DIXIÈME TABLEAU
La snerre et les combats.
L'homme, le plus cruel de tous les animaux , est le seul qui ait inventé des instruments de destruction et des armes de guerre. Tous les animaux combattent avec les moyens dç défense ou d'attaque que la nature leur a donnés. Les griffes « les cornes , les dents , les dards, les aiguillons , les commotions électriques» la fascination peut-être , enfin la terreur inspirée par le bruit, les positions belliqueuses, la fétidité et jusqu'aux nuages colorés qui protègent leur retraite , tout est mis en œuvre parmi les êtres vivants pour soutenir une lutte continuelle. Les végétaux sont-ils exempts de ces combats meurtriers, où le faible succonibe sous les coups du plus fort , où le plus ruse , le plus astu«
cieuz remporte sur le plus timide: hélas! non. Les plantes ont leurs guerres , leurs victoires et leurs défaites. Le faible tombe sans bruit » le vainqueur triomphe en silence; mais le combat est acharné, il dure souvent aussi longtemps que la vie des combattants » et les armes ne sont pas toujours égales.
Ici , ce n'est plus la force matérielle, ni l'expérience des moyens de destruction qui triomphe ; c'est la puissance de la vie , l'énergie de l'invasion , l'étendue des racines^ la force d'absorption par les feuilles, et surtout la promptitude de végétation. Dans les contrées oik l'eau et la chaleur se réunissent pour accélérer toutes les phases de la vie, on croit voir les plantes lutter corps à corps. C'est celle qui germe le plus vite après les pluies qui s'empare du terrain la première; des espèces vivaces et affamées étendent leurs racines et cherchent à s'emparer des sucs nourriciers destinés aux premières. Les plus grandes cherchent à étouffer les moins vigoureuses sous leur ombrage. Les plus flexibles s'attachent au tronc des arbres, déroulent rapidement leurs tiges volubles et parviennent par leur activité de végétation è dominer de leurs fleurs les arbres gigantesques qui leur ont servi de supports. Ne pouvant vaincre par elles-mêmes, elles s'associent à la destinée des plus forts. L'homme peut à peine pénétrer au milieu de ces plantes spontanées » et les lieux où il établit sa demeure sont envahis de nouveau
dès qu'il les abandonne pour quelques instants. « Ce luxe de la végétation , dit Huraboldt , est si remarquable près de la bifurcation de TOréuoque et du Gassiquare ^ que Ton peut à peine s'en former une idée , lors même qu'on est accoutumé à Taspect des forêts des tropiques ; il n'y a plus de plages , une palissade d'arbres touffus forme la rive du fleuve. On voit un canal de 200 toises de large , qui est bordé de deux énormes murs tapissés de lianes et de feuillage. »
On voit bien quelques plantes s'attaquer corps à corps, s'étouffer dans de lentes contractions; on en voit s'asphyxier en s'enlevant l'air et la lumière , mais c'est dans l'intérieur du sol que se livrent les grandes batailles. C'est sous la terre, en silence et à l'abri de tous leâ regards, que les plantes obéissent, comme tous les êtres animés ^ aux lois instinctives de leur con« servation.
Là se trouvent en grande partie les aliments qui doivent les nourrir , là existent les organes chargés de pourvoir à la vie , là s'engagent les luttes et se ter** minent les combats.
Des racines de forme et d'étendue extrêmement variées, habitent souvent le même terrain. A leur extrémité se trouvent les suçoirs destinés à recueillir les sucs de la terre , qui doivent être conduits et élaborés dans leurs tissus. Si nos yeux pouvaient percer ce milieu dans lequel se développent tant d'organes
différents^ nous verrions ces racines s'allongei* en tous sens, pour chercher dans le soi i'aliment qui s'y trouve disséminé. Nous les verrions, en concurrence effrénée avec leurs voisines , s'emparer au plus vite des meilleures parcelles de terrains , et s'enlacer entr'elles en cherchant à se soustraire les aliments,
La victoire est souvent le prix de la course , et telle espèce qui peut allonger ses racines plus promptement qu'une autre, la gagne de vitesse pour l'occupation d'une partie du terrain, affame la plante voisine , la maintient^ longtemps dans un état de langueur et la détruit enfin tout à fait. Des plantes arborescentes peuvent, il est vrai , vivre en paix pendant quelques années ; mais à mesure qu'elles grandissent, leurs racines s'allongent , elles occupent un plus grand espace, et les plus vigoureuses finissent par affamer les autres. Au bout d'un certain temps, une seule , ou quelquesunes seulement ont survécu. C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer la prédominance d'un très-petit nombre d'espèces dans les forêts et dans tous les lieux où les plantes vigoureuses vivent en société.
Il faut aussi remarquer la guerre de répulsion qui a lieu entre certaines plantes à cause des exhalaisons ou plutôt des sécrétions de leurs racines. On voit des espèces qui se nuisent même à distance , et d'autres , au contraire , qui semblent s'attirer et qui se plaisent en* semble. Existerait-il des plantes qui pourraient, comme
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ies mouffettes et quelques finimaot , éloigner â'aotres espèces par des excrétions délétères?
La sociabilité des plantes dépend souvent d'une ba* taille gagnée sur d'autres espèces , et , dans la nature comme dans la guerre acharnée que se font las peuples» les éléments ont souvent une large part dans l'issue des combats. La chaleur des étés , le froid des hivers combattent en faveur des espèces robustes contre celles qui pourraient , sans ces circonstances , se multiplier à l'infini. Nous voyons tous les jours, dans nos landes et nos montagnes , les Genêts , les Bruyères y 1^ Euphorbes envahir le terrain et composer de nombreuses so^ ciétés.
Nous sommes aujourd'hui témoins des combats que les arbres au large feuillage (les Chênes et^es Hêtres) soutiennent contre les arbres verts (Pins et Sapins), et surtout delà lutte acharnée du Hêtre et du Sapin, car, sur bien des points déjà > les Chênes ont été chassés par droit de conquête.
Est-ce rindice d'un refroidissement séculaire? Mais les Conifères s'avancent et cette grande forêt hercynienne, que décrit César, a déjà changé d'habitants depuis le passage du conquérant. Les arbres feuilles s'effacent ; ils ont disparu sur plusieurs points, et les Sapins y dominent en vainqueurs. Peut-être, il est vrai , ne voyons-nous ici qu'un résultat de cette loi d'alternance qui se développe lentement pour les fo-
rets t et qui doit employer quatre à cinq siècles au moÎDS pour accomplir sa rotation.
Cependant tout nous indique que la limite septentrionale des arbres s'éloigne du nord et s'avânee doucement vers le midi. Le Bouleau dépérit en Islande, il revient vers le midi de la Laponie , et dans le nord de cette contrée, on trouve encore les cadavres de forêts qui ont existé , comme on rencontre aux lies Shetland les preuves fossiles de Tancienne existence du Noisetier et de quelques autres arbres qui n'y sont fdtts.
Toutefois , on ne peut méconnaître la I(h d'alternance. Elle a été remarquée par des observateurs trop exacts pour que l'on puisse la révoquer en doute. Pries a observé que , dans plusieurs forêts de la Suède , le Tremble prit d'abord possession du sol , puis les Mélèses vinrent s'y môler ainsi que des Chênes ; VAlnus incana vint aussi s'y joindre^ et maintenant c'est avec le Hêtre que la lutte est engagée, et c'est sans doute ce dernier qui bientêt jouira paisiblement de la victoire.
Les steppes de la Russie méridionale nous offrent «usai des exemples analogues sur une écbelie immense. Une foule de végétaux en sont exclus par des emsidératioos de climats ; d'autres envahissent de ^ grands espaces , que les peuples pasteurs sont obligés de leur foire une guerre acharnée. Hommaire de Hell rapporte qu'il a vu , pendant cinq années de suite ^ «ne
Graminée , le Stipa torUlis, couvrir toutes les plaines de la nouvelle Russie^ et se développer à tel point qu'il fallait employer des moyens mécaniques pour la détruire.
Dans les luttes corps à corps se présentent les plantes parasites qui s'attachent à d'autres espèces, qui détournent la sève à leur profit ; qui, d'abord faibles et limides, s'approchent avec discernement des végétaux voisins , demandant aide et protection pour leur faiblesse.
Un peu plus tard , ils offrent à la plante hospitalière quelques fleurs en compensation des services qu'elle lui rend. Plus tard encore, la lutte s'établit, et presque toujours la mort simultanée des deux combattants laisse le champ libre à de nouveaux défis.
Il y a pourtant des parasites qui paraissent ménager leur victime, qui les laissent vivre pour leur enlever chaque jour le produit de leur travail. Telles sont les Orobanches qui croissent sur les racines des plantes qui peuvent, comme les Légumineuses, puiser dans l'air une abondante nourriture.
*D'autres parasites s'accommodent de tout , et, sans tenir compte de l'espèce voisine, elles attaquent indistinctement toutes celles qu'elles trouvent à leur portée. Les Thesium accordent leur dangereuse affection à tous ceux qui veulent ou qui peuvent les nourrir , et reçoivent à la fois des aliments variés de plusieurs
sources différentes , tanuis que le Guy , peu difficile sur le choix de sa victime ^ mais n'en faisant qu'une h la Tois f montre ses buissons sur les Pommiers et les Alisiers, sur TÂubépine et sur les Acacias, et s'attache également aui branches du Tilleul et du Sapin, s'il n'accepte plus, comme au temps des druides, l'hos^ pitalité du roi de nos forêts.
Il y a sans doute des plantes qui , si elles ne sont pas toute leur vie dépendantes de leurs voisines, peu^ vent le devenir dans leur vieillesse, ou bien, dans cette dernière phase de leur vie, abandonner volontairement les êspèees qui ont protégé leur premier développement ! Il y a peut^tre , dans ces secours mutuels ou intéressés ^ l'eiplicatton de ces sympathies apparentes^ de ces associations intimes qui nous étonnent. Existerait-il dans te monde des fleurs , comme dans celui des hommes , de ces amitiés illusoires , dont le temps fait reconnattre la cause secrète et l'apparence mensongère?
Nous né doutons pâ9 que l'on ne rencontre dans la guerre déclarée par les parasites aux autres végétaux , des nuancés et des degrés très-différents , depuis ces fausses parasites , qui se contentent du logement ,• jusqu'aux véritables qui exigent en même temps la nourriture. ,,
Parmi les fausses parasites, le Lierre est le plus important pour nos climats. 11 s'attache indistincte^
ment aux ruines et aux rochers , romrac aux arbres de nos forêts; mais il est loin d'avoir la vigueur des Lianes des tropiques , qui enlacent et serrent si fortement les arbres , qu*elles les étouffent , et que souvent on trouve encore le bourreau verdoyant sur les débris presque consumés de la victime. Ces tiges grimpantes serreut si fortement le tronc des arbres qu'elles finissent par pénétrer dans l'intérieur ^ sans cependant se confondre avec le bois de leur support qui périt par les contractions de la plante grimpante dont il augmente constamment l'effet par son développement en diamètre.
Ainsi les plantes s'étranglent et s'étouffent quand elles peuvent. Nous voyons tous les jours ces combats dans nos bois. Une espèce y domine, son ombre se développe , ses rameaux feuilles forment des dômes qui s'étendent et reçoivent directement la lumière vivifiante du soleil. Au-dessous d'eux règne une ombre mystérieuse » mortelle pour les arbres plus jeunes qui cherchent à atteindre les plus anciens. La conquête est consommée ; l'air et la lumière appartiennent aux vainqueurs , l'étiolement et les ténèbres aux vaincus.
Ici comme ailleurs , des espèces faibles ou rampantes se contentent de la faible part que leur abandonne le conquérant. Elles se réfugient sous sa protection et vivent à condition de rester soumises et de ne pas chercher les grandeurs. Mais que l'homme se présente avec toute sa puissance de destruction , qu'il porte la mort
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dans ces forêts séculaires , et les conquérants tomberont à leur tour. Leurs protégés ne pourront supporter Féclat du soleil , ils périront brûlés par ses feux , tandis que les germes patients, engourdis sous les débris amoncelés et ensevelis sous des ruines, paraîtront tout à coup y et y semblables à ces pirates qui profitent d'une défaite ou d'un malheur, ils se hâteront de prendre possession du sol abandonné.
Quand les plantes ne combattent pas par l'agression , c'est par la résistance ou par l'inertie , et alors le nombre entre pour beaucoup dans leur puissance. On voit les plantes sociales qui couvrent les steppes , les landes, les savanes, résister à l'envahissement des autres espèces , et c'est par accident ou par une sorte de ruse que quelques fleurs étrangères se glissent dans les clairières qu'elles laissent un instant dégarnies.
Les luttes végétales ne se terminent pas comme celles des hommes et des animaux par le gain décisif d'une bataille ; elles traversent de nombreuses générations ; elles ne se renouvellent pas comme les nôtres ; mais, soumises à des lois plutôt qu'à des caprices , indépendantes des haines nationales et de l'ambition des conquérants, elles poursuivent leurs envahissements séculaires , détruisent les individus ou les forcent h vivre en commun , nous montrant toujours ce phénomène d tension illimitée qui, souvent aussi , est le droit du plus fort»
Quand l'homme veut a son tour chasser ces végétaux qui y par droit de conquête ^ se sont emparés du terrain , il trouve une résistance proportionnée au nombre des individus qu'il veut attaquer. Il parvient à les détruire et à y substituer ses plantes de prédilection ; mais il faut qu'il garde ses frontières^ Les populations repoussées tendent à reparaître avec une constance iné-* branlable ; elles s'avancent lentement dans les posses-; sions qui leur ont été ravies , et montrent cette persévérance des races sauvages à rentrer dans les domaines qu'elles ont recu3 des mains du Créateur.
Les peuples agriculteurs finissent cependant par soumettre les plantes sauvages et par les civiliser. Ils y parviennent surtout dans les contrées où le climat donne à rhomme l'énergie vitale qu'il refuse aux végétaux. Mais sous la zone torride , où l'habitant est énervé par la chaleur et la tiédeur humide de l'air qu'il respire , où les plantes se développent avec une vigueur inconnue partout ailleurs ^ ses efforts deviennent inutiles ; les espèces sauvages se renouvellent si rapidement , tant de germes engourdis remplacent immédiatement les espèces vaincues f que la lutte est inégale ; et Ces espèces qui cherchent entre elles les moyens de se dé-> truire et de se surpasser p résistent ensemble à renuemi commun.
Rien n'égale la puissance de végétation qui se mani« feste dans les régions chaudes de la terre ^ quand Teau
peut humecter le sol et suffire à ralimentation de tous ces groupes de plantes. Les arbres les plus Tolumineux des forêts de la zôuè torride, ne sont pas exposés comme les nôtres à tomber sous la hache du bûcheron. Ils datent leur âge des dernières révolutions du globe f et servent de supports à ces brillantes Orchid déesy à ces Lianes envahissantes qui essaient en vain de triompher de leur vieillesse en étoufTant leurs supports. Des Bambous, des Rotaings au feuillage aérien et aux tiges épineuses, défendent de puissantes Âroïdes aux larges feuilles. Les plantes sont si serrées, que le fer peut à peine s'y frayer un passage , et le feu s'éteint sous les voûtes de verdure où Tair extérieur ne peut venir l'alimenter. Et pourtant ces végétaux sont en lutte continuelle ; le fort cherche à éloigner le plus faible pour s'emparer du sol qu'il possédait ; les générations se succèdent /et leur lutte éternelle efface en un instant les débris de la mort qui ne fait pas assez tôt place à la vie et à la succession des individus.
Témoins de ces silencieux combats de la végétation , les oiseaux colorés voltigent au milieu des combattants ; ils s'ébattent sur la courronne du Palmier qui monte au-dessus de la forêt, et se disputent dans les épais fourrés, où l'homme ne peut s'interposer ni dans leurs querelles , ni dans leurs amours. Ces heureuses contrées offrent à l'espèce humaine, des fruits, des moelles farineuses, des aliments variés, des tissus et
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toQtes les matières nécessaires à son existence ; mais la nature ne permet pas qu'il anéantisse la source de tous ces biens ; elle tend à rester dans son état primitif , et si f dans les pays situés au delà des tropiques, elle nous a livré deux larges zones tempérées, elle veut que rhomme des régions équino&iales reste inaperçu au milieu des richesses dont elle a doté la terre.