‹ La vie des fleursChapitre 15 sur 21 · DIX-NEUVIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIEME TABLEAU

Les champs ont aussi leur parure.

Le jour paraissait à peine , après une belle nuit du mois d'avril , et je montais sur le pont du navire qui me portait sur une de ces lies brillantes caressées par les flots bleus de la Méditerranée. Mes yeui cherchaient , à travers la brume du matin , à distinguer au loin le profil de la Corse. La mer était légèrement agitée , mais le vaisseau , tout en se balançant , avançait toujours. Quel magnifique spectacle de voir l'orient se colorer des feux de l'aurore , et d'apercevoir bientôt après le but du voyage, éclairé lui-même des premières clartés du jour. Chaque vague de la mer me [toussait au rivage, et chacune des ondes de l'atmosphère chargée du parfum des fleurs et de Todeur balsamique du

feuillage s'avançait à ma rencontre comme un présage des splendeurs qui m'attendaient sur la rive. Caivi s'élevait sur un rocher blanc couvert de Cytises et d'Âgavés aur pompeuses girandoles. En quelques instants, j'étais au milieu des campagnes, et j'y cueillais les premières fleurs des champs.

Cette mobilité des flots , qui plait tant au marin et qui lui fait chérir son navire, excite encore chez le naturaliste le désir de toucher la terre et de parcourir de nouveaux rivages. Mais en est-il où les jardins de la nature soient plus splendides , ornés de fleurs plus belles que les riches campagnes que baigne la Méditerranée ? Le parfum sort de toutes les plantes ; les plus riches coloris charment les yeux et la plus étonnante profusion couvre le sol. Le printemps est partout; le vert naissant des moissons s'aperçoit à peine sous les innombrables fleurs écarlates du Pavot sétigère, sous les panicules dorées des Pastels , sous les fleurs soufrées des Chrysanthèmes, près des buissons étincelants des Pivoines. Des Euphorbes à doubles ombelles croissent sur la berge des chemins; des Labiées, des Silénées ouvrent partout leurs corolles, et aussi loin que la vue peut s'étendre, ce sont des fleurs , toujours des fleurs.

En partant pour la Corse, j'avais abandonné à regret les champs de la Provence où les Anémones aux riches couleurs disputaient le sol aux Jacinthes et

aux CerÎDthes. J'avais admiré leurs corolles couronnées et leur beau feuillage. A mon retour, une Tulipe éclatante {Tulipa oculus soUs) avait succédé à cette fraîche parure au milieu des champs encadrés par les collines où le Thym, la Ldvande, les Cistes et le Romarin me rappelaient les maquis sauvages de la Corse.

Ce n'est pas seulement sur un point du rivage que la végétation déploie ses merveilles* Les côtes de l'Italie et de la Sicile , ces terres d'Orient qui descendent jusque sur le bord des eaux, nos possessions africaines, offrent dans leurs champs les plus riches tableaux et font de la Méditerranée un lac immense entouré d'une guirlande de fleurs, et roulant ses flots sous une atmosphère embaumée^

Quelques années plus tard , je profitais encore , au milieu de l'été , de ce charme indéfinissable du matin, que le jour efface par sa chaleur. Je suivais seiil la jolie route qui sépare Clermont d'Issoire. Il était six heures , et le ciel sans nuage présageait pour le milieu du jour une chaleur accablante. Déjà les plantes dormeuses , celles dont les feuilles articulées s'assoupissent le soir , telles que les Légumineuses , étaient entièrement éveillées à la vive clarté du soleil. Les berges et les fossés de la route étaient couverts d'une épaisse végétation où l'on distinguait croissant en abondance dans la vase desséchée des fossés , l'Orge queue de rat ilordium murinum)^ cette plante cosmopolite qui

suil l'homme partout où il passe , et qui ne se platt que dans son voisinage. La Luserne faucille [Medicago falcana) , quelquefois à fleurs bleues , plus souvent à fleurs jaunes, étalait ses tiges sur le sol et redressait ses rameaux près des longs épis de TAigremoine dont les fruits pendants et hérissés succédaient aux corolles flétries et persistantes.

De jolis Liserons [Conmhulus arvensis) s'avançaient jusque dans la poussière de la grande route , appliquant leurs tiges rameuses sur un sol desséché , tandis que, de l'autre côté du fossé, on les voyait gagner les moissons , s'enrouler autour des froments et garnir seulement les bords des chenevières où l'ombre ne leur permettait pas de pénétrer. Leurs jolies fleurs blanches, roses, ou rayées de ces deux couleurs, et multipliées à l'infini , déroulaient au soleil levant le tissu délicat de leur corolle. Presque toutes étaient tournées vers l'astre matinal qui venait de les éveiller, tandis que d'autres, ombragées par de vieux Noyers, sommeillaient encore sous la protection d'une épaisse feuîllée.

J'assistais au lever des fleurs, car les Chicorées sauvages {Ctchorhim intybus), montraient aussi leurs couronnes azurées sur des tiges rameuses et dénudées et semblaient absorber dans leur bleu céleste la lumière dorée que versait l'astre du jour. Toutes ces fleurs étaient tournées vers le grand flambeau du monde ;

— io2 — elles suivaient quelque temps sa course , puis se fermaient pour toujours.

Diverses plantes se mêlaient encore à celles que je viens de citer. La Carotte sauvage {Daucus sylvestris)^ était couverte de larges ombelles blanches^ au centre pourpre et auï involucres découpés.' Des groupes d'Achillées(^cÀi7/^ami7/^/b/ium), au léger feuillage, croissaient près des Chardons aux fleurs carminées, près des Panais sauvages et des Bardanes aux larges feuilles et aux capitules accrochants.

La mystérieuse Verveine {Verbena vulgaris) abondait partout. Aujourd'hui sans prestige, elle partageait les bords des fossés avec les plantes les plus vulgaires, avec la Vipérine aux longs épis bleus et avec la Mauve sauvage [Malva sylvestris) , dans des buissons que venaient égayer et embellir les grappes roses de la Gesse tubéreuse , échappée des moissons voisines.

De petits tapis de Trèfle fraisier couvraient les fossés que Teau avait abandonnés ; TAnserine [Poieniilla anserina) y brillait par ses feuilles argentées , ou bien le Tussilage {Tussilago farfara) les ornait de ses larges feuilles qui naissent seulement quand ses fleurs sont flétries et quand le zéphirdu printemps a dispersé ses semences aigrettées.

Telle était cette végétation estivale autour de laquelle bourdonnaient déjà des milliers d*insectes , les uns butinant^sur les fleurs et cherchant leur nectar, les autres

se livrant à des luttes sérieuses ou simulées, d'autres tout occupés de leurs amours.

Le Papillon belle-darae {Vanèssa Cardui)^ commun à toutes les parties du monde , voltigeait depuis le point du jour. Sa chenille s'était construit d'élégantes retraites sous les feuilles deâ chardons ; sa chrysalide anguleuse dormait sous la chaleur qui bientôt devait la faire éciore, et l'insecte parfait, sans cesse agité dans l'air , laissait deviner cet admirable réseau aux nuances de rose pur et aux yeux bleus , qui colore le dessous de ses ailes.

C'est encore dans les champs, ati-dessiis des moissons, que l'Alouette a ses concerts. Tandis que la jeune fille cueille les Bleuets et les Coquelicots dont elle va tresser sa couronne, TÂlouette laisse tomber du haut des airs ses notes mélodieuses. C'est de tous les oiseaux chanteurs celui qui me plaît davantage. Il est partout ; le matin dès l'aurore , le soir après le coucher du sol(^il, on entend ses accords, accents célestes comme ceux de la harpe éolienne , et dont les motifs changent à chaque instant. La Fauvette, le Rossignol, ncrus disent les hymnes de la prairie ou dii bocage ; ils chantent le printèmpiS et ses espéranceâ ; l'Alouette nous dit le chatit deâ atiges et prélude aux concerts de l'éternel séjour. Les premières notes tiennent à la tefre, les autres semblent appartenir au ciel. Le Rossignol et la Fauvette célèbrent la verdure et les

fleurs, l'Alouette chante l'azur de la voûte éthérée.

Les moissonneurs coupaient les premiers épis mûris par la saison. Tout en admirant ce mouvement, ce réveil d'une belle matinée, je traversais les riches cam* pagnes qui séparent Glermont de Pérignat ; je des* cendais le courant de lave de Gravenoire, dont le cône rouge et scoriacé s'élevait à ma droite ; le pny de Dôme sortait du nuage vaporeux dans lequel il avait passé la nuit, et, derrière moi, je laissais les ruines de Mont-Rognon et le plateau basaltique de Gergovia , évoquant l'ombre glorieuse de Vercingétorix.

Les champs incultes, les bords des chemins servent d'asile à une foule de plantes sauvages que l'homme refoule sans cesse par ses cultures et ses envahisse-ments. Là se trouvent les groupes odorants de la Tanaisie [Tanacetum vulgare) , les gracieux épis soufrés de la Linaire commune {Linaria vulgarts) , et les calathides orangées des Inula {Inula dysenterica).

La belle Digitale habite aussi les champs; ses corolles pourprées, panachées à l'intérieur des plus jolies macules, s'ouvrent près des groupes de Séneçon au feuillage découpé , aux fleurs éclatantes ( Senecio ariemisiœfoUus)f et au milieu des innombrables frondes de la grande Fougère {Pieris aquilina).

Mais si des plantes chassées par la culture se réfugient dans les lieux où l'homme ne peut les poursuivre, il en est d'autres qui profitent des soins donnés aux

espèces privilégiées et qui s'établissent au milieu même des moissons. On y voit» dès le premier printemps, de frêles Véroniques qui , près des Graminées naissantes , ouvrent leur corolle bfeue et fugitive ; on y rencontre ces Adonis» dont les pétales couleur de feu contrastent avec le vert si pur des céréales. Le Mouron rouge et sa variété bleue (AfmgalHs phœnicea et A. ccBrulea) y étalent aussi leurs corolles régulières.

Plus tard 9 le Rhinanthe {Rhinanthus crista galli) vient combattre les seigles en implantant ses racines sur les leurs et luttant corps à corps. Puis arrive l'époque où les blés vont jaunir. La Campanule» miroir de Vénus {Prisniatocarpum spéculum), ne déroule les cinq plis de sa brillante livrée qu'au soleil qui doit mûrir les moissons. Les Mélampyres {Melampyrum arveme) s'empressent d'élever en épis leurs bractées colorées ; l'Aspérule des champs écarte son involucre autour de ses fleurs bleues , et le soleil vient flétrir les étoiles roses des jeunes Saponaires {Saponaria vaccaria).

Aloirs les champs sont bordés d'Euphorbes représentant des miniatures d'arbres verts {Euphorbia cy^ parissias) , de Scabieuses odorantes [Knauiia arvensis), de fraîches Piloselles [Hieracium Pilosella) , de Brizes, de Bardanes et de Garduacées, près desquelles on voit parfois briller les calices écarlates et vésiculeux de l'Alkekenge.

Les nuances de pourpre que les Trèfles et les Sain-

foins donnaient aux campagnes , les groupes des Silènes {Silène inflata) qui leur associaient leurs fleurs blanches comme la neige ; les Bleuets et les Coquelicots f tout a disparu devant les dons de Tautomne , et bientôt les champs dépouillés n'ofTriront plus que les dernières fleurs du Galeopsis {Galeopsis Ladanum), et les grappes blanches ou violacées d'un Héliotrope sans parfum {Heliotropium europcmm)i

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