étaient assujettis à recevoir au bain l'investiture de leur ordre. C'est là l'apothéose du bain. — Caton s'ouvrit les veines en se plongeant au bain , ce qu'il n'eût pas fait peut-être s'il eût donné le temps à l'ablution de ramollir ses libres et son courage atroce, selon l'expression d'Horace. — 11 est indubitable que Marat, dans celte baignoire sordide où le frappa Charlotte Corday, était, par exception, animé de pensées j hilanthropiques et humaines. 11 avait consenti à recevoir Charlotte d*urgence, sur cette simple annonce que la jeune fille normande, étrangère, inconnue, paraissait avoir besoin de

lui. Il s'occupait d'une œuvre de charité au moment où la mort vint fondre sur lui, et le pinceau de David a reproduit ce billet qu'il traçait la minute d'avant sur la planche grossière posée en travers de sa baignoire et qui lui servait de pupitre : « Vous donnerez cet assignat de cinq francs à celte veuve, mère de cinq enfants... »

J'ai dit que l'industrie des bains était singulièrement rétrograde chez nous. Une simple baignoire, une étroite cellule; un mélange d'eau froide et d'eau chaude combinées sans le secours du thermomètre; point de confort, de lits de repos, de transitions ménagées; absence totale de frictions, d'onctions, d'essences et de massage; un passage brusque de la chaude température du bain chaud au froid, souvent presque glacial, de l'air ambiant, sans autre palliatif à ce supplice réel qu'un peu do linge à peine chaud, voilà tout ce que la science contemporaine du baigneur a su inventer pour répondre à l'empressement du public. 11 faut excepter toutefois de cet ostracisme deux ou trois établissements luxueux, comme Tivoli et les Néothermes, qui offrent, il est vrai, un peu plus de ressources aux baigneurs aristocratiques, bien que les palefreniers de Rome fussent cent fuis mieux traitées pour le centième du prix, lequel, par son élévation, rend tout à fait inabordable! à la classe pauvre et même à la classe moyenne ces thermes encore si incomplets. Aussi le public commence-t-il à en revenir aux bains d'étuves ressuscites de toutes parts sous les pseudonymes exotiques de bains russes, bains égyptiens, bains turcs, ou, plus simplement, bains de vapeur, avec addition de frictions convenables, de lotions, massage, immersions consécutives ou préalables, lits de repos, chaudes étoffes, et tout ce que réclament les instincts de bien-être et de raffinement développés par le progrés de la iichesse et de l'éducation publiques. Que les baigneurs à domicile ou autres se préoccupent de cette tendance; car l'eau coule pour tout le monde, et, s'ils n'y prennent garde, quelque nouveau Poithevin pourrait bien à leur tour les supplanter, comme le premier avait jadis fait les barbiers-étuvistes.

I.i' pins célèbre et le pins important ouvrage d'flippocrate a pour litre : Des airs, des lieux et des eaux.

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