‹ La vie des fleursChapitre 10 sur 21 · ONZIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

ONZIÈME TABLEAU

L*liiver« — t,e repos, 1» loBgévité et la mort.

Chacune des phases de la végétation ou chacune des grandes fonctions de la vie des fleurs paraît liée à Tune des saisons de l'année : le feuillage et la fraîcheur au printemps ; les fleurs et leur éclat aux beaux jours de Tété; les fruits et la dissémination des graines à l'automne de l'année ; il reste pour l'hiver le repos et la mort.

Mais cette mort qui atteint tout ce qui a vie , estelle aussi apparente dans les végétaux que chez les animaux?

Un grand nombre de plantes meurent après avoir fructifié f ce sont les espèces que nous nommons annuelles et qui , en eiTet , ne vivent qu'une année ; mais

aussi combien voyons-nous de végétaux vivaces , d'arbres énormes qui semblent défler notre propre existence et prolonger la leur presque indéfiniment. En y réfléchissant, nous reconnaissons bientôt qu'un arbre est un être agrégé , composé d'une multitude d'individus nés successivement des premiers et réunis en groupes immenses composés d'un grand nombre de générations successives.

Si la jeune plante renfermée dans la graine est unique , elU ne tarde pas à se compliquer par Tappariiion de nouveaux germes, dont les uns se développent dans le cours de la saison, tandis que les autres apparaissent au commencement de chaque année. Ainsi l'on peut comparer les bourgeons d'un arbre à des graines qui, m lieu de germer dans le sol , sont fixées d'avance sur les branches et croissent naturellement sur ^les , comme ces mêmes graines se développeraient sur le sol. Les arbres sont donc analogues h ces amas immenses de polypiers qui forment des lies et des res* cifs dans les mers du Sud, Chaque année de nouveaux polypes ajoutent des cellules calcaires à celles qui ont perdu leurs habitants, La vie nouvelle se greffe sur les débris de l'ancien édifice , chacun apporte sa cellule de pierre, et le monument prend des proportions colos* sales malgré la petitesse des ouvriers qui y travaillent.

Ainsi font les bourgeons qui naissent chaque année» qui s'accumulent au point de constituer des masses

^ 117 — énormes dont la durée paraît indéfinie. Aussi , malgré les accidents qui peuvent atteindre et détruire les troncs ligneui , il existe sur la terre des arbres qui ont plu-» sieurs milliers d'années.

C'est à ces changements continuels et à cette évo« lution des âges que nous devons ce charme délicieux de la campagne qui nous impressionne si vivement. Les scènes vernales que nous offrent la verdure naissante et le parfum des premières fleurs de la saison » sont remplacées plus tard par les nuances variées des feuilles que Fautomne colore et par les fleurs tardives que l'hiver doit bientôt effacer.

La nuance si douce et si pure des céréales qui revivent les premiers rayons du soleil , ne ressemble en rien à l'or des épis qui vont tomber sous la faucille du moissonneur.

Le jeune taillis de la forêt n'a pas de rapports avec le vieux Chêne couronné par les ans^ et le Tremble, qui s'élève à peine au-dessus de la Bruyère, ne figure pas sur le bleu du ciel comme l'arbre vigoureux dont le vent viendra plus tard agiter le feuillage.

Quelle différence entre ces jeunes Pins qui forment des tapis toujours verts et ces arbres isolés dont le tronc . \igoureux est revêtu d'une écorce rougeàtre et dont tous les rameaux sont dressés vers les nues.

Les vieux arbres exercent non-seulement une impression toute particulière sur le paysage, mais ils ont

encore une influence secrète sur nos pensées. Nous comparons leur longévité à notre courte existence. Le Tilleul solitaire de la chapelle y le vieil Orme du hameau f étaient déjà vieux dans notre enfance, et ils n'ont pas changé. Les générations ont passé sous leur ombrage , la naissance et la mort n'ont laissé pour eux qu'une série de printemps et d'automnes à peine marquée pendant leur long séjour sur la terre. Notre respect pour la vieillesse se reporte sur ces géants du monde végétal , et nous les voyons entourés , chez la plupart des peuples, d'un culte religieux qui les pré^ serve de la destruction.

Qui donc dans sa vie n'a pas laissé un libre cours à ses pensées sous l'inspiration du vieux Tilleul? N'avezvous pas assisté à ces soirées d'été, quand la brise attiédie frémit dans les rameaux de cet arbre et descend ensuite vous envelopper de son charme ? N'avez-vous pas entendu-alors les derniers accents de l'alouette qui redescend vers la terre, et les sons plaintifs de la tourterelle qui rallie sa compagne sur la lisière du bois ? N'avez-vous pas admiré les ombres des collines qui s'allongent lentement et viennent vous envelopper de leur timide crépuscule? Alors les bruits de la terre ont cessé pour un instant ; il y a trêve un moment entre le drame du jour et les scènes de la nuit , c'est le règne du silence et des méditations. vous qui pouvez saisir ces instants de bonheur , ne quittez pas la réalité

pour les rêves de l'ambition / pour les illusions de la vie; restez près du Tilleul [de vos pères; là» donnez audience à la misère et au malheur , et quand les frimas auront dépouillé l'arbre de son riant feuillage , vous aurez encore le souvenir et Tespérance.

Combien n'avons-nous pas de ces arbres dans nos forêts d'Europe , sur les places des villages , sur le flanc des montagnes. Les Platanes, les Celtis , les Ormes ^ les ChAtaigniers , les Hêtres et les Chênes , nous en offrent de fréquents exemples.

Le Chêne-chapelle d'Âllouville passe , avec raison , pour le doyen des Chênes de Normandie ; il a été planté dans le cimetière de la commyne d'Allouville , près Yvetot , et depuis près de deux siècles sa cime a été disposée en une chapelle dédiée à Notre-Dame-de« la-Paix. Voici , d'après M. Dubreuil , le calcul de l'âge de ce Chêne : Il a été mesuré par M. Marquis en 1821 ; il présentait 9 à i^ 62 du sol, une circonférence de 8°^ 44. Lorsqu'il" a été mesuré exactement au même point par M. Dubreuil , en 1843 » on a trouvé 8°^ 65. C^est donc pour vingt-un ans un accroissement en rayon de 0™ 0334. Ce chifFre, divisé par le nombre des années, donne 0°^ 0016 ; c'est l'épaisseur moyenne des couches ligneuses développées pendant ce laps de temps. En divisant le rayon de 1843 par cette formule d'accroissement , on trouve 870 ans (en 1843} ; mais nous devons admettre que pendant sa jeunesse son dia-

mètre ô pn s'accroître un peu plus vite ; mais dan« tous les cas , ce Chêne a au moins 800 ans. Ce serait donc vers Tan 1000 que le gland qui a produit cet arbre gigantesque a été Confié à la terre. II est presque impossible de calculer la masse de carbone enlevée à ratmosphère par led feuilles innombrables de cet arbre et l'épaisseur de la couche de terreau qui aurait pu s'accumuler par la chute annuelle de ses feuilles » de ses jeunes branches et de son bois mort. Un tel arbre est un monde sur lequel^ des milliers dlnsectes passent doucement leur vie au milieu de l'abondance, un monde visité pai* des légions d'oiseaux et d'insectes voyageurs. L'histoire d'un tel arbre, de ses habitants et de ses visiteurs ^ aurait plus d'intérêt que l'histoire da Fraisier de Bernardin de Saint-Pierre.

Combien de générations se sont succédé depuis la Naissance de cet arbre » combien d'édifices se sont écroulés , anéantis , et le géant a bravé les siècles. Il â vu les nations et les empires passer comme des om-* bres souvent ensanglantées , et lui est resté seul témoin de ces événements. Ils ont passé sans altérer sa vie ; il est resté pour donner au printemps son feuillage et ses fleurs , pour offrir aux oiseaux l'hospitalité de sa ^Couronne.

Les exemples de ces vieux arbres sont nombreux et nous pouvons choisir. Pennant cite en Ecosse Tlf de Fortingals qui a 66 pieds de circonférence (20 mètres).

— laites If» do comté de Surrey, qui existaient déjà , à ce que Ton croit , da temps de César , ont deux mètres de diamètre. Partout où ces arbres ont pu se développer librement , ils ont atteint une extrême vieillesse , et parmi tous les exemples cités , nous rappellerons les deux Ifs situés dans le cimetière de la commune de la Haie«<le*-Routot , département de TEure. Avant 1832, ces deux^ arbres couvraient de leur ombrage tout le cimetière et une partie de l'église. Mais au mois de septembre de la même année , un ouragan des plus violents souffla sur cette contrée , et ces deux Ifs , qui avaient résisté aux intempéries de plusieurs siècles^ furent mutilés par ce fléau.

Leur tronc est entièrement creux ; la circonférence de Tun , à un mètre du sol , est de S^ 93 1 celle de l'autre de 8^ 70. On voit par ces deux mesures presque semblables que ces arbres doivent avoir été plantés ensemble.

M. Dubreuil évalue l'épaisseur moyenne de chaque couche annuelle à 0°" 0008 pour l'un et à O"» 0007 pour l'autre , et indique pour le minimum d'âge de ces arbres la longue période de 1400 ans.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler du fameux Châtaignier de TEtna qui aurait , selon Houel ^ un diamètre de près de 17 mètres. Viera> dans ses NoticiaSf fait mention d'un Pin énorme {Pinus canarienm) , qu'on vénérait à Ganaria , dan» le district de

Teror. Cet arbre avait environ 10 mètres de circon^ férence à sa base ; il était adossé comme une tourelle à la chapelle de la Vierge del Pino; une de ses branches avait servi d'arc-boutant pour y suspendre le beiïroi ; mais des ébranlements trop réitérés accélérèrent la ruine de ce clocher de singulière nature ^ et le 3 mars 1684, le Pino santo^ en s'abtmant sous son propre poids ^ faillit écraser» dans sa chute , Tédifice qu'il dominait (Berthelot, Canaries^ t. 3» p. 150).

Il existe dans tous les pays où l'homme n'a pas encore commencé son œuvre de destruction » et surtout dans les régions équinoxiales, defs végétaux séculaires dont l'origine remonte à la date éloignée des dernier res révolutions du globe , et qui ne montrent encore aucun signe de décrépitude.

Rumphius cite des Figuiers du Malabar qui ont 16 à 17 mètreâ de circonférence. Un de ces Ficus indica, qui existe sur le bord du Nerbadhab» a été connu d'Alexandre-le-Grand. Un seul pied s'est étendu au point qu'il offre maintenant 350 gros troncs et beaucoup plus de 3,000 petits. Ces troncs oflrent ensemble une circonférence de 600 mètres » et une armée de 7,000 hommes peut s'abriter sous son ombrage.

Le Ficus religiosa de Ânarajapoura , de Tlle de Ceylan, date, d'après des calculs qui paraissent positifs, de l'année 288 avant l'ère chrétienne; il aurait donc aujourd'hui 2148 ans. Il aurait été planté par le

roi Devenipia tissa. Déjà Fan 161 avant notre ère, le roi Dutugaimunu donna une fête magnifique sous son ombrage. L'an 62 de Tère chrétienne , un autre roi illumina ses branches. En 179 le roi Kouhouna fit construire les quatre escaliers (qui existent encore), pour monter vers le pied sur une petite plateforme. Les rameaux de cet arbre sont peu étendus; ils n'ont pas émis de racines comme on le voit dans d'autres espèces de Figuiers , et le tronc parait avoir 10 à 12 pieds de diamètre {BibL univ. , (wûl 1860).

Dans ces contrées où la végétation atteint Tapogée de sa puissance » l'homme disparait devant l'étendue de la forêt ou devant la majesté du paysage.

Ou voit au Japon, près du hameau de Ninoisa, le fameux Camphrier dont Koempfer parla en 1691.' Mesuré depuis par M. de Siebold, sa circonférence est de 16 mètres 884 millimètres , ce qui donne un diamètre de 5 mètres 374 mill., et une aire de 22 mètres carrés. Cet arbre gigantesque, dit M. de Siebold, était déjà creux du temps de Kœmpfer, mais il porte une immense couronne de la plus épaisse verdure. C'est l'arbre qui produit le camphre au Japon. Comme tous les monuments très-anciens, on lui accorde une origine extraordinaire. Ce serait le bâton fiché en terre du philosophe Kobodosaï fort honoré dans cet empire. Sanà adopter cette croyance, M. de Siebold pense que ce Camphrier existe au moins depuis l*époque où vécut

ce sage, né en 774, puisqu'il y a plus de 135 ans que Tarbre était aussi gros qu'aujourd'hui.

On connaît les prodigieux Baobab {Adansonia di^ gitaia) et les calculs d'Adanson qui a trouvé ces arbres au Sénégal et dans les lies de l'Afrique tropicale. Leur tronc acquiert un diamètre de 8 à 10 mètres^ tandis que la hauteur verticale ne dépasse pas 3 à 4 mètres. Ils se couronnent de branches énormes , longues de 20 mètres , inclinées vers la terre , et formant par leur ensemble une véritable forêt , résultat du groupement d^individus nés par bourgeons d'une graine primitive.

En donnant à ces vieux arbres la longue existence de 5 à 6000 ans, Adanson n'avance rien que de pro-* bable et de conforme à la raison et & ses calculs. Ce n'est plus ici un individu , c'est un monde dont la fin ne peut être prévue.

Nous pouvons placer près du Baobab , ces énormes Geïba {Bombax Ceiba) des bords de l'Orénoque, dont les troncs atteignent 40 mètres de hauteur sur 5 de diamètre. Gastel les a dépeints dans les huit vers suivants î

« Le puissant Ceiba , tel qu'une immense tour, Ombrage cent arpents de son vaste contour, AuH]essus des forêts ses branches étendues Semblent d'autres forêts dans les airs suspendues* Combien de fois la terre a changé d'habitants , Combien ont disparu d'empires florissants,

Depaîs que ce géant, du pied de la bruyère»

A porté dans les deux sa tête séculaire I ^

[Castel ; les Plantes.)

Il y a seulement quelques années. M» Lobb a trouvé eu Californie , un arbre de dimensions e^itraordinaires* que déjà £ndlicher avait nommé Sequoiif gigantea^ et que depuis Lindiey a désigné sous le nom de WelUng'^ toniat comme un genre nouveau de cette curieuse famille des Conifères oii se trouvent déjà les Cèdres et d'autres géants du règne végétal. M. Lobb a mesuré un de ces arbres abattus » dont la hauteur était de 91 mètres et le diamètre de 8- 66 » y compris l'épais* seur de l'écorce, h i^ 5^ au-dessus du sol, Les bran*^ cbes de l'arbre sont cylindriques yn peu pendantes» et rappellent pour l'aspect celles d'un Cyprès ou d'un Genévrier.

Ainsi voilà un arbre, dit Lindiey» dont l'enfance re* monte à l'époque où Samson assommait les Philistins» où Paris courait les mers avec la belle Hélène» et où le pieu^ Enée emportait le père Ânchise sur ses filiales épaules ; hypothèse qui ne semble rien avoir d'exagéré, puisqu'il est à peu près démontré que le diamètre de Tarbre ne s'accroît que de 0** 05 dans l'espace de vingt aps.

Quel serait donc Tétre vivant qui aurait pu traverser tant de siècles « assister à tant d'événements et conser-

ver les mêmes organes? Cette longévité n'appartient qu'à l'espèce et non à l'individu , et nous montre dans les végétaux une agrégation analogue à celle que nous observons dans les animaux inférieurs.

Tous ces bourgeons , qui sont le premier berceau des organes, accomplissent de longs repos dans le cours de Tannée. Dans les pays chauds, c'est la sécheresse qui détermine leur inaction ; la chaleur çt le manque de pluie constituent pour ces contrées la saison du sommeil et de la léthargie. Dans nos climats, au con« traire, c'est le froid qui suspend la végétation. Cette période de vie latente , de mort apparente , parait nécessaire à la production normale de nouveaux organes. Les plantes vivaces qui se reposent longtemps , et surtout les plantes vernales qui ne font que paraître et briller quelques mois pour rentrer dans leur sommeil hivernal, ne manquent jamais de fructifier; mais il faut noter que , pour ces dernières plantes , la période du repos est double ; elle comprend à la fois toute la durée des chaleurs ou de la sécheresse , et la longue période du froid des régions du nord ou des montagnes.

En général , pourtant , la somnolence des bourgeons et des graines ne se prolonge pas au delà de quelques mois. Toutefois, les exceptions ne sont pas rares , surtout pour les graines. Ces dernières peuvent , les unes dans les conditions ordinaires, d'autres dans des circonstances particulières , se conserver long-

temps , et un des faits les plus curieux q^ie présentent la plupart des graines , c'est l'inégalité de leur temps de développement ou de germination. On connaît des exemples nombreux de cette faculté d*un grand nombre de graines à résister au temps. Duhamel a vu la Stra* moine ( Datura Stramonium ) reparaître après vingtcinq ans dans un fossé qu'il avait comblé puis déblayé. Miller rapporte avoir vu lever le Plantago Psyllium dans un fossé de Ghilsea qui fut curé de son temps et oii on n'en avait jamais vu de mémoire d'homme.

Morison rappelle que trois mois après le grand incendie de Londres, en 1666, le Sisymbrium Irio ap« parut sur le théâtre du feu en si grande quantité , que tous les individus de celte plante existant en Europe n'en auraient pas fait une masse aussi considérable.

En 1807, après le bombardement de Copenhague , le Senecio Viscosus, qui croit isolé dans cette contrée , couvrit littéralement de sa verdure les ruines amoncelées de cette ville.

Il faut que la terre contienne une multitude innombrable, de semences ; car dès que l'on fait des fouilles dans les champs , dans les bois, même au milieu des villes, les terres profondes, dès qu'elles sont mises au jour , se couvrent de végétaux tout différents dé ceux des environs. Or on ne peut supposer ici de génération spontanée pour des plantes parfaitement connues ; il faut admettre l'enfouissement et la longévité des

graines. Mais ce n'est qae recaler la question ^ car comment ces graines onl-elles été enfouies? d'oii onteiles été apportées? qnel intérêt auraient en les hommes au transport de plantes insignifiantes? On ne peut donc expliquer ces curieuses apparitions qu'en acceptant , dans toute son étendue y la loi d'alternance à longues période».

Depuis les travaux nombreux nécessités par les chemins de fer 9 on a vu plusieurs fois apparaître tout d'un coup sur des terres remuées des espèces qui n'existaient pas dans la contrée et qui souvent se montraient en. nombreux individus. On a oussi des exemples de graines trouvées dans des tombeaux très-anciens qui se sont parfaitement développées.

Les rhizomes et les germes souterrains peuvent , comme les semences des végétaux , dormir bien longtemps de ce sommeil léthargique et ne s'éveiller qu'à de longs intervalles. C'est ainsi qu'en 1778 l'on découvrit f près de léna , la curieuse Orchidée désignée sous le nom de Corrallorrhiza innaia, plante qui, jusque*»là , était inconnue dans cette localités Elle disparut et se montra une autre fois en 1811 pour disparaître encore. Nous avons tous les jours des preuves de la vitalité des germes sous les taillis et surtout sous les futaies de nos bois. Des espèces y sommeillent pendant des siècles , et si de grands arbres , détruits par la hache ou par le temps , laissent une clairière dans la

forêt y ces végétaux se développcut et jouissent alors d'une liberté longtemps et patiemment attendue.

Le froid et l'enfouissement réunis donnant lieu aux exemples les plus curieux de léthargie végétale* Âinsi^ en 1774 , le glacier de Valazetta, dans le Tyrol» envahit de vastes pâturages. On assure que des paysans ont récolté , après vingt ans , la moisson qu'ils avaient semée et qui était restée ensevelie sous les glaces pendant ce long espace de temps.

Les froids les plus intenses ne nuisent pas atix graines quand elles sont bien desséchées. Des semences de Lepidium sativum, de lÀnaria bibarpiia ^ de Ne^ mopkyla insignis , du Blé » de l'Avoine » du Pour* pier^ etc., ont été soumis > par M. Elie Wartmanfi , à des froids de — IIO^ et cela pendant 20 minute»^ sans que cet abaissement de température ait eu la moindre influence sur leur germination et sur lûtir dé« veloppement ultérieur*

Riche rapporte Thistoiredes Orangers do comte de Gharolais qui , exilé de Paris i fit murer son orangerie et n'y rentra qu'après six années. La sécheresse avait agi sur ses arbres comme sur les CaUhgoê du Brésil ; ils étaient secs et sans feuilles. Par un trmteroent convenable , un tiers de ces vieux arbres revint à la vie^

M. Duval , inspecteur de l'académie de Strasbourg , a planté , en 1860 , des hoè'tes setaeea, recueillis en Afrique le 3 juin 1853 , et qui ont parfaitement végété

après six ans et demi de dessication et de réclusion.

C'est à ces longs repos qu'il faut attribuer en partie le phénomène d'alternance que l'on remarque dans la succession des forêts. Georgi et Pallas ont remarqué en Russie qu'une forêt de Pins est remplacée par des Sorbiers , des Bouleaux , des Viormes ^ des Tilleuls et des Framboisiers.

Quand le feu dévore une forêt de Sapins et de Bouleaux en Amérique, dit Mackensie, il y croit des Peupliers, quoiqu'auparavant il n'y eût, dans le même endroit, aucun arbre de cette espèce.

Quand, aux Canaries, les bois de Châtaigniers, plantés par les Européens, sont abandonnés à eux-mêmes, ou , lorsqu'ils sont détruits , là , comme dans nos contrées , les Ronces et les Fougères les ont bientôt envahis ; puis les Millepertuis et les Cinéraires viennent s'y mélanger ; les- Bruyères y apparaissent et, après elles, les Lauriers , et le Faya [Mirica Paya) premiers indices de la renaissance des anciennes forêts.

A l'Ile-de-France, d'après du Petit-Thouars, quand on défriche une forêt, soit en arrachant , soit en brûlant les arbres , le sol se couvre instantanément d'espèces toutes différentes, la plupart étrangères à l'ile et originaires de Madagascar.

Au Brésil, dit Auguste de Saint-Hilaire, quand on coupe une forêt vierge et«qu'on y met le feu , il suc- (^èdeaux végétaux gigantesques qui la composaient un

bois formé d'espèces entièrement différentes et beaucoup moins vigoureuses, puis plusieurs associations s'emparent du sol et y vivent longtemps avant que la forêt se peuple et se rétablisse.

Nul doute qu'il ne faille attribuer, en grande partie, ces curieux phénomènes à la longévité des graines ou des germes, mais quelles que soient les causes, Talternance est une loi de la nature ; c'est une lutte patiente et continuelle entre tous ces végétaux , qui déjà trouvent la terre trop étroite pour leurs générations et qui établissent des luttes séculaires. Des graines sommeillent et attendent un réveil qui leur soit profitable ; des racines , des tubercules restent ensevelis sans pouvoir vivre et sans vouloir mourir. Les forêts offrent une foule de ces germes latents, cachés dans leur terreau ; quelquefois une feuille s'en échappe et entretient «ne vie sur le point de s'éteindre , puis le germe repose encore. Il montre de nouveau l'apparence d'un bourgeon ; il attend , il essaie , il conserve son existence, et , dès qu'une circonstance lui permet de se montrer, il en profite sans perdre de temps , et ne reprend sa puissance que si des rivaux affaiblis ne lui portent plus ombrage. Dans le monde des fleurs, comme dans celui des hommes, chacun s'élève et s'abaisse à son tour ; la tiédeur du printemps succède aux glaces de l'hiver ; les saisons se suivent et se remplacent tour à tour. Ainsi la mer élève ses vagues et les refoule sans cesse ;

ainsi le jour vient effacer la nuil ; ainsi la mort moissonne po&r faire place à de nouvelles existences , qui marquent à peine leur place dans le cercle éternel de ces perpétuels changements.

En effet ^ l'hiver vient mettre un terme ad% beautés des campagnes : la fleur dort dans son berceau et rien ne vient troubler le triste silence des frimas ; lé vent luimême s'apaise et semble arrêté par l'abaissement de température; la neige desceud en flocons légers qui s'entas^ sent sans bruit et ne font pad euteiidre les chutes répétées des gouttes d'eau sur te feuillage ; les ruisseaut immo« biles ont suspendu leur cours ; le torrent n'a plus de voix pour attnouoer ^a chute ; la cascade est imma^ bile sous ses colonnes de glacée : plus d'oiseaux , plas d'insectes qui viennent bourdonner mr les corolles ou courir légèrômedt sur les feuilleâ. Rien ^ le silence et la mort. Mais les contrées que uous croyons heureuses^ parce qu'il y exista un étef uel printemps , ont^etleâ réelletoent tout le charme de cen z6nes tempérées oà le printemps succède à l'hiver^ oti la vie semble tout à coup sortir du néant f où les plantes et les animaux, rappelés de leur sommeil hivernal , se montrent pour donner à la terre une parure nouvelle et un éclat plein defratchettr?

Le ciel lui*méme u'est-il pas monotone lious ces climats où la nuit succède à la clarté du jour isans ces douces transition» que nous appelons Faurore et le

crépuscule , sans cc§ nuages vaporeux qui recueillent les dernières clartés du ciel , pour nous les montrer sous les plus vives couleurs, ou qui nous préparent par des lueurs graduées aux brillants rayons du soleil ? Attendons quelques jours : le silence n'existe plus dans la nature. Trop de causes diiïérentes donnent aux ondes de Tair de rapides impulsions. C'est la brise ou la tempête qui courent dans le feuillage , c'est l'ouragan qui siffle dans la cime des forêts ; c'est le ruisseau qui murmure ou le torrent qui lance sa blanche écume sur les fleurs oscillantes qu'il baigne de ses vapeurs. C'est l'insecte qui bourdonne , le papillon qui voltige , le sphinx qui bat des ailes en plongeant sa trompe dans le miel parfumé du Chèvrefeuille • C'est le chant des oiseaux y les accents du bonheur, et parfois aussi la plainte attendrissante de la misère et de la douleur.

1X)UZIÊME TABLEAU.

Le paysage.

Si le paysage nous platt et nous attire presqu'invin** ciblement dans la campagne ^ nous devons reconnaître que ce sont les végétaux qui en font tout le charme. Comment dès lors ne pas prendre un vif intérêt à ces plantes variées ^ disséminées sur la terre ? Ces plantes n'ont-elles pas pour nous plaire leurs couleurs et leurs parfums, leur fraîcheur éphémère et leurs charmantes métamorphoses ; comment ne pas chercher à connaître leur vie^ à étudier leurs mœurs?

Vous qui souvent avez songé à leur existence^ qui, le long des ruisseaux ou des chemins fleuris des campagnes, êtes resté dans Tadmiration de ces scènes élégantes de la nature , ne craignez pas d'aborder une

étude dont tous les soutiers sont couverts de fleurs ; ne vous laissez pas arrêter par quelques expressions que la science exige pour sa clarté , mais qui se graveront promptement et facilement dans votre esprit; souvent même les termes disparaîtront sous l'impression grandiose des scènes dumonde^ et vous n'aurez de la science que les merveilles ^ et le désir de les voir et de les expliquer.

Ce sont les formes végétales qui , dans le paysage» auront toujours le privilège d'attirer Tattention par leur élégance, leurs contrastes ou leurs harmonies.

La nature n'est qu'un grand jardin, où Dieu a réuni, sous les différentes zones du globe , les types élégants dispersés sur la terre.

Là , ce sont ces Palmiers aux larges couronnes étalant leurs feuilles gigantesques an soleil de la zone torride; là, des Fougères arborescentes, aux frondes découpées et sinueuses , qui rappellent une végétation qui n'est plus et dont notre globe conserve les antiques dépouilles. Ces Fougères forment de larges ceintures sur les montagnes de ces heureuses contrées oiii l'hiver est ignoré et le printemps sans commencement et sans fin. Ailleurs d'autres scènes : d'immenses forêts dont les arbres à feuilles coriaces et verticales n'arrêtent pas les rayons du soleil , et forment des voûtes immenses sous lesquelles l'ombre est inconnue. C'est là dans les forêts vierges de la Nouvelle-Hollande , que sont les

plus gros végétaux du inonde , et c'est aussi la contrée dont l'aspect est le plus étrange.

Dans nos zones tempérées^ les arbres à feuilles caduques se couvrent tous les ans d'une verdure que nous ne cessons pas d'admirer , depuis le moment où les feuilles sortant des bourgeons, laissent exhaler les parfums du printemps , jusqu'à Tépoque où l'automne vient colorer le feuillage et livrer au vent ses débris.

Des arbres résineux ^ aux rameaux toujours verts, s'élançant au milieu des neiges , couronnent les montagnes y abritent leurs torrents , et le Bouleau , avec ses branches pendantes et flexibles , conduit la végétation jusqu'aux glaces polaires , image de la mort et de la désolation.

La végétation arborescente est certainement celle qui contribue le plus puissamment à varier les scènes et les contrées , soit que les arbres restent isolés avec leurs formes respectives , soit qu'ils composent des groupes plus ou moins étendus ou de grandes forêts. On en voit encore dominer des rivages^ ombrager des prairies ou donner asile , sur leurs troncs décrépits, à des générations tout entières , qui payent en fleurs et en parfums cette hospitalité involontaire. ' * Sous ces arbres se développent des formes nouvelles, des Mimosa au léger feuillage , des Metrosideros aux aigrettes de pourpre , des Fougères délicates, abritées

des chaleurs du jour, et ces Orchidées aux Deurs bizarres et omnicolores^ plantes terrestres ou parasites et quelquefois si légères qu'elles vivent suspendues aux voûtes des forêts de la zone équatoriale.

Les Lianes viennent à leur tour enlacer leurs tiges flexueuses aux branches des végétaux voisins , marier leurs fleurs et leur feuillage, et cacher sous une impénétrable feuillée les grandes scènes de vie des paysages tropicaux.

Plus humbles dans nos zones tempérées, les arbres et les arbrisseaux n'en sont pas moins élégants ; nos montagnes ont des ceintures de Rhododendrum , les Genêts y répandent à profusion leurs fleurs orangées et les Cytises laissent flotter leurs fleurs couleur de soufre au gré du zéphir qui les balance de son haleine.

Nos Bruyères couvrent de vastes espaces où, répétées par millions , elles donnent aux sites leurs couleurs et leur aspect. Plus communes encore à la pointe australe de l'Afrique, leurs espèces s'y montrent par centaines, se mêlent aux Palargonium que nous avons civilisés, aux Diosma et à. cette foule de végétaux de taille moyenne qui donnent à cette partie du monde un caractère bien différent de celui de la zone torride et de nos contrées tempérées.

Les |)lantes herbacées , vivaces ou annuelles , contribuent beaucoup aussi à changer l'aspect des lieux ; les pelouses , les tapis de fleurs des montagnes , les

prairies si fratchea des vallées , rassemblent un nombre prodigieux de végétaux aussi différents par leurs formes que surprenants par leur abondance. Ce sont de véritables tapis oii de nombreuses familles sont représen-» téeSy et où des plantes diverses se montrent pour peupler des savanes, des marais, pour former des gazons^ des pelouses ou de gras pâturages.

L'aspect des paysages , modifié par les eaux , Test bien plus encore par les végétaux qui viennent se développer f et qui f dans tous les pays du monde , flottent à leur surface, décorent leurs rivages et les suivent de la fontaine jusqu'à la mer, dernier terme de leur cours ; depuis la neige ramollie du glacier des montagnes jusqu'au lac de la vallée qui en recueille les eaux.

Que de variétés dans ces gazons légers qui cachent la source à sa naissance , dans ces plantes élancées qui se penchent sur le cours du ruisseau , dans ces Joncs et ces nombreux Roseaux qui^ le pied dans la fange, inclinent leurs panicules fleuries sur une eau transparente qui double encore leur image.

D'autres végétaux submergés viennent tout à coup nous présenter leurs fleurs jusque-lÀ ensevelies* brillent nn instant, répandent leurs od(surs pénétrantes et rentrent dans leur prison liquide pour ne plus en sortir»

Ailleurs, c'est la riche famille des Nympheacées, avec ses larges feuilles flottantes et étalées » avec ses

fleors immenses posées sur les flots et reflétant le bien du ciel 9 la pourpre du soir, l'or de la lumière, la pureté de la neige y et animant les grands fleuves de l'Amérique et de TAsie, le Nil de l'Egygte et les lacs paisibles de nos contrées.

Les rochers ont aussi leurs guirlandes et leurs fleurs; une foule de végétaux dont les racines sont enfoncées dans leurs fissures» les décorent au premier printemps; les Giroflées, les Mufliers cèdent leur place ^ sur les rochers élevés, aux rustiques Saxifrages, à de fraîches Primevères, et à ces Myosotis nains dont la fleur semble grandir à mesure qu'elle approche du ciel bleu des montagnes.

Il n'est pas jusqu'aux Mousses et aux Lichens , et jusqu'à ces Champignons bizarres qui couvrent le terreau des bois qui n'excitent , à notre insu peut-être , des impressions pittoresques qui ne s'eflacent jamais. Le sol huniide des forêts nourrit des légions immenses de ces Agarics aux chapeanx étincelants et aux formes massives , de ces Clavaires réunies en brillants faisceaux, de ces gigantesques Bolets qui donnent asile ^ des l^ons d'insectes , de ces Pezizes si fraîches et si élégantes, colorées comme les plus belles fleurs de nos jardins.

Les Mousses enlacées en moelleux tapis ou réunies en pelotons verdoyants, cachent la nudité du terrain, donnent de la fraîcheur à l'hiver et tapissent de noirs

rochers. On les voit suspendues au-dessus des abîmes, suivant la chute des cascades on végétant sous les eaux . Elles couvrent les chaumières de leurs tiges veloutées et enveloppent d'une vivante fourrure les troncs dé^ crépits des vieux arbres.

Ce sont elles qui) dans les forêts du nord; jettent un voile de verdure sur d'immenses et fangeux marais; elles encore qui vont orner les dernières pelouses de la terre y près des pôles , où la vie vient expirer sur les rivages glacés du cap Nord et de la Sibérie.

Les Lichens s'y joignent avec leurs ports si différents , leurs formes terrestres ou arborescentes , leurs teintes grises ou leurs vives couleurs. Us laissent sur le roc aride y sur la lave qui vient de s'éteindre» le premier germe de cette brillante végétation dont lé Créateur a décoré la terre.

Nous pourrions pousser bien plus loin et indéfiniment cette esquisse rapide du paysage , mais ce serait empiéter sur la série des tableaux que la vie dei» fleurs doit encore nous offrir. Il nous suffit de constater que c'est en grande partie aux formes végétales qu'âne contrée doit sa physionomie et que le paysage doit ses beautés.

TREIZIÈME TABLEAU, Le nombre des plantes » on lu flore de la terre.

Le nombre des plantes qui existent sur la terre et qui en constituent les paysages, paraît considérable. Il sudit de jeter les yeux sur une prairie , sur la lisière d'une forêt f pour distinguer des formes différentes dont la diversité contribue à la beauté du site que l'on admire.

On parvient facilement à énumérer toutes les espèces d'une contrée circonscrite » et l'on sait alors de combien d'éléments végétaux la nature dispose pour la peinture de ses tableaux. Il est rare qu'un site étendu aussi loin que la vue peut atteindre et discerner réunisse plus de cent espèces distinctes ; nous pouvons même dire que d'un point quelconque de la terre l'œil ne peut même reconnaître ce nombre avec certitude.

Le recensement de ces espèces discernables constitue ce qu'on appelle la Flore de cette localité restreinte.

Si à quelque distance de notre premier point d'observation nous voulons connaître encore l'énumération des formes différentes que nous apercevons ^ nous aurons une autre flore contenafit à peu près les mêmes espèces» les mêmes éléments que la première , mais en différant par quelques plantes seulement. Cette investigation a lieu ordinairement pour des contrées plus ou moins vastes ; puis de la réunion de toutes ces flores, on fait un recensement général qui nous donne le chiffre des plantes connues sur la terre entière. Ce chiffre est de 150,000 environ , et l'on suppose avec raison qu'il sera dépassé et peut-être doublé quand toutes les parties du globe auront été soigneusement explorées dans toutes les saisons.

C'est donc avec un jeu de 150,000 éléments que la nature peut décorer ses sites et réaliser l'ornementa tion du globe.

Il suffit d'un très-petit nombre d'espèces pour constituer les plus charmants paysages , car l'espèce se compose d'un nombre incalculable d'individus , et cet ensemble d'individus, qui parfois ne réunissent qu'un petit nombre d'espèces , se nomme le tapis végétal d'une contrée.

Le tapis végétal est donc évidemment formé par les éléments ou les espèces qui composent la floro , et c'est

à cet ensemble plutôt qu'à telle ou telle espèce que le pays devra son adpect.

Ce tapis végétal , d'où dépendra le paysage , pourra donc être très-riche avec une flore très-pauvre, c'està-dire, que le grand développement de certaines espèces vigoureuses et Tenvahissement du sol par leurs individus extrêmement multipliés » donnera le caractère à toute la contrée^ et quelques espèces très-rares pourront s'y trouver disséminées dans des points trèscirconscrits » sans que la physionomie du pays en soit le moins du monde affectée.

On voit aussi l'inverse, c'est-à-dire une flore nom-breuse en espèces avec une triste végétation f fornaant un tapis végétal discontinu y sans fraicheor, où le botaniste trouvera d'abondantes richesses » tandis que l'amateur du pittoresque n'y verra qu'un pays peu fertile. Ainsi f quelques espèces joueront un rôle important relativement aux autres» et formeront la chaîne et la trame de ce tapis sur lequel les espèces rares pourront être Comparées à des fleurs brodées (à et là sur la surface des tissus*

Si chaque espèce , au lieu d'être représentée par des millions d'individus, n'en offrait qu'un seul ; si l'espèce et l'individu n'était qu'une seule et même chose , les parterres de la nature ressembleraient à nos jardins de botanique qui sont commodes et intéressants pour l'étude, mais qui n'offrent rien de gracieux ni d'élégant.

Il faut pour que Tceil soit agréablement frappé par la végétation que les individus se représentent en nombres ou en groupes, et que l'œil suivant au loin des masses ou des séries , retrouve une sorte de rythme dans le retour successif des mêmes formes et des mêmes couleurs. C'est ainsi qu'une prairie est embellie par la répétition des Pâquerettes et des Primevères , qu'une forêt nous plaît par la voûte enlacée des Hêtres nombreux qui la composent , et que le printemps nous séduit par les fleurs innombrables qui forment les guirlandes de l'Aubépine ou qui colorent en jaune si pur les coteaux habités par les Genêts.

Mais on conçoit que si l'on peut espérer de connaître par la suite le nombre des espèces de la flore de la terre , il est tout à fait impossible de calculer le chiffre des individus. Il y a des formes identiques qui s'étendent sur d'immenses contrées y multipliant toujours leurs individus y se reproduisant par des modes divers et formant par leur ensemble un immense tapis qui décore et embellit la terre. Mais tous ces individus» quelque nombreux qu'ils soient » appartiennent & un tj^pe et composent ce qu'on appelle une espèce, quel que soit le nombre des individus qui la représentent. ÂinFî la Bruyère commune , qui s'étend depuis le midi de l'Espagne jusqu^en Laponie, et depuis Terre-Neuve, en Amérique, jusqu'en Sibérie, qui habite à la fois les plaines, les vallées et les montagnes , qui à la fin de

Tété nous «nnonce rautomne^ en colorant en violet purpurin las landes et tons les lieu Sauvages ^ ne cons^ titae qu'une seule espèce. C'est là Tiinité en botanique; c'est l'horizon auHiessas et au-dessous 4uq«iêi nous allons trouter d'antres types etd'autres valeurs. La comparaison f Tanatogie et les dissemblances , vont nous servir de guide , et nous déterminerons faciteinent la Trieur relative de toutes ces plantes et l'ordre que nous devons leur accorder.

Nous avons reconnu l'espèce* Notre type est h Bruyère commune {Callunavulgam). £n nous prome-^ aant sor les grands espaces où ses individus s'étendent et 0e multiplient, nous en avons distingué quel^ ques-uns dont les fleurs sont blanches , d'autres lilas, d'autres de nuances différentes, entre l'albinisme complet et le violet foncé , et pourtant toutes ces plantes ont exactemrat la même forme et les mêmes caractères. Ailleurs , influencée par d'autres conditions , la Bruyère s'élèvera au-dessus des autres , ou bien elle s^étalera davantage sur le sol^ ou bien ses fleurs seront plus serrées ou plus espacées entr'eltes; ses caractères, malgré cela , resteront les mêmes , nous ne pourrons méconnaître la Bruyère commune. On comprend que ces différences n'ont pas une grande valeur; elles restent au-dessous de l'espèce avec les dénominations de rac€$f variétés^ varicUions ^ mots qui ne sont pas parfaitement définis f mais qui indiquent toujours des for*

mes inférieuresi Qn valeur el en permaneoceau véritable type qui est V espèce. Ce sont^ en quelque sorte^ les fractions de l'unité.

De même qu'en mathématiques, on groupe les uni* tés par dizaines, les dizaines par centaines, et ainsi de suite , on réunit )eiussi en botaniqne les espèces pour constituer des genres ou groupes plus importants , les genres pour former des familles , dont la valeur est encore plus grande , et enfin , un certain nombre de familles rapprochées par des analogies composent une classe ou une grande division du règne végétal.

Si f par exemple , en parcourant les lieux incultes, nous apercevons de jolies plantes aux fleurs roses , en grelot , fleurissant encore à la fin de l'été , leur port, leur manière de se présenter, leur multitude, leur sociabilité entr'elles, nous feront supposer que ce sont des Bruyères, et l'étude de leurs caractères confirmera nos soupçons. Il est vrai que nous ne pouvons confondre ces Bruyères avec celles que nous connaissons ; un simpli^ coup-d'œil suffit pour les distinguer; au lieu de la- Bruyère commune, ce seront la Bruyère cendrée {Erica cinerea) , la Bruyère des marais [Erica tetra^ llx), etc.

Ces Bruyères, répandues en Europe et dans l'Afrique boréale , disparaissent sous la zone torride ; puis , an delà, à la pointe australe de l'Afrique, on les rencontre en abondance ^ au nombre de 400 à 500 espèces

toutes variées y toutes différentes , formant les groupes les plus élégants , et pourtant on y reconnaît toujours des Bruyères. On les réunit tontes sous ce nom collectif, et Ton donne à cette collection le nom de genre ; on dit le genre Bruyère , comme on dit les genres Rosier, Fraisier, Pommier, Violette ou Lys, sachant trèsbien que chacune de ces dénominations rappelle bon nombre de plantes analogues, mais différentes.

Pour arriver à ce nombre incalculable d'individus, les plantes possèdent le privilège d'une extrême fécondité , et leurs semences sont assurées , dans quelques circonstances , d'une longévité dont le dernier terme est inconnu.

On trouve , dans tous les livres de botanique , les «aïeuls de Dodart , qui attribue , chaque année , & un Orme de taille moyenne , environ 600^000 graines. On sait qu'un seul pied de Tabac ou de Pavot, au bout de quelques générations, pourrait couvrir le globe tout entier. Que' serait-ce si nous pouvions compter les sporules imperceptibles d'une toufie de Mousses, d'une rosace de Lichens ou d'un groupe rameux de Moisissure !

A peine une liqueur fermentescible est*elle filtrée , claire, limpide 9 qu'elle se trouble et fermente. Or, la fermentation donne naissance à ces millions d'organismes dont la levure est composée. Un seul pouce cube de levure en renferme 1,152,000,000, nombre

incroyable produit en quelques jours , souvent même eu quelques instants , et qui se reproduit avec une telle rapidité qu'une parcelle de levure détermine la fermentation, c'est-à-dire^ la multiplication de ces corps organisés dans tous les milieux où ils peuvent vivre et se développer*

Les mêmes miracles de multiplication se reproduis sent dans le règne animal. Smeathman, auteur anglais, qui s'est beaucoup occupé des Termites, assure que la seule femelle qui existe dans chacune de leurs habitations , pond au delà de 60 œufs par minute , c'est-àdire y plus de 80,000 par jour, et il pense que cette prodigieuse fécondité peut durer pendant toute ramiée. Ce sont principalement les êtres les plus petits qui se multiplient avec la plus grande profusion. Nous rapportons à nous , à notre taille, les idées de grandeur. Pour nous , un Cèdre , un Baobab, un Eléphant, une Baleine sont d'énormes objets > des êtres gigantesques; une Moisissure et un Moucheron nous représentent l'idée eontraire, bien qu'il y ait des êtres bien plus p^tts en^eore*

Mais c'est surtout dans Tétude de l'astronomie que se révèleat les idées de grandeur et d'immensité. Lorsr que tV>n réfléchit un instant au nombre incalculable des étoiles qui sofA autant de soleils avec leurs pla«* nètes et leurs satellites , quand on songe que toutes les étoiles discernables avec nos instruments font partie

d'un méine groupe qui en renferme plasieurs millions; si ron réfléchit que ie nombre des nébuleuses, ees amas d'étoiles qui peuplent l'univers est sans doute plus grand que le chiffre des étoiles qui composent un de ces amas, l'imagination se perd dans ces idées de puissance et d'infini que Dieu seul peut comprendre.

Cherchons maintenant sur ce globe imperceptible que l'on nomme la terre , sur ce corps céleste , séjour des hommes qui ont l'orgueil de se croire les êtres privilégiés de la création , et les merveilles que le microscope nous dévoilera dans les infiniment petits , confondront notre imagination comme le spectacle des cieus. N'avons-nous pas vu ces infusoires dont chaque individu peut en quelques jours reproduire des millions; ces êtres si petits que l'œil ne les voit pas, si nombreux que leurs dépouilles calcaires ou siliceuses constituent des couches puissantes dans l'intérieur du globe. La parcelle de craie blanche étendue sur une carte de visite représente quelquefois le squelette de c«nt mille individus^ et pourtant la craie couvre une bonne partie de la terre, et sa formation se présente quelquefois avec deux cents mètres d'épaisseur.

Un pouce cube de tripoli de Béline contient environ 40 millions de tests d'infusoires , et le gisement de ce tripoli comprend une étendue de 8 à 10 lieues carrées, sur une épaisseur de un et cinq mètres.

« Le 26 janvier 1843; une foule immense était ras-

semblée près Douvres , attendant avec aniiété Tissue de l'opération la plus gigantesque , la plus hardie que les combinaisons ingénieuses de l'espèce humaine aient jamais tenté de réaliser. On avait mis des années entières à disposer les préparatifs, à creuser des tranchées, des galeries. Une batterie galvanique colossale mit le feu à une masse de 185 quintaux de poudre, la plus forte mine qui ait été exécutée jusque-là. Un rocher énorme fut précipité dans la mer presque sans bruit ; plus de 20 millions de quintaux de roche calcaire furent déchirés en une minute, et couvrirent un grand espace de leurs débris. La force déployée était immense. Avec qui la puissance de l'espèce humaine engageait-elle ce gigantesque combat? Avec les débris de créatures dont la simple pression du doigt pourrait anéantir des millions ; avec les squelettes calcaires d'animaux dont une parcelle de craie renferme plus de cent mille individus. »

Revenons aux détails du paysage , et essayons de décrire les principales associations végétales qui en fout les beautés.

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