‹ La vie des fleursChapitre 5 sur 21 · CINQUIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

CINQUIÈME TABLEAU

La terre em nos dimato se couvre de verdure.

Le mois de mai vient de finir et des feuilles innombrables sont sorties des bourgeons : elles s'étalent ^ s'étendent et s'accroissent encore ; on ne voit plus la terre sous cette riante parure > et les formes les plus variées , les découpures les plus délicates ornent les rameaux, se dessinent sur le bleu du ciel ou sur le cristal des eaui. Les unes solidement fixées résistent à la tempête; d'autres, suspendues sur de débiles supports, oscillent au moindre vent et bruissent dans la forêt.

Un réseau, semblable aux dentelles les plus délicates, se montre dans chacune de ces feuilles , en forme jusqu'aux nervures les plus déliées , et des cellules transparentes , groupées dans les mailles de ce naissant tissu

en comblent les interstices et n'y laissent aucun vide. Une membrane légère s'applique sur l'ensemble de la feuille, la consolide et la protège contre l'eau qui pourrait lui nuire , contre le soleil qui la dessécherait.

Mais la feuille a d'importantes fonctions à remplir; en contact avec l'atmosphère , organe essentiellement aérien , elle a besoin de communiquer avec l'air où elle est plongée ; l'une de ses surfacei^ et quelquefois toutes les deux sont percées de petites ouvertures microscopiques suffisantes pour l'accomplissement des pluâ curieux phénomènes.

Cueillez dans vos promenades quelques feuilles au hasard ; examinez attentivement ces jolies nervures qui font saillie sur l'une ou l'autre des surfaces , et que d'ailleurs vous verrez toujours en transparence , vous serez étonné des variétés sans nombre de ce réseau qui forme la charpente du feuillage. Vous verrez les nervures pennées comme les barbes d'une plume, palmées comme les doigts de la main, vous les verrez disposées en éventail, en lanières ou en rubans, et vous reconnaîtrez que leur arrangement, leur mode de croissance, déterminent la forme des feuilles, leurs découpures, leurs divisions , les dentelures ou les festons de leur contour.

Dans quelques espèces, les feuilles forment des vases élégants , des conques dans les Sarracènes et de profonds godets dans les Nepenthes oii ce vase foliacé est lui-même orné d'un charmant opercule.

Il y a des feuilles compliquées comme celles du Marronnier dinde , du Trèfle, de l'Acacia; ce sont de petites feuilles qui se réunissent 3 , 5 , 7 ou 9 ensemble autour d'un point central , ou qui viennent s'attacher des deax côtés d'un axe prolongé.

Dans les végétaux aquatiques, des feuilles nageantes j entières ou peu découpées , s'étalent sur l'eau et maintiennent la plante suspendue dans le liquide , tandis que les organes submergés se divisent à l'infini et remplissent les fonctions de racines.

Mais quelle diversité de situation dans les feuilles des végétaux aériens. Elles sont opposées dans TErable et la Sauge, alternes dans l'Orme et le Micocoulier, en spirale dans le Poirier ; elles se montrent en verticilles ou en couronnes superposées dans l'Aspérule odorante;

Les unes , insensibles à la clarté du jour , restent constamment étalées; d'autres, plus impressionnables , se meuvent selon l'intensité de la lumière à laquelle elles sont exposées ; elles s'endorment le soir et se réveillent dès l'aurore. Il en est qui , plus sensibles encore , se reculent et s'abaissent à l'approche d'une main indiscrète, ou saisissent l'imprudent insecte qui vient se reposer sur elles.

Dans un certain nombre de végétaux , les tiges et les feuilles se confondent , ou bien , ces dernières , au lieu de ces expansions planés et légères que nous re-

trouvons dans la plupart des plantes » nous offrent des masses succulentes et charnues, de formes très-variées, et qui peuvent supporter sans périr les sécheresses les plus prolongées.

Ce n'était pas assez pour la Providence d'avoir donné aux feuilles toutes les' nuances du vert , depuis le plus tendre jusqu'au plus foncé, elle a voulu ajouter à ces organes aériens les coloris les plus vifs et les plus remarquables. Elle a réuni sur les feuilles les nuances des plus riches corolles ; elle a donné aux Caladium , aux Bégonia, aux Pleris^ à une foule d'Orchidées, le rouge pur , le rose , l'écarlate , les plus beaux violets, des zones irisées ou des marbrures d'or et d'argent. Aux unes elle a donné l'éclat du bronze , aux autres le velours de la j^ensée , et souvent aussi elle a enfermé dans le tissu des feuilles des vases remplis des parfums les plus suaves.

Mais les feuilles viennent souvent aussi prêter aux fleurs le concours de leur brillant coloris ; elles se transforment eu magnifiques bractées dont les nuances sont aussi pures, aussi vives que celles des corolles. Qu'y a-t-il de plus éclatant que toutes ces Broméliacées parasites de la flore équatoriale ? Qu'y a-t-il de plus riche que les bractées écarlates de quelques Sauges ou les involucres de plusieurs Euphorbes? Où trouver une nuance plus pure que celle des bradées du Bougainvillea^ plus tondre que le rose de Vlloriemiat Ce

sont encore des feuilles dégénérées qui colorent en rose , en jaune , en bleu ou en orangé les calathides des Ueîichrysum^ des Rhodanthe et de toutes ces belles Synanthérées que Ton désigne sous le nom à' Immortelles. Les panicules brillantes des Graminées, les écailles argentées des Paroniques , des Illecebrum , appartiennent au feuillage.

Que de grâces dans ces feuilles légères des forêts que le vent fait trembler quand , suspendues sur un support aplati, elles obéissent en bruissant à sa moindre impulsion ! Quel contraste entre ce feuillage si tendre , si mollement agité et ces feuilles colorées par l'automne qui, cette fois, cèdent à la tempête et qui cachent le sol des forêts. Contrastes et métamorphoses, telles sont les lois qui régissent le monde. La feuille nous offre, comme la vie, toutes les phases d'une existence agitée. Elle a sa jeunesse et le frémissement du plaisir ; elle a ses jours d'orgueil où la fauvette chante sa fraîcheur , puis elle prend la livrée du deuil de la forêt et cède pour toujours au temps qui l'entraîne et qui l'anéantit.

SIXIÈME TABLEfD.

Liés fleurs» iriTeiit comme nous de l'air du temps.

Si Tôri pouvait vivre de Taîr du temps , dit-on quelquefois , que la vie serait douce et facile ! et , sans aller plus loin, on passe à des réflexions plus raisonnables. Il est certain pourtant que Tair dans lequel nous vivons renferme réellement tous nos aliments. Il ne faut pas être profond chimiste , ni bien habile physiologiste pour le démontrer. Les mêmes éléments existent dans notre corps et dans Tair que nous respirons. En négligeant les matières inorganiques qui entrent dans la composition des plantes et des animaux , nous trouvons que tous les êtres vivants sont composés de quatre éléments, Voxigène^ \ azote y Vhydrogènê^ tous gazeux et invisibles quand ils sont libres , et le charbon ou

carbone qui , par sa réunion à Toxigène ^ devient invisible comme lui. L'air, au milieu duquel se développe tout ce qui a vie , est formé lui-même d'oxigène , d'azote et de charbon. Il peut contenir accidentel lement de l'hydrogène ; mais l'eau , si répandue au dedans et au dehors des corps organisés , est composée elle-même d'hydrogène et d'oxigène , et il n'est personne qui ne sache que l'air contient toujours de la vapeur d'eau et qu'il en est quelquefois saturé.

Ce que les plantes puisent dans Iç sol par les racines a certainement son importance , mais c'est évidemment l'air qui les nourrit ou leur apporte la majeure partie de leurs aliments. On en a la preuve dans ces prairies qui donnent constamment des récoltes sans engrais, dans ces champs de Trèfles fauchés deux fois , et sur ces Luzernes débarrassées vingt fois de leurs tiges renaissantes , qui , au lieu de diminuer la richesse du sol , le rendent meilleur et plus productif. C'est donc dans Tair que ces plantes recueillent les matériaux de leur croissance. Qui n'a remarqué aussi la richesse du sol des forêts défrichées , lorsque , pendant des siècles le bois ou la matière organique ont été enlevés. Le sol, couvert d'humus, bien plus riche qu'avant la création de la forêt , est apte à produire , car il s'est enrichi.

Il y a donc, directement ou indirectement, consommation continuelle des éléments de l'air par les

— implantes : elles vivent de Vair du temps. Il semble que le soutien , Taliment de la vie matérielle , soit répandu dans l'air, et, l'un des principes de cette nutrition , le charbon , qui est naturellement solide , s'y trouve en dissolution dans Toxigène , et tout aussi invisible qu'un morceau de sucre fondu dans un verre d'eau.

Les plantes , en fixant le charbon dans leurs tissus, rejettent de Toxigène dans l'air, pt nul doute qu'en solidifiant un corps gazeux , elles ne produisent en même temps une certaine quantité de chaleur , laquelle est elle-même compensée par le refroidissement qu'occasionne la transpiration des feuilles, c'est-à-dire le passage à l'état de vapeur de l'excédant de l'eau absorbée par les racines.

Les animaux se nourrissent de plantes ou d'autres animaux qui eux-mêmes sont herbivores; il en résulte qu'ils vivent de Vair du temps par l'intermédiaire des plantes. Leur nourriture exige quelques degrés do préparation de plus que celle des végétaux.

Les animaux introduisent donc continuellement dans leur corps , pour soutenir leur vie, de l'oxigène, de l'hydrogène , de l'azote et du carbone, le tout solidifié par l'acte de la végétation ; mais parmi ces éléments , il en est un qui est toujours en excès , c'est le carbone. L'organisation s'en débarrasse en le brûlant dans les organes respiratoires , au moyen de l'oxigène

de Tair qui , par la coràbustion lente de ce corps, laisse dégager une certaine quantité de chaleur.

En somme > tous les corps organisés ont été dissous dans l'air atmosphérique ; toute la matière même de notre corps a été gazeuse. Notre enveloppe matérielle comme celle de tous les animaux se change en matières gazeuses par la putréfaction.

Cette zone aérienne qui environne la terre et où nous sommes plongés , est le laboratoire mystérieux où s'élaborent les corps de tout ce qui a vie , et dont les éléments appelés sur des milliers de points différents par une volonté suprême , et par des moyens qui nous sont inconnus y se réunissent , s'animent , se modifient et composent le grand spectacle de la création.

Il existe donc une relation intime entre la vie animale et la vie végétale. Si les animaux se dévorent entre eux , le plus grand nombre vit aux dépens des plantes, et il semblerait au premier abord que les végétaux ont du précéder les animaux sur la terre. On voit partout les racines des plantes attaquées par des espèces qui se cachent dans le sol , les écorces et les bois rongés par des êtres qui y établissent leur demeure et y subissent toutes leurs métamorphoses ; les feuilles sont broutées par tous les mammifères herbivores , et déchirées par des myriades d'insectes; les bourgeons servent de nourriture à divers oiseaux ; la beauté des Heurs ne les soustrait pas à la dent des quadrupèdes ,

aux outils destructeurs des insectes , et les fruits et les graines sont disputés à Thomme lui-même par toutes les séries du règne animal.

On peut donc considérer les plantes comme autant d'aliments spéciaux offerts par la nature aux êtres de Tautre partie du règne organique. Il y a même des plantes qui sont broutées, rongées, dévorées par une multitude d'animaux différents ; ainsi le Chêne , le Genêt ordinaire , les Orties , les Chardons , le Saule , le Peuplier, les arbres fruitiers nourrissent de nombreuses tribus d'oiseaux , de larves ou d'insectes parfaits.

La naturQ a table ouverte pour tous. Nous devons cependant signaler une curieuse exception. C'est la rareté du régime végétal chez les animaux aquatiques. Si les plantes qui croissent dans les eaux peuv^ent, elles aussi , vivre encore de l'air du temps , soit en le puisant dans l'atmosphère même par leurs feuilles aériennes , soit en absorbant celui qui est en dissolution dans l'eau , les animaux , eux n'y vivent guère que de proie vivante et se font une guerre acharnée. Ce n'est pas seulement dans nos climats que Ton fait cette remarque , mais c'est surtout dans les régions les plus chaudes de la terre. Là où la nourriture végétale est presqu'uniquement l'aliment de l'espèce humaine, l'océan est le théâtre de destructions incessantes. Les animaux marins ont bien leurs forêts, leurs prairies , leurs bosquets submergés , leurs voûtes om-

bragées ; mille espèces de plantes tendres ou gélatineuses y aux frondes éteftdues et succulentes , cachent les bas-fonds et couvrent les collines; mais les parages ornés de tout le luxe de la belle famille des Algues servent seulement de retraites contre les poursuites d'espèces carnassières. Les poissons s'y font une guerre sans relâche. Les mollusques s'entre-dévorent ; les an* nelideSy les crustacés s'agitent pour saisir leurs victimes et les êtres inférieurs , fixés pour toujours dans ces charmants bocages , étalent leurs tentacules colorés pour saisir au passage la proie vivante que le flot leur amène.

Mais c'est l'atmosphère qui est le grand théâtre de la vie , c'est dans l'atmosphère qu'a lieu cette admirable circulation du carbone qui nourrit les plantes, et que déjà nous avons indiquée.

La quantité de vie qui existe sur la terre n'est donc autre chose que la somme de combustion du carbone par les animaux j et la somme de revivification de ce carbone par les végétaux. Les deux sommes de vie sont donc solidaires , et elles le seraient également si l'existence de l'acide carbonique dans l'air n'avait d'autres sources que la respiration animale. Les végétaux vivant d'acide carbonique ne pourraient se déve*lopper qu'en proportion de la production de cet acide par la respiration animale , et les animaux ne pourraient se multiplier que si la production des végétaux

suffisait à leurs besoins.

Cette loi d'équilibre ne paraît pas avoir toujours été la même aux diverses époque^e l'existence du monde ; il y a eu prépondérance de la vie végétale sur la vie animale. C'est qu'en effet l'une est possible sans l'autre. De puissantes émissions d'acide carbonique qui sortaient des entrailles de la terre , tenaient lieu des produits de la respiration active des animaux supérieurs qui n'existaient pas encore. La création des houilles^ la formation de nombreuses couches de lignite , indiquent dans l'atmosphère de grandes proportions d'acide carbonique et une quantité proportionnelle de vie végétale. M. Rogers , géologue américain , estime à 850 millions de tonnes (la tonne est de 1000 kilogrammes) , la totalité du charbon qui existe en dissolution dans notre atmosphère , et il porte à 5000 millions tout celui qui est solidifié sous forme de houille ou de charbon de terre. Or, ce charbon des houillères a dû d'abord exister dans l'atmosphère de cette époque qui en aur rait ainsi successivement perdu 5 milliards de tonnes.

Alors d'impénétrables forêts couvraient les terres^ émergées. Des Fougères en arbres ouvraient d'élégant& parasols, de gracieux éventails. Elles entre-croisaient leurs frondes finement découpées, et couvraient la terra d'une obscurité que les nuages de vapeurs, réunis enpuissants nimbus , devaient rendre encore plus saisissante.

C'est sous la protection de ce rideau de verdure

inaccessible au moindre rayon solaire, que la chaleur centrale attiédissait les eaux, et que des effluves d'acide carbonique donnaient à la végétation une puissance que nous ne connaissons plus. Déjà des végétaux débiles se suspendaient aux guirlandes feuillées , aux couronnes majestueuses des Fougères arborescentes ; déjà des espèces parasites laissaient flotter sur les stipes élancés leurs panaches aux fines découpures. D'immenses Equisétacées s'élevaient en colonnes articulées, soutenant les berceaux aériens des Lepidodendrore. Partout la vie, la force de végétation , puis la destruction , et de nouveaux feuillages pour remplacer ceux que le temps avait détruits.

Plus tard , la présence de l'homme vient modifier le mode de dispersion de la quantité de vie. Il a substitué la somme d'acide carbonique pulmonaire d'un milliard d'individus de son espèce à celle des animaux qu'il a successivement détruits ; il a créé l'agriculture qui consomme une grande partie de l'acide carbonique qu'il produit ; il a trouvé le feu , et cherchant dans le sein de la terre le charbon que l'ancienne végétation y avait accumulé , il l'a brûlé , le brûle tous les jours et rejette dans l'air des torrents d'acide carbonique qui doivent activer la multiplication des plantes. Si l'industrie continue à faire des progrès, l'homme emploiera certainement moins de temps pour transformer les houilles en acide carbonique (ou ce qui est la môme

chose pour redissoudre ce charbon dans l'air) , que la nature n'en a mis pour soutirer ce même charbon de l'acide carbonique qui existait alors dans l'atmosphère.

C'est donc un transfert qui s'opère, par l'intermédiaire du feuillage^ des profondeurs du globe à sa surface. Le feu qui semble tout consommer ne détruit pas les éléments ; la mort ne les anéantit pas, elle transforme la matière, lui rend sa liberté et lui permet d'entrer dans de nouvelles combinaisons.

Quels que soient les végétaux que l'on étudie, depuis les majestueux Palmiers et les gigantesques Conifères jusqu'aux brillantes Orchidées ou aux Mousses les plus humbles, le charbon est la base de tous les organes , le résidu, le résultat final de toute végétation.

Ainsi ces légers feuillages que te zéphir du printemps fait naître et que son souille fait mouvoir; ces corolles si belles, si éclatantes et si pariumées ; ces fruits si curieux offrant toutes les saveurs ; ces semences ailées qui voyagent dans les airs , ne sont formés que d'eau et de charbon. Le chimiste nous montre le charbon partout, dans la fleur la plus pure comme dans le diamant le plus éblouissant.

En définitive, nous vivons donc de l'air du temps ^ et notre corps tout entier, dont les matériaux et les os eux-mêmes se renouvellent par la circulation qui entretient la vie , a pris dans l'atmosphère ses princi-

paux éléments. La chair des herbivores est produite aux dépens de la végétation » et nous avons vu les plantes puiser dans Tair le développement de leurs innombrables cellules,

Un rayon de soleil qui vient frapper la terre suffit pour élever jusqu'aux nues Teau qui doit la féconder, et pour déterminer dans les tissus des fleurs l'accroissement si prodigieux des cellules et tous les phénomènes physiologiques qui en dépendent.

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