‹ La vie des fleursChapitre 17 sur 21 · VINGT-UNIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

VINGT-UNIÈME TABLEAU

Len fle«rs de» montagmes et des gUielers.

Si la terre n'offrait aucune inégalité ^ et si les continents étaient tous également élevés au-dessus de la surface des eaux » les plantes formeraient sans doute, dans leur arrangement sur le globe , des zones correspondantes aux lignes d'égale température; Tordre géographique ne serait pas interverti , et les phénomènes de dispersion ne souffriraient aucune espèce d'exception .

Il n'en est pas ainsi : le globe terrestre a subi » après sa consolidation extérieure , de violentes commotions » et si de grandes plaines existent encore , à peine soulevées au-dessus des flots de l'Océan » d'autres portions de la terre ont été élevées, par suite de ces révo^ lutions f bien au-dessus des parties planes qui entourent

leur base. Les montagnes ressemblent à des iles aa milieu de l'atmosphère y et les fleurs sont disposées sur leurs flancs en écharpes superposées comme elles le sont en zones successives , selon la diversité des latitudes.

On est étonnéy lorsqu'on s'élève sur les montagnes, du nombre , de la vigueur et de la beauté des végétaux que l'on rencontre. Les plantes communes ellesmêmes y prennent un air de santé et de fraîcheur qui contraste avec les individus de ces mêmes espèces qui vivent dans les zones inférieures. Chacune d'elles a son point d'élévation où elle prospère , puis au-dessus elle perd de son éclat , elle se rabougrit et disparaît tout à fait. Le climat opère dans ces lieux un triage très-curieux entre les espèces de la plaine et celles qu'une constitution plus robuste défend contre ses rigueurs. Celles-^ci sont les seules qui s'élèvent, et le plus ordinairement cette organisation qui résiste aux longs hivers des montagnes , succomberait aux chaleurs de la plaine. Aussi la végétation des montagnes nous offre un caractère tout particulier.

Est-il d'ailleurs dans le paysage un spectacle plus sublime que ces cimes couvertes de glaces éternelles , quand elles se dessinent sur un ciel pur. Leurs clartés célestes n'appartiennent plus à la terre ; rien n'est plus de notre globe. C'est un autre monde, un monde inconnu , où un repos séculaire semble nous inviter nous-* mêmes à abandonner les agitations de |a vie pour nous

r- 269 -rapprocher de Téternel séjour. L'âme devient caimo comme le silence de la nature, et quittant un instant la vie matérielle qu'elle oblige au repos , elle s'élance dans rimmensité , parcourt l'espace , interroge les astres» s'humilie devant Dieu » et^ revenant d'elle-même dans sa prison terrestre , nous la ramenons sur la terre d'où elle s'était enfuie.

Les hautes vallées des montagnes où la nature se sépare du genre humain , ont toujours eu pour moi un charme indéfinissable. Il semble, quand on y pé-^ nètce, que la terre y conserve encore les fleurs qui l'or? naient déjà aux premiers jours de sa naissance. Au-^ cune trace du séjour des hommes ne parait dans ces lieux sauvages ; les tapis de fleurs n'y montrent pas ces troupeaux errants qui les détruisent; les forêts y sont vierges, et. comme telles couronnées des cimes nei-? geuses qui les dominent. Un torrent glacé les traverse, écume et blanchit contre les obstacles que lui opposent les rochers démantelés qu'il cherche à surmonter. Au loin, calme et tranquille, l'œil cherche k découvrir dans un horizon de verdure le dernier scintillement de ses flots , et l'oreille n'entend plus son lointain murmure. Pourquoi ne pas vivre toujours dans ces retraites igno-? rées, loin d'une société qui se déchire, loin des hommes destructeurs , dont les grandes misères s'éteignent cpnime de prqfonds soupirs dans des jieux inacces-r jgibles à leur violence.

C'est dans ces hautes régions qu'il faut aller étudier ces fleurs éclatantes qui font l'ornement de ces solitudes.

Depuis que l'on a fait des observatioits précises sur la température atmosphérique du globe, il ne s'est pas écoulé assez de temps pour que l'on ait pu reconnaître le moindre changement dans la limite de ces neiges perpétuelles qui couronnent tous les lieux éle-* vés de la terre et n'en disparaissent jamais. Ces fleuves congelés que Ton désigne sous le nom de glaciers, et qui , de nos jours, sont alimentés par les neiges des montagnes , avaient autrefois une plus grande extension et descendaient bien plus loin dans les plaines ; et qui sait si ces neiges ; elles-mêmes plus abondantes , n'étendaient pas plus loin les franges glacées de leur manteau protecteur. Les zones de la végétation , ces écharpes fleuries et superposées des montagnes ont donc pu , dans un temps très-rapproché , être fortement modifiées en altitude par l'extension des neiges. Elles ont pu l'être aussi , pendant les périodes géologiques antérieures, par des différences de niveau dans la surface des mers , qui constituent le support mobile sur lequel Tatmosphère est placée.

Cette ligne inférieure des neiges perpétuelles qui marque dans les montagnes les limites que les saisons peuvent atteindre, et celles où l'hiver règne sans combats, indique partout un horizon ou la vie vient

s'éteindre. Et cependant que de luttes ont lieu encore dans ces contrées glacées entre la vie et la mort! Des animaux s'égarent sur les glaces polaires, des oiseaux planent au-dessus de ces déserts de neige et de ces affreuses solitudes, où Tinsecte entratné par un courant mortel, tombe bientôt sans puissance et sans vie.

Au delà de ces barrières, que le printemps ne peut franchir , on trouve pourtant encore t|uelques oasis. Une pente trop raide pour que la neige puisse s'y arrêter , un rocher abrité du nord et recueillant les rayons du soleil , et sur ces points perdus dans Timmensité des champs de neige, on voit dés toufles verdoyantes et serrées de Silène acaulis dont les fleurs roses , à demi-cachées dans les feuilles , s'ouvrent un instant, indécises sur le sort qui les attend. Là, aussi, se montrent quelques touffes de ce charmant Myosoin abrité par le manteau gris et velu de ses feuilles, et dont la large corolle, du bien le plus pur , semble élégamment posée sur la neige.

Près de là , sur ces aiguilles et sur ces obélisques élancés , inaccessibles à l'homme et entourés d'éternels glaciers , divers Lichens ont fixé leur séjour. Des croûtes colorées s'étendent sur toute la surface du rocher, ouvrant avec lenteur leurs scutelles écariétes ou orangées. Tantôt c'est la tempête qui fait tourbillonner autour d'eux la poussière de tieige , tantôt ce

— ^72 -^ sont les nues qui viennent les humecter de leurs va^ poreux brouillards , ou qui , chargées d'électricité et de vapeurs , descendent sur les pics qu'ils habitent et (ont entendre aux habitants de la terre le bruit répété du tonnerre qui succède à l'éclat de la foudre,

Dans les longues nuits d'hiver, d'innombrables étoiles i soleils lointains de l'univers , versent sur eux leur lumière éthérée ou réQéchissent leurs feux sur les masses glacées qui les entourent. Ailleurs, effacées par les lueurs merveilleuses de l'aurore polaire , ces plantes assistent indifférentes au grand spectacle du ciel sep-^ tentrional et sont baignées de ses magiques clartés.

A part ces exceptions peu nombreuses , la limite des neiges éternelles , dans les montagnes , est la lisière où l'on doit compter le départ ou l'arrivée de la végétation ; c'est le zéro géographique de la vie. Là existe une ligne sinueuse qui est le thé&tre d'une lutte continuelle entre l'été qui veut fondre la neige , quelques plantes qui suivent rapidement ses conquêtes, et l'hiver qui défend les sommets où il a le droit de régner sans contrainte. Mais les filets d'eau qui descendent, qui glissent sur les rochers et viennent imbiber le terrain, appellent les Mousses veloutées qui s'empressent d'habiter un séjour où elles rencontrent leurs meilleures conditions d'existence. Des Lichens en gazons serrés et ramifiés , présentant les formes si variées des nombreuses espèces de Cenomice , vivent sur la terre

qu'ils protègent, sans exiger cette belle nuance de verdure que la nature a si libéralement accordée aux prodùctious végétales.

Au-dessous de cette zone , on trouve les gracieuses associations des plantes véritablement montagnardes , de ces espèces éthérées qui vivent loin de nous et conservent toute leur indépendance. Robustes, aguerries, àe contentant de peu , ces plantes se présentent les premières à la lutte des saisons , et sortent de la neige qui les (îouvrait encore , chargées de boutons fermés que le preriiier rayon du soleil va faire ouvrir.

Dans ces lieux élevés, toutes les phases de la vie sont parcourues avec rapidité. Les saisons qui en règlent les époques y sont presque éphémères. L'épais manteau des neiges se retire et se rétrécit lentement. Une zone de verdure paraît sous l'action de Teau glacée, et bientôt une ceinture de fleurs prélude aux chaleurs de Tété , sans pouvoir s'opposer aux frimas qui viendront de nouveau l'ensevelir. Mais l'air est doucement agité et ses larges vagues viennent frapper les plantes ; les météores se succèdent , et ces longues journées d'été sont le signal du réveil d'une foule d'espèces que la neige abritait du froid. C'est là que la Soldanelle des Alpes offre sa corolle frangée près des fleurs azurées de la Gentiane vernale. C'est là que de charmants Œillets se réunissent en groupes parfumés, que la belle Anémone étale ses fleurs blanches ou

soufrées. La Linaire des rnootagnes y présente ses corolles violettes à gorge orangée. Les Primevères , les AretieSy les jolies Ând rosaces et des centaines d'élégantes espèce» se mélangent sur ces riches tapis , et rivalisent de beauté dans ces lieux solitaires.

Fleurs charmantes, qui vivez un instant en vous approchant du ciel , ce n'est pas pour Thomme que vous laissez briller vos couleurs sur la lisière glacée des montagnes. Dieu a donné des ailes ao zéphir pour porter vos parfums » il vous a donné le don de plaire , vous aurait-il refusé celui d'aimer ? Vous suivez les lois du destin comme la poussière que le tourbillon entraine, comme le flot que soulève la tempête , et vous livrez au souffle du printemps les germes de votre fécondité.

Si l'homme ne peut toujours vous atteindre et vous admirer , le Papillon vous suit partout ; il s'élève avec vous ; sa chrysalide s'endort sous le même voile de neige qui protégeait vos boutons : fleurs et Papillon éclosent ensemble. Aventurier comme la plante des montagnes, le Papillon reste comme elle suspendu aux flancs du précipice ; comme elle il méprise le tonnerre qui gronde et le conflit des éléments ; il se cache un instant , il échappe au naufrage , et , doucement balancé par le veut des montagnes, il voyage dans l'océan des airs : là sont ses jeux et ses amours. Il a pour témoins de ses plaisirs les vapeurs attiédies des beaux

jours, et, pour le conduire au tombeau , le souffle parfumé de la bri^e. Image de rioconstance , il n'a pas quitté cependant les lieux qui l'ont vu nattre. Comme la fleur de ces hautes solitudes , il n'est pas descendu dans les campagnes , il est resté comme elle dans le séjour du calme et du bonheur.

C'est qu'en eiïet , en abordant ces pelouses fleuries des montagnes où les corolles s'épanouissent sur la lisière des neiges éternelles, nous laissons loin de nous les soucis et les inquiétudes du monde. L'air vif du matin souffle sur la jeune fleur qui s'incline vers le soleil ; l'eau qui s'écoule du glacier , nous envoie son premier murmure , puis elle se perd sous le feuillage des végétaux , sous les épis bleus du 5oncAu5 des Alpes, sous les étoiles orangées des Doronics ou sous les ombelles neigeuses de l'Impératoire.

Je ne chercherai, pas à rappeler à ceux qui ont herborisé sur les montagnes ces zones de Rhododendrum fleuris sur lesquels viennent butiner les légers lépidoptères des glaciers , je serais obligé de parcourir avec eux jusqu'aux collines sauvages de la Laponie, où l'une de leurs espèces a fixé son séjour. Il faudrait ensuite voyager sur le globe tout entier pour admirer la splendeur et la variété de ces buissons verts aux corolles de pourpre que Dieu a répandus avec tant de profusion dans les lieux sauvages. Mais que l'on veuille bien suivre un instant le D' Hooker dans ces solitudes de l'Hi-

malaya , où, guidé par l'ange des fleurs , il vint planter sa tente sous des berceaux de Rhododendrum. Quel sentiment de respectueuse admiration dut le saisir, quand un rayon de lumière, perçant les nuages de vapeur dont il était entouré , lui perfnit dé voir au loin les crêtes neigeifses de l'Himalaya , tandis que le sol était jonché sous ses' pas de fleurs blanches magnifiques plus graddes que des Lys. C'était un Rhododendrum qui répandait ces suaves corolles à profusion ; c'était une Liane , un Rhododendrum grimpant, étaladt ses racines sur l'écorce gercée des vieux Chênes, et montrant sur leurs branches les féeriques bouquets de ses fleurs parfumées. Sous ces voûtes de verdure où l'air est saturé d'humidité , sur ces troncs ruisselants où la vapeur des nues se condense, la végétation n'a plus de limites , et ces espèces merveilleuses fleurissaient depuis des siècles, n'ayant d'autres témoins de leur beauté que les insectes et les oiseaux de la forêt.

C'est le /î. DaMowstœ Hook, qui offre ces grandioses corolles, mais d'autres espèces se montrent aussi dans cette contrée : les unes aux fleurs blanches ou rosées, les autres aux fleuris pourprées ,. au feuillage à la fois luisant et ferrugineux , ou splendidement argenté. Ne devrions-nous pas aussi parler des écailles d'où les feuilles s'échappent et de ces mille beautés que nous ne pouvons décrire; Que voir de plus magnifique que le /?. Argentum Hook, que le R. Falconen Hook, dont

les feuilles vertes et coriaces, comme celles du Ficus elmtica^ présentent, en-dessous, des aréoles rousses et veloutées que sépare un élégant réseau d'un beau vert. Quand , au milieu de ce feuillage, vous voyez des groupes de fleurs blanches serrées comme celles des Yiormes, vous reconnaissez que votre imagination n'auraif pu rien inventer de semblable.

Un jour, impatient de visiter la pelouse émaillée du mont Cenis , je partis , lorsqu'à peine une nuance de rose colorait l'orient. Bientôt un vent frais et léger parut avec l'aurore , et semblait comme elle descendre du ciel. Alors les dernières étoiles s'effacèrent, et la brise du matin déposait partout une abondante rosée. Je montais lentement sous les voûtes des sapins , et j'atteignis la grande prairie au moment même où la nature reprenait ses couleurs , et où la clarté rendait à chaque plante tout le charme de sa parure.

Comment peindre ces jardins des montagnes où les plantes , répétées par millions , se pressent au point de ne former qu'un tissu de léger feuillage brodé des fleurs les plus élégantes ? Toutes les couleurs y sont réunies, mais le bleu domine : les Campanules, les Gentianes , le Bleuet de montagne au diadème d'azur {Ceniaura montana) couvrent les pentes de la prairie où se mêle l'or des Renoncules et des Epervières.

Les grandes Gentianes s'élèvent au-dessus de toutes ces fleurs comme pour montrer orgueilleusement les

bouquets dont elles sont ornées. Des Phaca^ des Oxy-tropis, des Orobus^ se mêlent aux Orchis dans les Heox moins humides. Les Draves habitent les rochers, et l'on se fait difficilement une idée de la fraîcheur et de rétendue de ces gazons de Saxifrages qui couvrent les pierres éboulées ou qui suivent le cours de l'eau. Puis viennent les Iberis, les Pédiculaires^ si répandues sur les pelouses, les Phyteumay etc. Placez au milieu de ces élégants parterres un lac aux eaux pures, reflétant l'image des montagnes et donnant naissance à une rivière bleue qui court en Italie ; animez les bords du lac par des groupes de Papillons bleus comme les Campanules de la pelouse ; placez dans les eaux un Potamogeton dont chaque fleur , soutenue par une bulle d'air , balance ses amours au gré de la vague et du vent; n'oubliez pas ces fourrés d'Alnus viridis sous lesquels va se réfugier le Corlusa Mathioli^ charmante Primulacée aux feuilles parfumées, vous aurez une bien faible idée de toutes les beautés qui vinrent frapper mes sens dans cette mémorable journée. Pendant mon séjour au mont Genis, je m'étais efforcé à plusieurs reprises d'atteindre au milieu des neiges perpétuelles quelques-unes de ces oasis que l'on désigne sous le nom de jardins. Ce sont en effet des jardins, et, assis sur un rocher près des dernières touffes du Silène acaulis et de VAretia alpina, je me demandais si ) à part les obstacles matériels fi) y à réellement

un terme à la station élevée de plusieurs végétaux ? Ce terme existe sans doute , mais nous ne le connaissons pas. Sur l'Etna , sur les Alpes , au pic du Midi dans les Pyrénées , sur le sommet des montagnes de TÂndalousie, dans les jardins glacés du mont Genis et du Simplon que j'avais explorés^ des plantes vivent à 3000 et 3200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Chaque fois que la limite des neiges s'élève, les plantes la suivent. M. Boissier a herborisé sur les points qui dominent le col de la Veleta à 3600 mètres. Les végétaux montent sur le Caucase à 3200 mètres, et cela sous une latitude moins méridionale que le midi de l'Espagne. Les dernières plantes de l'Etna ne sont arrêtées que par des obstacles matériels. Partout où les botanistes ont pu atteindre des lieux dépourvus de neige, ils ont trouvé un tapis végétal formé par une flore plus ou moins riche.

M.' Léon Dufour a recueilli sur le sommet du pic d'Ânie, dans les Pyrénées, à 2600 mètres, onze Phanérogames toutes dicotylédones.

M. Parlatore a donné aussi la petite flore du Crammont , dans les Alpes, à 2763 mètres ; il y a cueilli onze Phanérogames et quatre Lichens.

La Baumelle a trouvé sur le Vignemal , dans les Pyrénées, à 3000 mètres, vingt Phanérogames et une Fougère.

M. Tchihatchef , l'un des plus intrépides natura-

listes de notre époque , a vu sur le mont Argée, dans l 'Asie-Mineure I un Solidago^ un Pyrethrum, un £uphorbia , des Erigeron et des Saxifraga atteindre l'altitude de 3841 mètres.

Si nous poursuivons cet examen sur les montagnes situées hors de l'Europe, nous verrons sous l'équateor, dans les Andes de Quito , des plantes arriver encore bien plus haut que celles que nous venons de citer. Quelques espèces atteignent 5000 mètres dans les montagnes du Chili , par 14^ de latitude* Le Rizo-carpon geographicum trace encore ses rosettes bigarrées à 6000 mètres t près du sommet du Chimborazo dans les Andes. Mais il paratt que la température ou le climat a moins d'influence sur cette végétation élevée que la masse des montagnes et leur altitude absolue » car la végétation phanéroganie monte encore plus haut dans l'Himalaya, par 31'' à 33^ de latitude, qae dans toute autre contrée. Les plantes ne s'y arrêtent, suivant Jacquemont> qu'à 5,400 mètres. Ce qui prouve que les stations des espèces sont plus dépendantes de la distance des neiges éternelles que de la hauteur absolue au-dessus du niveau de la mer.

La nature , dans son inépuisable fécondité , a donc des fleurs qui s'adaptent à toutes les stations , à toutes les hauteurs ; non-seulement des végétaux descendent des cimes glacées de l'Himalaya dans les plaines , et des rochers battus par les hautes vagues de l'air jusque

dans les marais de nos plaines , mais d^aotres espèces f nées poar les ténèbres , pénètrent dans l'intérieur du sol t y vivent à l'abri du jour, et se multiplient dans l'ombre. « Ces Cryptogames, dit de Humboldt \Géogr. des plantes^ p. 58), paraissent indépendantes de la latitude et du climat. Végétant dans une obscurité profoude et perpétuelle, ils tapissent les parois des grottes souterraines et la charpente qui soutient les travaux des mines. J'ai reconnu les mêmes espèces dans les mines de l'Allemagne , de l'Angleterre et de l'Italie , comme dans celles de la Nouvelle-Grenade et du Mexique , et , dans l'hémisphère austral , dans celles de Huaigayoc au Pérou. »

^ L'Océan lui-même a sa flore , et jusqu'à 300 mètres de profondeur , dans ses retraites inaccessibles à l'insatiable curiosité des hommes , des Algues brillantes et colorées balancent au gré des flots leurs frondes découpées, comme les rameaux des arbres s'inclinent et se relèvent sous l'impulsion des brises ou des tempêtes. Il y a plus , dans les profondeurs des mers , à 4000™ de la surface , foisonnent des êtres d'une extrême simplicité , sans couleur » qui couvrent d'un duvet transparent les surfaces comprimées par la masse des flots. A 6000"^ d'altitude , le Lichen ne supporte plus que la moitié de l'atmosphère; à 4000"^ sous l'eau les Diatomées sont soumises à l'énorme pression de 350 atmosphères , et pourtant la vie existe dans ces condi-

lions si différentes; elle y atteint ses extrêmes , et disparaît au-dessus et au-dessous , car l'immensité de l'atmosphère supérieure , comme les grandes profondeurs des mers , ne sont traversées qu'accidentellement par des êtres vivants susceptibles d'une active locomotion.

Le niveau de l'Océan , dans les régions tropicales , peut être considéré comme l'horizon le plus actif de la vie. A mesure que de ce point on s'élève sur les montagnes ou l'on s'avance dans la direction des pôles; à mesure que l'on s'enfonce vers les abîmes de l'Océan , la ceinture de vie s'amoindrit sur la terre. Des zones de moins en moins riches se succèdent et se remplacent, le nombre des espèces diminue. La vie , dans les profondeurs de la mer, n'est plus représentée que par ces Diatomées intermédiaires aux deux règnes, et vers les pôles comme sur la cime glacée des montagnes par des Lichens lépreux qui s'attachent aux rochers ou par ces Protococcus innombrables , poussière vivante qui donne à la neige les plus belles nuances de pourpre.

Si, après cet examen rapide des zones superposées de la végétation, nous voulons connaître les types qui affectionnent plus particulièrement les montagnes, nous trouvons parmi les familles dominantes ": les Renonculacées, Crucifères, Violariées, Alsinées, Légumineuses, Ombellifères , Rosacées, Saxifragées, Synauthérées , Campanulacées, Ericucées, Gentianées, Rhi-

naothacées^ Primulacées, Salicinées, Conifères; et parmi les monocolylédones : les Orchidées , Juncées, Cypéracées, Graminées, Fougères. On trouve les plus grands rapports entre les montagnes et les flores du nord W. Ainsi ^ pour ne citer qu'un seul exemple, les élégantes Renonculacées ne développent-elles pas toute leur magnificence dans les froides régions de la Sibérie. C'est là que TÂnémone à feuilles de Narcisse acquiert toute sa vigueur et couvre des pelouses de ses blanches corolles, près desquelles Tlris aux fleurs bleues {Iris sibirica) élève ses périanthes colorés. Là aussi les Pivoines aux corolles carminées se mêlent aux Héméroculles à fleurs dorées, dux élégantes Âncolies, et cela avec une telle profusion , que le voyageur n'aperçoit qu'une plaine colorée ou des vagues de fleurs qui fléchissent sous la brise du printemps. II est vrai qu'à une faible distance , les glaciers de l'Altaï descendent sur le bord de ces charmantes prairies, bordés eux-mêmes

(1) M. de TchrhalchefF a conslalé que dans l'Asie-Min«ure , lorsqu'on s'élève de 84 mètres au-dessus du sol , la tempéralure s'abaisse aulanl que si l'on avance d'un degré ou de 1H,000 raèlres vers le nord. Ainsi on aUeint, en s'élevant perpendiculairement^ une température moyenne égale à celle que l'on obtiendrait si l'on parcourait une étendue 1520 fois plus grande en se dirigeant vers le nord.

De Saussure avait trouvé à Chamouny un degré d'abaissement pour 144 mètres.

Gay-Lussac indique, dans sa mémorable ascension, un degré pour 173 raèlres.

de ces plantes délicates qui vivent à l'abri de leurs glaçons cibles entourent d'une fraîche verdure qui succède à leurs frimas.

Qu'il me soit permis , pour terminer ce tableau de la végétation des montagnes et des régions du nord » de citer quelques pages d'un voyage en Laponie, ouvrage qui n'a pas été apprécié à sa juste valeur. On y saisira les traits de ressemblance des paysages do nord avec ceux des régions glacées des hautes montagnes.

a Avant d'arriver à Lappajervi (Laponie) , nous fîmes halte quelque temps sur un rocher considérable qui y séparé du rivage par un bras de la rivière^ formait une espèce d'îlot. Nous allumâmes des feux pour écarter les cruels cousins. Le paysage nous offrait une perspective que nous ne connaissions pas encore* La Mousse {Lichen) f dont se nourrissent les Rennes» couvrait le sol des environs , presqu'entièrement plat et borné dans l'éloignement par quelques monticules que cette même Mousse couvrait également : naturellement d'un jaune pâle , la sécheresse l'avait rendue presque blanche. La régularité et l'uniformité de cette espèce de tapis, était l'efTet le plus singulier et le plus frappant ; je n'ai rien vu qui lui soit comparable. Cette Mousse formait des compartiments d'un empan environ d'étendue , peu séparés l'un de l'autre à leurs extrémités. Leur forme est tantôt irrégulièrement ronde ^ tantôt octogone ; cela donnait à ce tapis l'ap-

parence d'une mosaïque ou d'une broderie. La couleur blanchAtre de cette Mousse approchait de celle de la neige ; mais ces idées d'hiver que cette couleur retraçait à notre mémoire , s'efiaçaienl bientôt à l'aspect de petits bosquets de verdure , disséminés çà et là f et plus encore par le sentiment de la chaleur, quelquefois insupportable » dont la constante présence du soleil embrasait l'atmosphère. J'avais déjà souvent rencontré ailleurs des emplacements assez garnis de cette Mousse, mais jamais je n'avais vu une aussi grande prodigalité de cette richesse de la nature. C'était ici ce seul produit végétal qu'elle paraissait favoriser. Aucune herbe , aucune plante ne pouvait croître près d'elle ; les seuls individus qu'elle souffrait étaient quelques taillis et quelques sapins dispersés sur les monticules et sur le bord de la rivière. Toute cette production n'y végétait qu'avec peine, et , privée de la sève nécessaire par cette Mousse avare^ elle languissait sans vigueur et sans énergie ; les seuls arbres, dont les racines s'étendaient jusqu'à la rivière , y puisaient une humidité favorable à la fratcheur de leur feuillage ; mais ceux dont Téloigneihent ne leur permettait pas de partager cette faveur, offraient tous les indices de la maladie et du dépérissement. » (Acerbi > Voyage en Laponiet t. 2, p. 266.)

Il ajoute un peu plus loin en parlant des ties du lac de Paliajervi :

u L'tle de Kiotasari est très-petite; on peut en faire le tour en une demi-heure. Le lac avait une ceinture de petits tertres couverts de Mousse des Rennes , entremêlée de bouquets de Bouleaux et de Sapins. C'était partout le même aspect que celui dont nous avons parlé. Notre imagination s'exaltait par ce tableau dont nos yeux ne se rassasiaient pas ^ et nous nous croyions sur quelque ile enchantée ; nous étions dans un nouveau monde ; le soleil qui brillait sur nos têtes ne se plongeait jamais sous rhorizon, et nous ne voyions presque d'autres couleurs que le blanc entremêlé de vert. Cet objet s'unissant à la forme pittoresque des habitations des pêcheurs ; la nouveauté des fleurs dont cette ile était parée ; celle des oiseaux dont les chants faisaient retentir les bois ; les divers accents que modelaient leurs gosiers auraient réellement suspendu toutes nos facultés, si nous n'eussions été préparés d'avance à une scène si extraordinaire. Notre tente , quand elle fut dressée , paraissait être le palais de l'ile ; elle surpassait d'autant, en luxe , la hutte de nos Lapons que la résidence des potentats l'emporte sur les chétives demeures de leurs sujets. Nous nous éloignâmes à quelque distance sur le lac , dans notre canot , pour jouir de la perspective de notre heureux séjour ; et ce ne fut pas sans quelque sentiment d'orgueil que nous contemplâmes la brillante apparence de notre chimérique royaume. L'intérieur de notre demeure était jonché

de feuilles de Bouleaux, entremêlées de Mousse, dant les émanations répandaient un parfum délicieui. Nos pécheurs s'étonnaient de la splendeur d'un tel établissement, et, pour la première fois, ils eurent, par cet échantillon , quelque idée du faste des nations policées. Les trois jours que nous passâmes dans cette lie s'écoulèrent dans ces jouissances qui contribuèrent à nous les faire trouver courts. » (Acerbi, Voyage en Laponie, t. 2, p. 276.)

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