‹ La vie des fleursChapitre 3 sur 21 · TROISIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

TROISIÈME TABLEAU

Les mystères du sol. ^ Les racines.

L'aspect du feuillage et des fleurs ^ la présence des fruits qui leur succèdent, cette brillante apparition des organes qui se développent dans l'air et sous nos yeux, nous font souvent oublier les scènes qui se passent à notre insu dans l'intérieur même du sol. Là existent les racines qui fixent la plante et la nourrissent ; là se puise la sève qui va bientôt monter par d'invisibles canaux dans les tissus délicats des fleurs , la sèvt qui va gonfler les bourgeons et former le feuillage.

Cette variété que nous observons dans les organes aériens va se reproduire dans les racines , et si tout à coup le sol dans lequel elles végètent devenait transparent comme l'air et les eaux , nous resterions con-

foDdus devant les scènes curieuses qui se passeraient sous nos yeux.

Il semble , en effet, que les racines, soient douées de sentiment et , pour ainsi dire , d'intelligence : elles savent discerner le sol qui leur convient , se diriger vers les points où la nourriture leur est facile et abondante. Elles ont leurs sympathies et surtout leurs antipathies , et la guerre acharnée qu'elles se livrent sous terre contraste avec le rapprochement de leurs tiges et de leurs rameaux , avec Tenlacemènt et l'apparente amitié de leurs fleurs.

A peine un végétal a brisé les enveloppes de sa graine , berceau où dormait le jeune embryon , qu'une petite racine s'en échappe , et avant même que le premier bourgeon apparaisse à la lumière , avant que la tige naissante se dirige vers le ciel , déjà la racine fuit la lumière et s'enfonce dans la terre.

l\ est des plantes où cette première racine s'allonge et descend toujours fixant solidement le végétal par un pivot prolongé et pouvant puiser jusqu'à une grande profondeur l'eau et les aliments qui doivent la nourrir. Il en f^t d'autres dont la première racine se détruit ou se divise à l'infini , et ses divisions s'écartant en tous sens, n'occupent que la mince pellicule du sol et restent sensibles à toute l'influence des météores et des saisons. On conçoit qu'il doit y avoir des espèces dont les racines liennenl le milieu entre ces deux

directions » présentant un pivot peu profond , lequel bientôt se ramifie ou donne naissance à des faisceaux qui pénètrent ensemble à une certaine profondeur. D'autres racines sont traçantes, s'enfonçant à peine et courant à la surface.

De la puissance et de la diversité des formes de ces organes dépend en partie le choix des plantes relativement aux terrains. Les unes se plaisent dans les sables mouvants où les racines tracent ou descendent sans efforts. D'autres choisissent cette couche d'humus que les forêts accumulent par suite de la décomposition de leurs feuilles , et y ensevelissent pendant l'hiver leurs germes et ieurs bourgeons. Quelques-unes plus robustes affrontent l'argile ou la marne endurcie. Il y à des plantes pour tons les sols comme il y a des fleurs pour toutes les saisons;

Dans les contrées froides les racines sont souvent profondes , encore ne résistent-elles à la gelée que par suite de l'accumulation de leurs feuilles et de leurs débris qu'abrite encore pendant l'hiver un épais manteau de neigé congelée. Dans les climats tempérés il existe aussi des racines profondes , ainsi que tfes ratines rameuses, qui fixent solidement le végétal dans le sol, et lui permettent de résister aux brusques Variations d'une atmosphère agitée.

Dans les pays chauds les racines afQeurent souvent io surface du sol , et forment des réseaux anastomosés

ou de longues ramifications à peine couvertes de terre. Il y a plus y dans ces contrées on voit naître des racines 'au bas des tiges ; on les voit s'unir en faisceaux et fixer la plante à la terre par des points d'appui multipliés. Enfin» de grands arbres donnent naissance à des racines que Ton appelle adventives , et qui s'échappant de branches élevées, oscillent longtemps dans l'air avant d'atteindre le terrain où elles s'implantent. Elles simulent alors des cordages qui fixeraient les branches en les retenant à une certaine distance du sol. Il y a aussi des plantes herbacées , des Orchidées entr'autres, dont tes racines aériennes plongent dans l'atmosphère comme les autres s'implantent dans la terre.

La masse des racines est parfois considérable, et l'ensemble des ramifications que nous cache le sol peut égaler la cime tout entière qui s'étale à notre vue. Cette masse de racines est toujours bien moins régulière que celle des rameaux ; mais cela tient , sans aucun doute ^ à la diflérence des milieux de développement. L'air n'opposant aucun obstacle à l'élongation des bourgeons , la cime d'un même arbre peut toujours oiTrrr la même disposition , mais la densité du sol ne permet pas la même symétrie. Il y a cependant des plantes 011 , malgré cet obstacle , les ramifications des racines sont opposées ,^yerticillées , ou plus ou moins régulièrement disposées. Cette disproportion des racines entre espèces , cette distinction en racines pivotantes ,

rameuses y fasciculées^ fibreuses^ bulbeuses , traçantes» superficielles , adventives , etc. , fait qu'un même espace de terrain limité peut nourrir un plus grand nombre d'espèces. Supposons un instant le sol transparent, nous y distinguerons des couches particulières occupées par des racines superposées , depuis la racine aérienne qui va le toucher jusqu'au vigoureux pivot qui atteint sa profondeur. Nous verrons ces racines » dans chacune des couches qu'elles occupent^ se presser , s'enlacer , lutter de vigueur et de précocité, et profiter du moindre avantage pour nuire à sa voisine. Ainsi, que dans cet espace, une plante qui ne peut supporter la sécheresse, soit privée de pluie pendant longtemps, les espèces voisines^ que cette circonstance n'affectera pas , s'empresseront de profiter de la détresse de l'autre ; elles enverront leurs racines au milieu des siennes , elles l'affameront , et peut-être dans cette lutte , où prend partie climat et ses variations accidentelles, verronsnous cette espèce succomber. Cependant la vie se conserve longtemps dans les racines ; les années , comme les jours ^ se suivent et ne se ressemblent pas. Celle qui allait périr profite sans retard des circonstances heureuses qui se présentent pour elle. Sa vengeance n'a pas de limites ; elle reprend possession du sol , et sa voisine humiliée, mais non découragée, attend, quelquefois même des années entières ^ qu'elle puisse prendre une revanche éclatante. De là ces alternances

naturelles , ces plantes qui se montrent une année , qui disparaissent pour se montrer de nouveau , puis qui faiblissent encore. Ne vaut-il pas mieux que la terre soit opaque et non transparente , que nous jouissions en paix de la beauté des fleurs, et qu'un voile épais et impénétrable nous sépare des lieux où les combats se livrent , de cette guerre perpétuelle dont je regrette de vous avoir dévoilé les terribles mystères ! Au reste, ce n'est pas seulement dans la terre que les racines cherchent à se nuire, c'est aus^i dans les eaux et dans la vase qu'elles recouvrent. Le développement de certaines plantes aquatiques est si rapide , qu'il exclut les autres espèces ; car aux racines rameuses , se joignent des tiges traçantes qui bientôt donnent naissance à des colonies d'une seule espèce. Quand on voit s'élever , sur la surface miroitante d'un lac ou d'un ruisseau, les élégants panaches du Hottonia , les épis roses de la Renouée amphibie, ou les fleurs mollement balancées des Nymphœa, on né se doute pas des luttes souterraines qui ont eu lieu entre les racines de ces plantes avant que chacune d'elles ait obtenu par 4roit de conquête le cantonnement qu'elle occupe aujourd'hui ! N'a-t-ilpas fallu combattre les Potamogeiorif les Trapa ou Châtaignes d'eau, les Hippuris, les jolies Utriculaires et une foule d'autres plantes aquatiques? Je ne parle pas des Typha, ni du grand Scirpe des lacs , qui ne se seraient pas laissé vaincre.

Quelques espèces , il est vrai, comme les Lenticules , plongent simplement leurs racines dans Teau et vivent ainsi sans luttes et sans victoires. Aussi elles pullulent au point de couvrir d'immenses surfaces de leurs petite^ feuilles cellulaires.

Sur lés rivages des mers , des racines qui ne sont que des crochets ou des crampons, se disputent le ro6 de la falaise ou la pierre submergée, et croissent péleméle> fixant de verts gazons ou des rubans colôréà qui oscillent au gré des flots et vivent à leurs dépens.

Ainsi se cachent les plus curieuses fonctions des plantes ; ainsi s'accomplissent en silence , à l'abri dé nos regards , ces lois que la Providence a dictées et dont la nature ne dévie jamais.

La végétation souterraine est à peine connue. Il y a des familles entières de végétaux qui vivent sous terre. Le magnifique travail de MM. Tulasne nous a montré une multitude de plantes curieuses qui passent leur vie dans l'intérieur du sol.

La plupart de nos Champignons, dé Mû Agarics^ de nos Bolets , sont entièrement hypogés , et ce que nous considérons comme la plante elle-même , n'est autre chose que la fructification qui s'élève d'iïn réseau souterrain nommé mycélium , et qui vient mûrir dans l'air atmosphérique chargé du transport des séminules. Ces espèces se comportent dans le sol comme les plantes aquatiques qui envoient leurs fleurs s'épanouir

à la surface des eaux. D'autres Champignons , comme les Truffes, les Rizoctones, etc. , vivent entièrement cachés , et ne montrent au-dehors aucune de -leurs parties.

Nous avons dit déjà que dans les pays chauds , et surtout dans les forêts vierges où règne une humidité constante , les racines se produisaient dans Tair , et que souvent celles qui couraient dans le. sol cherchaient à s'approcher de la surface ; par des causes contraires , dans les pays froids , les tiges tendent à jouer le rôle des racines. Elles pénètrent dans la terre où les botanistes leur ont donné le nom de Rhizomes. Un grand nombre de monocotylédones ont aussi une existence toute souterraine. D'immenses rhizomes courent à des profon« deurs diverses , se ramifient et reproduisent la plante sans le secours des^exes. D'innombrables générations se succèdent loin du jour, et souvent des germes restent plusieurs années ensevelis sans donner signe de vie. Les Garex, les Joncs , les Fougères de nos climats, ont une existence presque souterraine , et ne laissent sortir que les extrémités fructifères de leurs feuilles et de leurs rameaux. Yaucher affirme que le réseau caché des Présies est si étendu qu'un même pied peut avoir donné naissance à tous les individus d'un marais ou d'un étang, et que ce réseau peut être lui-même plus âgé que les vieux arbres de la terre.

Près des pôles, c'est à peine si les végétaux osent

sortir de terre pour confier quelques instants à un été passager et trompeur l'extrémité des branches qui doivent porter leurs fleurs. C'est ainsi q«i«^se présenie la végétation uniforme de Terre-Neuve, de l'Islande, de la Laponie , des Malonincs , de ces contrées polaires où les plantes ne peuvent pas toujours mûrir leurs graines , où la reproduction par sexes est l'exception , et où la vie souterraine acquiert toute sa puissance. La même espèce qui , dans les pays chauds ou tempérés , se montre avec des rameaux étendus et un feuillage découpé , reste petite et rabougrie sous l'impression du froid ; la vie se concentre dans les racines , la reproduction s'opère par bourgeons , la plante devient sociale , et la multitude des individus auxquels leur constitution robuste permet de supporter la rudesse du climat, compense le nombre des espèces, réduit par les mêmes causes.

Une végétation monotone couvre ces tristes contrées ; aucun arbre ne fait saillie et ne vient diversifier des pelouses d'une immense étendue. La plupart des herbes et des sous-arbrisseaux sont munis de puissantes racines qui s'enlacent et semblent lutter ensemble contre les tempêtes et les vents continuels. Le terrain est, pour ainsi dire, formé des débris de cette végétation souterraine; les tiges, qui n'osent s'élever, les feuilles petites et nombreuses de la plupart de ces espèces polaires , se détachent et se décomposent en

produisant un sol tourbeux et élastique que la neige abrite encore pendant de longs hivers.

Ainsi le contraste de la végétation est complet ; les espèces se sont conformées aux milieux dans lesquels elles ont dû se développer : nombreuses , dispersées, feuîllées , grimpantes , aériennes sous un ciel pur et dans une atmosphère attiédie ; limitées pour le nombre, sociales, rabougries, couchées > ensevelies dans les lieux où Tâpreté d« climat les oblige de chercher un asile contre la rigueur des saisons.

Placés entre ces deux extrêmes sous la zone tempérée que nous habitons , nous voyons à la fois les arbres développer leur feuillage et épanouir dans Tair leurs rameaux florifères ; nous voyons les campagnes se couvrir chaque année d'une parure nouvelle, en conservant, pendant les mauvais jours, des germes engourdis par le froid , mais hors de ses atteintes , et qui , chaudement enveloppés , attendent le signal du réveil et le printemps qui doit les faire éclore.

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