VINGT-DEUXIÈME TABLEAU
E.a firalchenr des eaux et de leurs parterres.
C'est à l'eau que nous devons la splendeur de fa végétation et l'épanouissement des fleurs et du feuillage. Sans eau y tout périrait dans la nature; la jeune feuille se dessécherait sous les écailles protectrices du bourgeon , les fratches corolles périraient sans éclore , et les germes dispersés^ que le printemps appelle à la vie, resteraient inutiles sur un sol privé d'humidité. Mais qu'ils sont admirables les moyens dont le Créateur s'est servi pour arroser la terre et entretenir la vie des fleurs! En variant les propriétés de l'eau , il a résolu le problème. Liquide , elle s'écoule par son propre poids ; elle descend sous la forme de pluie ou de fraîches rosées ; elle serpente en ruisselant sur les
plaines doucement inclinées ^ elle s'élance en gerbes mugissantes dans les cascades et les torrents, et mouille de sa poussière argentée les touffes de fleurs qui se balancent sur leurs bords. Arrêtée dans de vastes bassins 9 elle forme les lacs azurés comme le ciel f et reflète l'image des nues que le soleil coloré à son lever et à son déclin. Etalée en marais stagnants , elle alimente une fraichç végétation qui cache la fange sous la verdure et qui donne aux contrées déshéritées de l'éclat du soleil ces tapis de Mousses .veloutées qui vêtissent la nudité de la terre. Réunie dans l'Océan, l'eau est le berceau de ces Algues qui forment les prairies des mers, et les vagues soulevées par l'attraction des astres ou par la tempête couvrent les falaises de leurs lames blanchissantes^ ou jettent leur écume vaporeuse sur les fleurs du rivage. Ainsi sur tous les points du globe l'eau liquide descend, et ruisselant toi^jours, arrose et vivifie la terre.
Mais Dieu , dans sa toute-puissance, transforme en un instant cette eau mobile en légères vapeurs qui ne tendent qu'à s'élever. Les rayons du soleil se combinent aux vagues de l'Océan , ils perdent leur chaleui" et la métamorphosent en force assez puissante po^ur élever ces vagues dans l'atmosphère et les faire onduler de nouveau sous la iorme de nuages plus mobiles encore que les flots qui leur ont donné naissance.
Avez-vbus réfléchi à cette action prodigieuse qui f
— 2% — mille fois peut-être depuis la création de la terre , a ainsi soulevé l'Océan tout entier dans les hautes régions de Tatmosphère? Avez-vous pensé à la patiente énergie de cette force qui accomplit dans le plus majestueux silence le plus grand, le plus essentiel des phénomènes dont notre planète est le continuel théâtre. Le plus difficile n'est pas de verser sur la plate-bande émaillée Teau de Farrosoir dont la pommé criblée y produit la la pluie ; c'est de puiser cette eau , de l'élever à une certaine hauteur pour la répandre ; et c'est pourtant ce travail pénible d'élévation que la nature accomplit sur une si vaste échelle, qui constitue l'arrosement général de la terre entière. Elle a rendu l'eau légère, invisible; elle l'a suspendue à demi-condensée audessus des plus hautes montagnes ; elle a coloré les nuages des plus vives couleurs de l'iris ; elle a tracé sur leurs contours mobiles les premiers reflets de l'aorore et les dernières nuances de pourpre du crépuscule, livrant le jour à la nuit* Elle a donné à ces masses vaporeuses des formes plus variées que notre imagination ne peut en deviner^ abandonnant en quelque sorte ces figures fantastiques à nos caprices ou à nos illusions. Elle a mis à leur disposition la tempête ou les zéphirs pour les transporter sur toutes les parties de la terre. Elle les a enveloppés du feu électrique , les a illumi* nés par la foudre, et a fait descendre des nues les éclats du tonnerre avec les pluies fécondantes de l'été.
D'autres fois, ces nues s'abaissent et couronnent les montdgnea, atteignent successivement toutes les zones de la végétation , et le brouillard lui-même s'étend comme un voile de gaze » isolant pour nous les objets terrestres » donnant la vie aux plantes altérées^ en laissant osciller ses vapeurs comme les vagues onduleuses d'un océan.
Et pourtant toutes ces merveilles s'accomplissent par la seule propriété que possède l'eau de se gazéifier, par ce contraste de l'eau liquide qui tend toujours à descendre , de Peau vaporisée qui cherche toujours à s'élever.
Mais tout ne se borne pas à ces rapports intimes de l'eau et des fleurs arrosées ; si la chaleur change l'eaù en vapeur , le froid la rend solide , et ce troisième état du corps le plus répandu sur la terre, permet de compléter cette admirable circulation qui donne la vie et le mouvement à tout ce qui végète et respire*
L'eau solide préserve de la stérilité et les régions du Nord et celles que le soleil échauffe de tous ses feux . Les premières se voilent pendant leurs longs hivers d'un tissu floconneux d'aiguilles cristallisées , de cette tieige pure et brillante dont l'épais manteau ne reflète que les lueurs magiques et mystérieuses de l'aurore polaire. Les végétaux y dorment à l'abri du froid; ils attendent sans mouvement , sans croissance. Leur vie
est suspendue quelquefois peudant plusieurs années , puis le jour du réveil , le jour où la clarté renait pour euiy leurs corolles toutes formées n'ont plus qu'à s'ou* vrir et à jouir un instant de la liberté qui leur est rendue 9 et du soleil qui les éclaire^ Ce sont alors des couronnes , des guirlandes , qui suivent lentement la retraite de la neige et ceignent de leurs brillantes couleurs la nappe blanche qui fuit devant les jours d'été.
Dans les contrées plus chaudes où l'eau , pendant une saison brûlante , pourrait aussi tarir, les neiges s'accumulent sur les hautes montagnes. Les chaînes se surélèvent, comme les pôles de la terre, de toute la masse qui s'arrête sur leurs sommets. Les cirques élevés s'emplissent , et de longs fleuves glacés , réservoirs immenses où l'automne et le printemps réunissent leurs réserves^ descendent sous le nom de glaciers, jusque dans les plaines abreuvées par leurs eaux.
C'est là surtout , près de la lisière des neiges éternelles et sur le front des moraines , que les fleurs les plus belles se pressent. La nature a destiné des plantes à suivre toutes les phases de l'eau qui jaillit, qui dort ou qdi s'écoule. Flore, en quittant la source pour suivre le ruisseau ^ a détaché partout des fleurs de sa couronne, et c'est en réunissant ses efforts à ceux des Naïades qu'elle a su composer ses plus frais et ses plus riches tableaux.
A peine l'eau commence-t-elle à s'écouler, que des
espèces d'an vert admirable y fixent leur séjour. Les Callitriches y conservent une verdure que Thiver ne vient point altérer et que le froid ne peut affaiblir. On Yoit leurs longues tiges onduler au gré du courant. Ces plantes partagent le ruisseau d'eau pure avec les Renoncules aquatiques et le Monti des rivages.
Le Cresson de fontaine recherche l'eau la plus pure et la plus vive pour y baigner son feuillage ; il y plonge de nouvelles et blanches racines comme pour savourer son breuvage sans cesse renouvelé , et montre au milieu de sa verdure ses modestes fleurs blanches et ses étamines orangées.
Les Donnes aux petites fleurs dorées ^ de charmantes Fougères, s'approchent aussi de ces eaux vives, et l'on voit sur leurs bords le Géranium Robertin développer son feuillage découpé et ses fleurs striées de rose.
C'est près de l'eau pure et froide des glaciers que naît dans les montagnes la Renoncule glaciale aux pétales teints de carmin et ces Saxifrages gazonnants qui se mêlent aux Epilobes et aux Myosotis. Près de ces eaux courantes vivent encore ce petit Ànagallis à corolle fraîche et carnée et cette petite Campanule à feuilles de Lierre qui pose son feuillage sur là mousse en implorant sa protection.
Dès que les plantes du ruisseau , préservées du froid par la source voisine , montrent leur jeune feuillage ,
près de Therbe encore jaunie de la prairie , la Berge^ ronette s empresse de les visiter , épiant sur cette végétation hivernale les premiers moucherons qui éclosent le long des eaux. Plus tard^ elle quittera la prairie el suivra le berger dans sa vie pastorale.
Bientôt le ruisseau s'élargit ; les Saules en suivent le cours f la Salicaire aux épis purpurins , la Lysiroaque et ses thyrses Qeuris, ornent ses bords ^ tandis que Teau baigne encore les Véroniques dont les corolles bleues se détachent sur la terdure.
Aussitôt que Teau ralentit son cours et surtout si elle séjourne dans des lacs ou des bassins , dans de larges rivières d'un faible courant » les végétaux aquatiques se montrent en abondance et y vivent souvent en sociétés. Les Nénuphars y dominent par la beauté de leur feuillage et par la magnificence de leurs fleurs. Leurs feuilles , portées sur de longs pétioles , s'élèvent ou s'abaissent selon le niveau du liquide , et leurs fleurs 9 semblables à des Lys blancs ou à des Boutons d'or ^ véritables étoiles de la terre , se balancent mollement sur une surface miroitante , sous laquelle elles se plongent tous les soirs. Le Trèfle d'eau en laisse sortir ses corolles frangées , et le Hottonia remplit des bassins de ses rameaux verticillés dont le liquide étale les mille découpures, tandis que l'air reçoit ses panaches blancs et étages.
Quelques fleurs, il est vrai, restent submergées,
mais des globules d'air, semblables à des perles , les enveloppent d'une atmosphère éclairée , et le flot bleu que le vent soulève berce doucement leurs timides amours.
Ce n'est pas dans nos climats qu'il faut admirer la magnificence des productions des eaux ; c'est sur le bord des grands fleuves de la zone torride ^ qui parfois s'écoulent lentement entre deux murs de verdure , donnant à la végétation qui les entoure une exubérance extraordinaire. C'est là qu'il faut voir les forêts de Roseaux et de Bambous^ les immenses associations de Mangliers , les bosquets de Papyrus.
C'est sur la surface dormante de leurs eaux que l'on trouve les plus grandes richesses des Nymphéacées ^ ces Nénuphars d'un bleu céleste ou d'un pourpre éclatant y ces Nelumbo aux fleurs immenses, et cette magnifique Victoria, découverte par d'Orbigny, en 1828 , au point de jonction du Sarana avec la rivière de San-José^ où un espace de plus d'un mille était couvert de ses larges feuilles flottantes. Sir Robert Schemburgk la retrouva plus tard et la décrivit avec plus de détail dans une lettre adressée à la société géographique de Londres.
« Ce fut, difr-il, le 1«' janvier 1837, tandis que nous luttions contre les difficultés que nous opposait la nature sous différentes formes pour arrêter notre navigation sur le Berbère , que nous atteignîmes un en-
droit où la rivière forme un large et tranquille bassin. Un objet placé à Teitrémité méridionale de cette espèce de lac attira mon attention ^ sans que je pusse me faire une idée de ce que ce pouvait être ; mais animant mes rameurs par Fespoir d'une récompense , nous fûmes bientôt près de l'objet qui excitait ma curiosité » et je pus contempler une véritable merveille. Toutes mes infortunes furent oubliées; j'étais botaniste et je me trouvais récompensé ! Il y avait là des feuilles gigantesques f étalées » flottantes , de cinq à six pieds dé diamètre 9 à larges bords, d'un vert brillant en dessus et d'un cramoisi vif en dessous; puis, en rapport avec ce merveilleux feuillage , je vis de luxuriantes fleurs , formées chacune de nombreux pétales , passant par des teintes alternatives du blanc pur au rose et au rouge. L'onde tranquille était couverte de ces fleurs , et» tout en allant de l'une à l'autre , je trouvais toujours quelque chose de nouveau à admirer. Les pétales sont au nombre de cent environ. Cette belle fleur, au moment oii elle s'ouvre , est blanche avec du rouge au centre ; cet]te dernière teinte gagne avec Tâge, et, par suite , toute la fleur devient rose. Comme pour ajouter au charme que présente ce noble Lys d^eau , il répand une douce odeur. »
c( En remontant la rivière , nous rencontrâmes souvent cette plante , et plus nous avancions , plus les individus en devenaient gigantesques. Un insecte avait
choisi pour demenre cet élégant bercenu ; c'était une espèce deTrichius qui, aa nombre de vingt à trente dans chaque fleur , se laissaient doucement balancer par l'impulsion des moindres rides de la rivière. »
Les habitants des eaux ont donc comme ceux de la terre leurs jardins émaillés. Ils voyagent dans ces forêts submergées dont les tiges et le feuillage sont mollement balancés par la vague ; ils ont des fleurs sous les eaux et des fleurs flottantes ; ils assistent comme nous à Timmersion de ces fraîches corolles qui se ferment le soir et plongent pour dormir , et sortent le matin du bain attiédi parla chaleur du jour.
C'est au sein des eaux que la nature opère ses plus grands prodiges de multiplication.
Des Diatomées, formées d'une seule cellule, constituent , dans les lacs et quelquefois sur la neige ellemême, une immense végétation. Ces cellules, qui se multiplient par une simple division , peuvent aussi se grouper d'une manière symétrique, et produire de petites plantes élémentaires qui peuplent les eaux et la vase des marais. Leur dédoublement est si rapide, qu'une seule de ces plantes unicellulaires peut , en quelques jours , en produire un grand nombre de milliards , et leur ténuité est telle qu'un millimètre cube peut en renfermer un million. C'est en se divisant en deux , puis en se subdivisant toujours en progression géométrique, que ces êtres , pour ainsi dire , intermé-
diaires entre les deux règnes^ peuvent arriver à une si prodigieuse multiplication.
Ce ne sont pas seulement les Infu&oires et les Diatomacéesqui , en un temps très-court, se développent par millions , ce sont encore des plantes aquatiques parfaitement organisées, des Myriophyllum, des Poiamogeton, des Utricularia, des Lemma, etc., qui tous émettent des bourgeons reproducteurs avec une extrême rapidité. Y a-t-il une multiplication plus curieuse et plus rapide que celle de VAnacharis alsinastrum du Canada ? Un seul pied femelle de cette plante américaine , échappé du jardin de Cambridge, est devenu la souche de cette effroyable multiplication qui encombre les fleuves et les canaux de la Grande-Bretagne, au point de gêner la navigation.
Mais nous ne finirions pas, si nous voulions citer les richesses des eaux qui circulent sur la terre et la puissance de végétation qu'elles impriment à toutes les plantes qui y sont plongées , à toutes celles qui embellissent les bords des fleuves et des rivières. La nature est si riche , si grandiose que nous pouvons à peine effleurer quelques-uns de ses tableaux ; nous ne pouvons y jeter qu'un coup-d'œil d'ensemble et citer à. peine quelques détails. Fuyons les palais diaphanes de» Naïades pour pénétrer dans le domaine de Neptune,