‹ La vie des fleursChapitre 19 sur 21 · VINGT-TROISIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME TABLEAU

Les beautés de l'Océan.

Les bords fleuris du fleuve dous ont conduits sur les rivages de l'Océan ; nous n'avions qu'à suivre doucement le cours de Teau. Mais ici quel spectacle émouvant se présente ! L'immensité d'abord , plus de limites ; et y malgré les efforts de 800 fleuves tributaires du bassin des mers , la stabilité complète dans la hauteur moyenne des eaux.

Une force invisible et silencieuse , égale à 16 millions de chevaux^ puise chaque année les eaux de l'Océan pour les réduire en vapeur et les précipiter de nouveau sur la terre. Cette force fait jaillir les sources des montagnes , elle orne de fleurs les ruisseaux et les prairies , et c'est à l'Océan que le printemps demande

sa parure. Ainsi les fleuves qui déjà out passé sur nos tètes sous la forme de gaz invisibles , coulent maintenant à nos pieds. Mais tout n'est pas peuplé dans les profondes solitudes de la mer ; les bocages que forment les Algues submergées ne descendent pas jusqu'au fond des abîmes , où la stérilité doit régner comme sur les cimes glacées des montagnes. Sur les rivages ^ au contraire y la vie parait sous les formes les plus variées » et la vague que le vent sQulève ou que le flux dirige , passe lentement dans ceis forêts submergées, comme la brise qui y le soir, se joue dans le feuillage de nos bosquets. La mer a donc ses paysages comme ceux qui embellissent la terre. Des Algues courtes et serrées tapissent les bas-fonds et les rochers, et teignent de toutes les nuances de vert ces vastes prairies sous-marines. Les fleurs y sont représentées par d'autres espèces dont les rameaux violets ou les tiges teintes de rose oscillent au-dessus des verts tapis. Des groupes d'espèces arborescente» s'élèvent sur ces pelouses humides : ce sont les arbres de la forêt. Leurs tiges sont débiles , mais l'eau les soutient ; tantôt ils étalent au sommet de supports allongés des rubans vertîcillés qui en font les palmiers de l'Océan ; tantôt de longues lanières, faiblement agitées, rappellent au fond des eaux ces mouvements aériens qui , dans notre atmosphère, inclinent avec élégance les branches de nos grands arbres ou agitent doucement leur feuillage.

La ressemblance ou plutôt i'analogle peut être poussée plus loin. Les forêts vierges ont leurs Lianes et leurs parasites, et les parterres sous-marins ont aussi leurs plantes aux tiges immenses » des Fucm dont la longueur atteint 3 à 400 mètres ; elles ont leurs parasites fixés sur leurs frondes colorées et leurs mollusques pour habitants.

S'il n'est pas donné à l'homme de pénétrer habituellement dans ces mystérieuses retraites et d'en admirer les beautés , celui qui a parcouru les bords de l'Océan a remarqué sans doute ces aquariums naturels que la marée découvre et où la nature a représenté, sur un espace restreint, les grandes scènes qu'elle offre à une plus grande distance du rivage.

Là , dans l'eau salée la plus limpide , parait tout un monde animé. Les III ves vertes ou empourprées sont largement étalées sur les bords ; les Ceramium carminés y présentent ^urs cimes finement ramifiées ; les Coralines y sont dressées près des Conferves marines. Â chaque instant , des Crabes voyagent dans cette épaisse végétation ; des légions de Moules, de Patelles disputent aux Fucus les parois du rocher qu'elles essayent d'envahir; des Balanes innombrables y sont fixées au delà même de leur vie ; les Pourpres et les Turbo y restent submergés , et souvent de brillantes Méduses , des Anémones de mer y étalent leurs tentacules et ressemblent à des fleurs épanouies sous l'influence du soleil.

Telles soDt quelques-unes des merveilles abritées sous les eaux. Les régions tropicales ne présentent plus ces beaux tableaux de la végétation sous-marine ; le règne végétal y vit à l'air libre et s'y montre dans toute sa beauté , mais les animaux pullulent dans le milieu humide ; les Zoophites y acquièrent les plus grandes dimensions, les plus belles couleurs, les formes les plus élégantes. Les Polypiers et les riches Coraux s'y groupent par millions ; des îles entières surgissent construites par ces innombrables travailleurs, et le Cocotier, qui balance sa couronne au souffle du vent de mer, doit à un autre règne le sol qui retient ses racines et l'élève au-dessus des eaux comme un des rois de l'Océan.

Le nombre des individus dépasse tout ce que nous pouvons imaginer , mais une guerre incessante a lieu entre les espèces animales qui habitent ces humides paysages.

Otons de la terre , par la pensée , les êtres carnassiers qui se nourrissent de proie morte ou vivante , et nous verrons la paix régner partout. Les végétaux seuls fourniront les éléments du grand banquet de la nature ; tous les organes des plantes seront attaqués, rongés , déchirés ou broyés ; l'abondance régnera et la guerre sera inconnue. C'est qu'en effet, le nombre des êtres terrestres qui se nourrissent de végétaux est bien supérieur à celui des carnivores , tandis que l'inverse a lieu sous les eaux marines.

Noas ne reocontrons pas les Fucîls rongés comme les herbes des prairies ; des combats continuels ont lieu au milieu des ondulations de leurs rameaui , et le carnage se réfugie sous les lames purpurines des Ulta ou dans les mille découpures des Ceramium.

L'homme voit ce miroir d'azur que soulève la brise ou dont la tempête semble briser la surface , mais ses regards peuvent à peine pénétrer dans ces retraites oik la vie a son luxe, ses combats et ses plaisirs. La nature n'a pas tout fait pour lui, La nacre irisée des poissons, les teintes variées des coquillages, les nuances translucides des Zoophytes charnus, munis de leurs tentacules rayonnes , les frondes colorées et demi-transparentes de ces Fucm divers, toutes ces merveilles n'ont pas été créées pour ses yeux , mais pour des êtres qui , peutêtre, ont la conscience de la richesse et de la splendeur de leur séjour.

Mais qu'importent la guerre et la destruction , les naissances et la vie l'emporteront encore sur la mort ; la matière organisée change et se modifie sans cesse dans de courts instants. « Freycinet et Turrel , à bord de la corvette la Créole^ ont observé, dans le voisinage du Tajo , une étendue d'eau de 60 millions de mètres carrés, colorés en rouge écarlate. Les recherches faites sur cette eau ont révélé que cette coloration provenait de la présence d^un petit être , dont il faut 40,000 individus pour occuper l'espace d'unmillimè-

tre carré , et » par conséquent , 40^000 millions pour couvrir la superficie d'un mètre , et la coloration s'étendait à une profondeur assez considérable. »

Nous pourrions citer de nombreux exemples de cette incroyable fécondité. Sur plusieurs points de l'Océan, se présentent ces immenses prairies d'Algues flottantes et baccitères , que l'on désigne sous les noms de Sargasse ou Raisins de mer. On connaît trois de ces plaines d'Algues dans l'Océan atlantique , et les Fucus y sont tellement serrés , que l'on serait tenté d'essayer de se promener à la surface comme sur le gazon d'une véritable prairie. Le grand banc de Sargasse de la mer Atlantique existe entre le 10® et le 34® degré de latitude. Ce grand banc , près duquel passent les navires qui vont d'Europe en Amérique , est située entre les AçoreSy les Canaries et les îles du Cap-Vert. Il occupe un espace à peu près égal à six fois l'étendue de la France. Il est connu depuis longtemps ^ et Christophe Colomb y engagé au milieu de ces Algues , aurait rétrogradé s'il eût écouté les craintes et les conseils de son équipage redoutant un phénomène inconnu.

Ces immenses amas de Fucus croissent-ils sur les lieux mêmes où on les voit flotter ? ou bien , comme le pense le capitaine Maury, sont-ce des Algues arrachées aux rivages et amenées par les courants dans le point le plus paisible de l'Océan atlantique ?

Sont-ce réellement des plantes ou des animaux, ce»

curieuses productrons de la mer , qae Ton désigne sous le nom d'Algues calcarifères , et surtout ces charcpants Acetabularia qui » semblables à des parasols en miniature, se développent sous les eaux bleues de de la Méditerranée? Quelle que soit leur nature , on a expliqué d'une manière très-ingénieuse le dépôt de calcaire dont toutes leurs parties sont couvertes. On suppose avec raison que Teau de mer renferme du bicar* bonate de chaux ; que ces êtres absorbent de Tacide carbonique, et que le sel soluble, devenu tout h coup insoluble par la privation d'une partie de son acide , se dépose en une pellicule solide et pierreuse , encore mieux fixée par la matière gélatineuse sécrétée par l'Acétabularia et les autres espèces calcarifères.

Si nous voulions un instant abandonner nos Algues si légères , si mollement agitées par les flots , pour monter à la surface des eaux^ nous verrions dans les mers tropicales les tableaux vivants que le règne aui-r mal plus brillant encore que les fleurs , vient ajouter à nos forêts marines. L'azur des eaux semble se réflé?ter dans les membranes et dans les tentacules de Velelles qui se meuvent en nombre immense , étendant au soufDe du vent leur voile azurée et transparente. Les Béroé, créations délicates*, semblables à des masses de cristal, s'agitent au soleil, et décomposent sa lumière comme les prismes du physicien. Les Méduses roulent sous la vague , meuvent leurs nombreux ten-

lacules 9 et d'autres aaimaux marins , fixés sur les ro». rhers^ s'y épanouissent comme des fleurs que le repos des eaux fait éclore.

Les Pteropodes et les Jantbines déploient leurs ailes et f glissant sur l'élément liquide , elles se servent comme nos navires du vent qui les pousse et les fait voguer. Ailleurs ^ ce sont les Porpites bleus et violets qui déroulent leurs disques colorés et s'entourent de leurs nombreux tentacules destinés à saisir une proie qu'ils n'atteignent pas toujours. Ou bien , ce sont des Glaucus répandus par milliers et flottant comme des fleurs élégantes d'azur et d'argent.

Le soir y plusieurs de ces légions disparaissent et d'autres les remplacent. La nature a voulu que les nuits fussent animées, et, sur l'Océan comme sur la terre, des espèces nocturnes et crépusculaires viennent s'agiter sur la scène du monde, quand les acteurs du jour se reposent et s'endorment.

Il semble alors que l'Océan fleurit ; les Gyanées gonflent leurs réservoirs aériens , arrivent à la surface et montrent leurs couleurs aux dernières lueurs du jour ; elles transforment l'Océan en un parterre dont elles simulent les fleurs. Mais bientôt le soleil disparait , et ces fleurs aninfées , colorées par les rayons mourants de l'astre qui vient de se plonger sous les flots, se transforment en brillants météores, et la mer n'est plus qu'une arène où le feu et la lumière semblent

lutter avec les flots. Sa surface est enflammée, le navire y laisse des sillons resplendissants, et s'y fraye un passage au milieu de Técume étincelante. Une douce clarté se répand aussi loin que l'œil peut la distinguer. L'homme, poussé par la curiosité ou l'ambition, court sur ces atomes de feu dont il ne sait pas le nombre, comme il ignore celui des astres qui peuplent l'immensité des cieux.

Un instant de calme et de repos survient , puis l'aurore s'avance. Le réveil a peut-être plus de charme encore sur les eaux que sur la terre. Déjà , depuis longtemps , on entend les flots s'étendre sur la grève , et les premières lueurs du matin laissent distinguer l'écume blanche et légère des vagues qui mollissent contre les écueils. Bientôt se distinguent les Palmiers du rivage dont les ombres allongées ne se réfléchissent pas encore avec netteté sur les eaux frémissantes. Puis les Dauphins , divers Cétacés passent rapidement sur le bord des lies verdoyantes , se jouant au milieu des ilôts dont ils suivent les contours et animant la surface des eaux de leurs jeux et des jets brillants qu'ils lancent dans les airs. Alors la brise commence à agiter le feuillage et à soulever lentement les eaux. Les plantes ma-' rines suivent ces impulsions ; elles agitent leurs frondes submergées, et les mollusques assoupis dans leurs forêts de Corail, montent saluer l'astre du jour, et étalent en nageant leur manteau charnu et leur brillante livrée.

Un peuple marin tout entier accourt à l'éclat de la lumière ; il la reçoit sur ses écailles humides, et bientôt les couleurs les plus vives de l'iris, les parures de nacre, de* perles, d'or et d'argent resplendissent sur leurs riches cuirasses. Les Poissons tirent leur luxe et leurs trésors d'un rayon du soleil. Mais des cris lointains se font entendre , ce sont les Oiseaux qui viennent de quitter leurs retraites ; les uns arrivent en nageant entourés d'une jeune famille dont ils guident la première course indécise. D'autres décrivent déjà dans l'air des cercles mystérieux , puis tombant sur une vague mouvante, enlèvent leur proie avec la rapidité d'un trait. Peut-on , lorsqu'on a assisté à cet instant solennel du lever de l'aurore sur le bord du rivage, blAmer les anciens d'avoir animé par de riantes fictions cette immensité des mers. On croit y voir encore la belle Galathée gouvernant sa conque d'argent et dirigeant par des tresses de soie les dauphins dociles qui la (ont voler sur les eaux. Les Syrènes l'accompagnent de leur mélodie ; les Tritons attentifs suspendent le bruit de leurs conques recourbées ; les Nymphes et les Naïades qui se tiennent à l'embouchure des fleuves, saluent de leurs acclamations ce brillant cortège , et font signe aux Zéphirs et aux Amours qui le suivent, d'agiter doucement leurs ailes pour ne pas troubler le charme du matin.

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