VINGTIEME TABLEAU
I^es rochers et leurs guirlandes fleuries*
La parure des rochers nous plait par le contraste des fleurs avec l'aridité du sol. On voit que ces \\eux ont échappé à notre civilisation, et la plupart des plantes , assez rustiques pour vivre ainsi loin de notre séjour y sèment à profusion sur les rocs sauvages les guirlandes et les couronnes de fleurs.
La Scabieuse colombaire {Scabiosa Columbarta) y développe ses capitules lilas que viennent habiter des Zygènes couleur de feu. Des Orpins [Sedum) forment dans les lieux les plus secs de larges tapis de fleurs blanches ou dorées, et jusque sur le porphyre le plus dur, sur le basalte le plus compacte naissent à profusion ces jolies Joubarbes aui fleurs pourprées et aux vertes
rosaces qui semblent couvertes de toiles d'araignées.
Les Genêts colorent les rochers de granit de leurs corolles orangées ; la Gesse sauvage [Lathyrus sylvestris) y suspend ses festons de verdure et ses fleurs changeante^; les Œillets et les Mufliers s'y montrent dans leur plus éclatante parure , et la Valériane aux thyrses de pourpre et aux blanches aigrettes vient remplacer y sur les rochers comme sur les ruines du vieux castely l'odorante Giroflée, dont la corolle ne survit pas an printemps.
J'ignore si , comme moi , vous avez parcouru ces sombres vallées des Pyrénées , que dominent des rochers abruptes et sauvages» et si vous avez vu les Gaves bondir sur les rocs amoncelés et couvrir les fleurs de leur blanche et humide poussière. Bien peu de scènes m'ont paru aussi belles. Quand le torrent s'arrête ou ralentit son cours , quand ses eaux si impétueuses se calment un instant, puis s'endorment sous les rochers qui surplombent , l'air transparent devient d'un bleu pur comme le liquide qui se repose. Les Saxifrages se suspendent en verts gazons à la roche humeotée , et d'autres, couverts de fleurs blanches, montent en pyramides au-dessus des précipices oii l'homme ne peut les atteindre. Des rosaces de feuilles vertes, légèrement festonnées sur les bords , couvertes en-dessous d'une laine fauve et serrée , laissent échapper de charmantes fleurs violettes qui choisissent leurs vallées. C'est la
Ramondie qui Gxe son séjour près des mousses verdoyaoteSy et qui., parfois , accepte pour compagne la blanche Parnassie des marais ; puis cette humble Saponaire à feuilles de Basilic {Saponaria ocymoïdes) , attachée dans la moindre fente , allonge ses tiges rameuses et suspendues , et cache ses feuilles sous ses corolles roses et étoilées. Elle se mêle aux touffes arrondies du Genêt soyeux qui décore aussi les rochers de ses fleurs orangées. Au printemps » les buissons de Chêne ajoutent leur feuillage ; l'Aubépine y suspend ses rameaux fleuris , et le Pastel {Isatiê iincioria) y mêle ses panicules soufrées.
Ailleurs , ce sont les Campanules des rochers dont les clochettes bleues s'agitent près de la cascade, on ces groupes violets de délicats Erinus qui cherchent un abri près des grottes de la vallée.
Presque toutes ces fleurs croissent accidentellement au milieu des rochers, mais il en est qui sont spéciales à cette station, qui ne se plaisent que dans les pierres, sur les ruines, dans les lieux où Teau du ciel peut seule les atteindre et leur donner la vie. La plupart des Potentilles se développent dans ces conditions ; les Anihyllis se suspendent près d'elles avec V Aniirrhinum Azarina. La Coronille {Coronilla Emerus) y forme des buissons de fleurs jaunes , et les Rosiers sauvages abandonnent les haies pour prêter aux rochers leurs couronnes de 'fleurs et leurs fruits écarlates.
Une des plus élégantes familles du règne végétai affectionne encore ces lieux pittoresques : les Fougères implantent leurs tiges souterraines dans les moindres fissures, et leurs frondes découpées, couvertes de fructifica);ions dorées , persistent longtemps après que les fleurs des autres plantes sont flétries.
Les rochers ont encore leurs Violettes , leurs Géraniums et toute cette colonie de Crucifères naines qui ne s'y montrent qu'au premier printemps. Ils ont leurs grands arbres et surtout ces Sapins toujours verts , que Ton voit quelquefois se dresser et vieillir contre les ^ flancs escarpés des ravins.
Ne voit-on pas aussi suspendus dans les vaflées les groupes blanchis par les fleurs de TArabis des Alpes, et les touffes de YArabis Cebennensis réfugié dans les lieux les plus sauvages d'où il excite Tenvie des botanistes.
On ne peut nier que ces plantes qui croissent ainsi sur le roc, où manque encore la terre végétale, n'aient joué un grand rôle dans la nature , en se contentant d'un sol que n'avait pas encore ameubli une végétation antérieure. Nous voyons, en effet, dans les régions méridionales , dans les lieux les plus arides , les fleurs se succéder pendant toute la belle saison et parsemer les rochers de leurs plus gracieuses associations. On n'y rencontre aucune plante assez commune pour donner sa physionomie à l'ensemble. Ce sont des touffes
isolées ou des séries qui suivent une fissure, ou des festons que le vent balance et que le soleil chauffe avec force. Plusieurs Ombellifères vivent dans ces conditions y profitant des pluies vernales pour croître et s'épanouir, et d'un soleil brûlant pour mûrir et disséminer leurs graines. Les Biscutelles ouvrent leurs fleurs jaunes près des corolles rosées de Y JElhiomena saxa-^ tilts y et la Drave {Draba Aizoon) s'étend en gazons d'or près des épis neigeux du Cochlearia des rochers [Cochlearia saxatitis). Les Daphne qui ont pour nos bois et nos jardins des espèces si méritantes^ sont représentés , sur les montagnes de la France , par le D. Cneorum aux fleurs roses et par les petits buissons du I(aphne alpina. ^'est^-ce pas encore dans les mêmes lieux que les Iris déploient leurs pavillons colorés , et que le Melica ciliata développe ses panaches argentés.
Presque toutes ces plantes se nourrissent par leurs feuilles, et dans aucune autre station on ne voit d'aussi grandes différences dans la vigueur de la végétation eV dans Talternance des espèces. La température , la quantité d'eau qui tombe, le nombre de jours de pluie, l'intensité des vents, sont autant de causes nuisibles ou favorables à certaines espèces , qui , selon ces conditions , acceptent tour à tour des chances de prospérité ou se résignent à souffrir et à attendre.
La terre , avant d'être recouverte de cette couche de vase et d'humus, débris des corps inorganiques et
des êtres animés^ n'a dû présenter à la végétation qae des surfaces arides et rocailleuses , que les plaies ou les cours d'eau venaient périodiquement arroser. C'est encore dans ces conditions que se présentent ces vastes courants de lave vomis par les volcans, ces terres nouvelles que les plantes se disputent et sur lesquelles elles s'établissent par droit de conquête. Il est bien rare » en eflet » qu'une partie du sol reste longtemps sans recevoir les germes des plantes répandues partout avec tant de profusion ; mais les circonstances qui favorisent la création des associations végétales sont loin d'être les mêmes » et les moyens que la nature emploie pour peupler ces terres nouvelles, sont en rapport nécessaire avec les diverses conditions qu'elles présentent* Tantôt ce sont des rocs nus, exposés aux pluies et aux brouillards, tantôt ce sont des rochers soumis à toute l'ardeur du soleil.
Les créations qui se présentent le plus souvent à nos ^eux sont celles qui ont lieu sur les laves des volcans. Là , le roc est entièrement nu , incandescent , et pourtant il existe des coulées de lave et des cônes de scories qui , peu d'années après leur apparition, commencent à montrer de la verdure. Il y a plus , c'est que souvent des contrées volcaniques tout entières offrent la plus belle végétation , et les vieux volcans, autrefois si terribles, finissent par subir le joug d'une couronne de fleurs.
Mais avant d'arriver à ces sombres forêts qui ombragent aujourd'hui les cratères^ avant d'obtenir ces riches moissons qui attirent les peuples jusque dans les campagnes où le feu sommeille et peut se réveiller, des espèces nombreuses et de constitution bien différente se sont lentement succédé.
Des Lichens s'attachent aux rochers et s'y étalent sous la forme de croûtes ou de rosettes nuancées de toutes les couleurs. Quelques-uns de ces Lichens sont spécialement chargés d'attaquer les substances minérales les plus dures ^ celles même dont les surfaces sont lisses et brillantes comme le cristal déroche. L'aire de dispersion de ces plantes occupe le monde entier. Sur les rochers nus du trachvte qui perce la neige des Cordillières des Andes , à une prodigieuse élévation » Humboldt trouvait les élégantes rosaces vertes et noires du Lichen géographique {Bizocarpm geographicum), et Acerbi remarquait ce même Lichen sur le granit traversé de veines de quartz qui constitue le cap Nord. C'était encore cette espèce que Baer trouvait en abondance sur 'les rochers de la Nouvelle-Zemble. Partout elle attaque les rochers les plus durs , les quartz les mieux polis.
Les laves compactes , imperméables à l'eau, sont envahies par ces Lichens. Il n'est rien de plus remarquable que les gracieux dessins qu'ils forment sur les aiguilles élancées du Mont-Dore , sur les obélisques et
les crêtes des Alpes » et dans tous les lieux exposés à la fois aux neiges des hivers , aux vapeurs glacées ou attiédies de l'atmosphère , aux ondées électriques que leur versent les nuages et aux vents violents qui régnent parfois sur ces hauteurs. Des Patellaires aux scutelles d'un rouge vif [Patellariaventosa] ^ des Corniculaires noires aux rameaux durs et cornés ( Cornicularia trisiù), des Imbricaires , des Stereocaulon » et une foule d'autres espèces > travaillent sans cesse à cacher la nudité de la roche et à préparer le futur avènement des Mousses » des Fougères et des gazons.
Les mêmes faits se représentent à Ténériffe , dans les iles de la Grèce , et partout où des terres nouvelles, des saillies nues du rocher s'offrent à la conquête des armées végétales.
Dans plusieurs de ses ouvrages Humboldt se platt à décrire l'origine de la végétation et son envahissement successif. Il cite entre autres les roches grani-tiques qui s'élèvent au-dessus des savanes dans la mission de Garichana , dans l'Amérique du sud. « Sur ces plateaux pierreux , on suit avec intérêt la végétation naissante dans les difTérents degrés de son développe-r ment. On y trouve des plantes licheneuses fendillant les pierres et réunies en croûtes plus ou moins épaisses ; de petites portions de sable quartzeux nourrissent des herbes succulentes ; enfin des couches de terre noire , déposées dans des creux , formées de débris de racines
et de feuilles , ombragées par des touiTes d'arbustef toujours verts. »
Plus loin , il retrace le môme tableau de Tapparîtion des plantes dans les savanes d'Âturès. « Partout s'étendent , à fleur de terre 9 ces bancs de granit entièrement nus que j'ai décrits à Charicana , et que , nulle part dans l'Âncien-Monde » je n'ai vu d'une si prodigieuse largeur que dans la vallée de l'Orénoque. Là 9 où jaillissent des sources du sein des roches , des Verrucaria , des Psora et d'autres Lichens , se sont fixés sur le granit décomposé; ils y ont accumulé du terreau. De petites Euphorbes , des Peperomia et d'autres plantes grasses ont remplacé les plantes cryptogames, et aujourd'hui des arbustes toujours verts {Rhexia , Melostoma) forment des îlots de verdure au milieu des plaines désertes et rocheuses. »
Sur le sommet du pic du Midi , dans un espace très-circonscrit, Ramonda déterminé cinquante et une espèces de Lichens qui, depuis des siècles, ont préparé le sommet du rocher à recevoir la végétation phanérogamique qui existe à cette grande élévation.
La Nouvelle-Gamini , sortie des flots près de File Santorin, le 23 mai 1707, visitée par Dumont-Durville en 1820 , un peu plus d'un siècle après son émersion , offrait déjà plus de quarante espèces de plantes qui s'étaient emparées du rocher.
A Ténérîffe, après un temps plus long il est vrai ,
« une végétation vigoureuse , dit M. Berthelot , s'est emparée des murs de basalte qui bordent les vallées ou barancos ; les racines ont pénétré dans toutes les fentes; une foule d'espèces diverses» suspendues aux rochers des alentours, les décorent de leurs fleurs. Tous ces végétaux garnissent les moindres rebords , se réunissent en masse sur les assises des berges et le long des rives des torrents. »
Tels sont les faits déjà si variés dont la terre nous oiïre le spectacle dans les scènes d'envahissement et de colonisation dont nous pouvons être témoins. Qu*était^e donc quand notre planète presque nue , émer* géant successivement ses ties et ses continents , reçut du Créateur les types qui devaient s'étendre et transmettre au loin ces puissantes colonies dont nous avons perdu les traces d'origine?