SEPTIEME TABLEAU
lues fleurs s'épanouissent. Les amours voltigent près d'elles.
Quand les jeunes boutons des (leurs parent le front du printemps, la nature reprend sa palette et rend aux campagnes les brillantes couleurs que Thiver avait effacées. Le sol est parsemé de ces grâces vivantes qui touchent le cœur et charment les yeux. Il n'est aucune fleur dans laquelle on ne découvre de mystérieuses beautés; il n'^est personne peut-être qui, dans le fond de son àme, ne croie aux sentiments des fleurs et ne pense à leurs amours. Combien de fois ont-elles été personnifiées? Souvent on les a comparées aux divinités du paganisme , et quelle élégance , quelle poésie n'a-t-on pas données à ces riantes fictions!
Cowley a chanté les fleurs à la fin du règne do Charles F**. La déesse des fleurs convoque les nymphes de son empire ; toutes s'empressent d'obéir à sa voix et d'embellir les mois de Tannée.
L'Hellébore , ou Rose de Noël , est le premier diamant de cette riche couronne où viennent se grouper la Perce-neige et les Violettes. Le printemps y associe ses Primevères, compagnes du zéphir, puis la Rose, symbole du matin , rafraîchie par de douces rosées. Les Cistes , aux pétales éphémères , s'assemblent sur les coteaux , livrent leurs pétales carminées à la brise qui les porte sur l'azur des flots. Les Asters sont appeléi^À leur tourdans ce gracieux cortège où ils montrent leur disque d'or et leurs rayons célestes, puis les Mauves aux fleurs roses et tardives. Ainsi s'assemble la cour que le Lys majestueux préside et qui s'endort sous rinfluence des Pavots , pendant que les Mirabilis ouvrent leurs corolles et parfunâent la nuit.
Les anciens trouvaient facilement l'origine des fleurs. La Violette naissait sous les pas d'Io , et son parfum la consolait de sa cruelle métamorphose. Vénus elle-même , peu sensible aux légitimes amours de Vulcain , ne se laissait attendrir que par les couronnes de Violettes que le dieu déposait à ses pieds et par les charmantes guirlandes dont il parfumait son séjour.
Les fleurs naissaient du sang d'un héros ou du favori d'une déesse ; chaque fleur avait sa légende, comme
plus tard chaque Saint eut sa fleur. Mais laissons ces fictions pour la réalité. Assistons au plus magnifique spectacle delà nature , à Tépanouissement des fleurs. Il en existe , en effet , pour toutes les saisons , pour toutes les contrées , pour tous les climats. Les forêts , les prairies , les ruisseaux , les lacs , les vallées et les montagnes , ont leurs fleurs de prédilection » leurs bouquets et leurs parterres.
Nous avons vu les jeunes feuilles protégées par des bourgeons , chaudement enveloppées par des écailles laineuses ; il en est de même des fleurs. Les tissus les plus délicats mis en œuvre par la nature pour former leur corolle , sont presque toujours abrités par un organe foliacé plus robuste qui est le calice , et si ces deux enveloppes existent à la fois , c'est toujours la plus solide qui est extérieure ; à elle le rôle de protecteur, à l'autre le bienfait de la protection.
Mais que de formes variées , que de couleurs différentes; que d'appendices singuliers dans ces enveloppes , dans ces palais que nous offrent les fleurs épanouies.
Qui donc peut être digne d'habiter ces somptueuses demeures, de vivre sous la pourpre, entouré d'or et de perles , sous des tentures qui défient les plus admirables imitations? C'est le temple que Flore a pré«paré pour FHyménée , le temple où* des fiancés doi-^ vent accomplir leurs vœux ; édifice d'un jour , d'une
heure ou d'un instant ! mais la nature n'admet pas le temps. Le temple où se célébraient les mystères d'Isis est tombé comme la corolle éclatante que le Liseron présente aux premiers feux du jour. Isis est abandonnée ; des milliers d'hommes ne relèveront pas le monument qui lui était consacré , et chaque jour feit éclore pour les fleurs des palais éphémères.
Les monuments des bardes ont disparu ; les forêts qui servaient de retraite hu\ druides sont détruites cqmpfie leurs autels , et la Verveine , symbole de leurs mystérieux sacrifices , fleurit encore chaque année.
Ce n'est point de la fleur qui brille dans nos parterres que je veux vous entretenir ; ce n'est pas dans les jardins que je veux vous conduire , moins encore dam le jardin des racines grecques , où , comme on l'a dit spirituellement , bon nombre de botanistes ont passé leur vie ; nous aborderons ces plantes ignorées dont vous foulez dans les champs et la parure et les amours.
Les fleurs qui viennent d 'éclore et qui présentent aux premières lueurs du jour leurs tissus de neige ou de rose , nous rappellent ces esprits qui ont quitté la terre et qui , peut-être , comme les anges du ciel , jettent encore un regard »ur nos riants vallons. Ces fleurs si pures , qui brillent un instant , nous retracent les traits de celles que nous avons aimées , car elles ont alssi un langage et un sourire.
Un soir, j'étais assis sous un vieux Sapin dont les branches étagées descendaient jusque sur les tapis de mousses qui s'étendaient à ses pieds. J'étais isolé sur le sommet d'une colline , à cette heure où les splendeurs du jour ne sont pas encore effacées et où les merveilles des nuits n!ont pas encore paru. J'entendais bien au loin le murmure du ruisseau qui courait dans la prairie ; j'écoutais les oiseaux qui gazouillaient encore et l'alouette qui du haut des airs laissait tomber ses notes si pures et si harmonieuses. Le parfum de la vallée f apporté par une brise légère , me rappelait » par une mystérieuse ihflueuce, des scènes de ma vie presque effacées de ma mémoire « ou semblait me bercer des rêves et des illusions de l'avenir , et comme dans toutes nos pensées le présent était oublié. Que m'importaient alors tous les bruits de la terre ; la solitude s'était emparée de mon âme ; palais et chaumières avaient disparu du paysage , la verdure ellemême si fraîche peu de temps auparavant, si vivement colorée par les feux du soleil couchant, se confondait avec Tombre , puis disparaissait dans les ténèbres. Le ciel s'illuminait alors de tous les soleils lointains dispersés dans l'espace. Ils apparaissaient par ordre de grandeur et d'éclat , et bientôt après la voûte céleste, que j'apercevais à travers les branches oscillantes des arbres, n'était plus qu'un voile noir parsemé d'étoiles scintillantes. Que devient l'homme deyant la
majesté d'un tel spectacle , devant toute la magnificence des cieux? Son esprit s'égare , et son intelligence qui semble un instant dégagée des liens qui la tenaient captive, s'élance dans l'immensité jusqu'au pied du trône où règne l'Étemel. C'est la prière du soir. Heureux ceux dont la vie paisible passe ainsi du calme à la contemplation , et de la prière au sommeil !
J'étais trop loin du séjour des hommes pour y chercher un abri ; la nuit était admirable , les oiseaux dormaient sous la fouillée , les insectes avaient cessé leurs ébats sur les fleurs des prairies , tout reposait dans la nature 9 et le sommeil vint aussi bientôt fermer mes yeux.
Le solitaire dormait encore que déjà l'horizon empourpré annonçait la prochaine arrivée de l'aurore, et rhymne que les oiseaux célèbrent chaque matin d'un beau jour , préludait au concert de tous les êtres conviés aux scènes de la vie.
Une vision m'apparut alors; ce n'était pas un fantôme au regard de feu^ au cliquetis de lourdes chaînes , mais un être idéal , aux formes gracieuses , au regard affectueux» au doux sourire, qui semblait nonchalamment bercé par une atmosphère embaumée I Jamais si charmante apparition ne s'était montrée à mon ème , car mes sens étaient encore profondément endormis. Qui êtes-vous, lui dis-je, est-ce un ange ou une femme qui s'arrête devant moi dans ce palais de verdure? Une
vois qui n'appartenait pas à la terre me répondit : « Je suis là déesse de THy menée ; je règne sur tout ce qui respire, tout est soumis à mes lois et à mon irrésistible empire. Ni Thomme le pins sage, ni l'oiseau le plus rapide , ni le plus insouciant moucheron ne peuvent échapper à ma puissance ; je règne du pôle à l'équateur, sur le globe tout entier, sur le monstrueux Cétacé entouré des glaces du nord , comme sur la fleur sauvage que la neige découvre un instant; je règne sur le Lion du désert comme sur le Palmier solitaire , qu'échauffe le soleil de la zone torride , sur l'habitant de la chaumière comme sur la Mousse qui en recouvre le toit. Ni la terre , ni les eaux , ni le vaste océan des airs ne font exception à ma domination; j'ai répandu partout le nom d'amour, et je l'ai semé à profusion sur ce tapis de verdure qui embellit la terre, sur ces arbres qui forment les voûtes des forêts , sur ces prairies si fraîches oii tant de fleurs viennent s'épanouir, et briller up instant, passage éphémère d'amours plus éphémères encore. J'ai placé l'amour dans le calice même du Nénuphar qui chaque soir se plonge inuti^ lement sous les eaux , et que l'amour ramène chaque matin à la surface. J'ai semé les plaisirs dans ces palais colorés que nous appelons des fleurs, au-dessus desquels des amours invisibles , aux ailes diaphanes, laissent incessamment tomber leurs traits. Le géant de la forêt est sujet à leurs blessures comme la légère
Orchidée fille de l'air, suspendue sous le dôme épois de la forêt vierge. L'amodr, dans le règne végétal, sait ouvrir les portes des prisons , il sait briser les liens des captifs amoureux. Il se cache sous les eaux, voltige dans les airs , pénètre daiis le sol, et partout le même il assure à la terre sa parure , aux siècles leur avenir de fratcheur et de parfums.
» J'ai parsemé la terre, Tair et les eaux de messages d'amour. Sans moi, le globe dépouillé n'aurait ni fleurs ni verdure, les forêts seraient sans ombrages, les animaux sans abris; sans moi , plus de printemps avec ses couronnes parfumées, plus d'automne aux riches moissons et aux fruits colorés ; sans moi , la stérilité remplacerait l'abondance et la fécondité.
» Si les hommes m'ont dressé des autels , s'ils ont essayé souvent de déposer sur ces autels les nuances les plus délicates de leur poésie , ils ont oublié la plus importante de mes conquêtes, celle du monde des fleurs ; ont-ils pu croire que si mes soins s'étendaient sQr cette multitude d'êtres si petits qu'ils semblent une poussière de vie , je ne devais pas aussi réunir sous mon voluptueux étendard ces fleurs si belles , symbole de tous les amours , ces plantes délicates auxquelles le soleil accorde toutes ces faveurs ; ces Palmiers de l'équateur, ces lianes enlaçantes, ces parterres flottants, ces Mousses veloutées, abris d'autres amours ; car dans l'univers tout s'aime et tout s'attire.
clepais les soleils semés dans l'espace jusqu'aux intelligences qui ont Tamour de Dieu. »
La vision n'existait plus , Taurore succédait à la nuit f et Torient magnifiquement coloré annonçait la prochaine apparition du soleil. Je regardai près de moi et je vis en réalité les apprêts de l'hymen des ileurs.
Semblables à de légers panaches , toutes les Graminées laissaient sortir de leurs épis et de leurs panicules des anthères suspendues d'où le vent du matin entraînait des nuages de poussière fécondante. Tantôt des fils légers qui soutenaient ces anthères se déployaient doucement ; d'autres fois ils s'allongeaient et croissaient en quelques minutes, puis de petites houppes soyeuses, couvertes de papilles étalées, recevaient cette poussière destinée à donner la vie à leurs germes.
L'action matinale du soleil se faisait sentir sur l'herbe et sur les fleurs de la prairie. L'aurore, en effet , a pour cortège les amours des fleurs et les heures des plaisirs; c'est elle qui donne le signal, et les étamines sensibles à la lumière sortent aussitôt de leurs prisons et s'inclinent sous Tinfluence de son flambeau. C'est au chant des oiseaux , au milieu des perles de rosée que l'amour appelle les fleurs à leur brillant hy menée. Pour les unes, ce demi-jour suffit; il semble qu'elles n'osent paraître sous la vive lumière du soleil. Pour d'autres , la clarté la plus vive est le signal de
toutes les pompes, de toutes les splendeurs que la nature leur permet de déployer.
Alors ce n'est plus seulement le zéphir qui agite les tendres fleurs ; il semble qu'iin autre sentiment les anime, et que la déesse de THyménée ait pris soin ellemême de décorer la tente nuptiale. Quelle fraîcheur dans ces décors d'azur , de pourpre ou de turquoise ! quelle prodigalité d'ornemçnts , de macules opalines, de stries étincelantes , de marbrures colorées , et tout cela pour un jour , souvent même pour une heure ou pour un instant d'amour !
Des abris protecteurs veillent autour des époux , et rien ne peut tromper leur vigilance ; ni le vent de la ^mpéte qui suspend les amours, ni la foudre qui gronde, ni les nues dont les torrents descendent. La fleur s'incline , se penche pour se relever après la tempête, le calice se ferme, les tentures se replient, parfois même le feuillage, plus aguerri au tumulte de l'atmosphère , vient prêter son appui à la fleur tremblante.
Souvent les fleurs sont penchées pour que le pollen puisse librement tomber sur des pistils allongés ; mais bientôt la fleur se redresse et des fruits droits comme ceux de la Couronne impériale et des Âncolies succèdent à des fleurs doucement inclinées.
Et combien de fois les étamines se penchent pour s'approcher du pistil et se meuvent pour arriver jusqu'à
lui ; parfois aussi les stigmates semblent céder au sentiment qui les inspire et écartent leurs branches, comme dans les Epilobes et dans les Nigella ; ils daignent aller au devant de leurs époux.
Dans l'HoIostée , petite plante commune dans les champs et dans les allées de nos jardins , on voit une ombelle de fleurs qui attend un beau jour pour s'ou-» vrir» Chacune de ces fleurs est couchée sur la tige au moyen d'un long pédoncule articulé. Mais le soleil » par un de ses rayons , à marqué l'heure de Thyménée ; Tainée des fleurs se lève abandonnant ses sœurs ; elle ouvre à la lumière son calice tapissé de cinq pétales blancs ou lavés de rose. A l'appel des époux , il est rare que tous les cinq répondent. Deux , quelquefois trois sont absents. Un nuage passe , ou le ciel se voile de neige ^ le calice se resserre , et la fleur , guidée par son pédoncule , reprend sa position première. Le lendemain y si le soleil appelle encore ^ c'est la sœur qui répond , qui brille un instant et s*éloigne ; puis la troisième et ainsi de suite , jusqu'à ce que toutes les fleurs se soient successivement épanouies. Les capsules qui ont repris la place qu'occupaient les boutons grandissent et s'allongent avec rapidité , et quand leur maturité est achevée , le pédoncule mobile les redresse dans l'ordre même qu'il avait attribué à leurs fleurs; chacune des capsules s'ouvre par cinq dents , et les premiers souffles du printemps en disséminent les grai^
nés. Quand le mois de mai arrive, l'Holostée , plante éphémère, n'existe plus que de souvenir.
On le voit , si la fleur offre dans son sein la plus suave fraîcheur, si le jour de l'hymen les parfums les plus délicats et les nuances les plus pures embellissent ses chastes amours , il ne faut qu'un souffle pour décolorer sa corolle et pour faire tomber son bandeau virginal.
Il existe aussi dans quelques plantes plus de beauté que de bonheur ; tantôt c'est un globe de neige que nous montre la Viorne , tantôt c'e^t le corymbe rose et pur de l'Hortensia. C'est le lit nuptial que nous offrent ces fleurs ; ce sont les splendeurs d'un sérail inhabité, sans époux et sans parfums.
La Renoncule ficaire , commune dans nos haies et dans nos bosquets , donne rarement des graines fertiles ; ses fleurs brillent un instant , à l'époque que leur a fixée la nature , et elles s'évanouissent sans traces durables de leur apparition. Malgré cette stérilité , les pétales ne s'occupent pas moins des organes délicats placé§ sous leur protection. Tous les soirs ils se rapprochent et forment une tente qui les recouvre en entier ; tous les matins , ils s'écartent à des heures différentes , suivant l'aspect du ciel , et si la pluie vient à tomber , elle ferme ses fleurs , le pédoncule les incline , et les gouttes d'eau glissant sur des feuilles grasses et ondulées , descendent au pied de la plante qu'elles or-
rosent sans entraîner son pollen et sans mouiller son pistil infécond. Si quelques graines fertiles viennent faire exception à l'état ordinaire de cette Renoncule , le pédoncule recourbé les amène graduellement vers la terre oii elles germent au milieu d'une foule de bourgeons et de bulbilles qui leur disputent le terrain ^ toujours disposés à profiter de leur droit d'aînesse.
Chaque fleur est donc un temple consacré aux plaisirs , temple oii Fencens s'exhale pendant toute la durée de l'hyménée , où le nectar et l'ambroisie sont les présents offerts aux messagers ailés qui doivent échanger leurs mystères^
L'aatel du sacrifice est couvert de poudre d'or, et la fiancée , à laquelle la nature a destiné cette offrande , reste bientôt seule et perd ses attraits. Le temple s'écroule ou se flétrit , les parfums l'abandonnent , et l'abeille insouciante vole sans s'arrêter vers des beautés nouvelles- Mais ces fleurs qui embellissent la terre > ces fleurs qui s'ainàent et que nous aimons, qui s'en-^ dorment et se réveillent , seraient-elles complètement insensibles et ne les retrouverons-nous plus d^s les sentiers du ciel ?
Lorsque les sexes séparés sur des individus différents viyent éloignés les uns des autres , les plantes confient aux vents leurs esprits créateurs, et le vent n'est arrêté ni par les coteaux , ni par les lacs ^ ni par les forêts séculaires ; il passe et va porter la vie sur des fleurs
63 — éloignées dont la brise plas lente oublierait les amoars ou perdrait en chemin les messages.
Fabroni a vu fructifier deux fois en dix-huit ans un Palmier femelle qui se trouvait à Castello , maison de plaisance du grand-duc. Le Palmier mâle le plus voisin était à Lamporecchio , village éloigné de Castello de huit lieues. L'air, en ondulant, rapproche les distances et apporte ainsi à la fiancée les lointaines faveurs d'un invisible époux.
Beaucoup de plantes nnisexuées fleurissent avant l'apparition des feuilles , et rien alors ne peut arrêter les nuages de pollen qui traversent les airs. Mais cette prétendue précaution de la nature est souvent inutile ; plusieurs arbres sont feuilles quand leurs fleurs apparaissent. Les Conifères et les Palmiers , presque tous unisexués , conservent une verdure éternelle, et pour^ tant leurs graines sont rarement stériles. Mais tous les végétaux ne jettent pas au vent leurs baisers d'amour : ils ont des messagers ailés chargés de les porter à domicile.
Si j'avais eu le temps d'écrire un tout petit livre sur les insectes, en racontant seulement ce que j'ai pu voir de mes yeux pendant ma longue carrière d'observ*ateur, ce livre eût été intéressant par son propre sujet. Il semble que nous ayons copié toutes nos professions et tous nos instruments sur le travail et sur l'outillage des insectes. L'art des bâtiments est surtout
en honneur chez eux. Leurs maçons sont plus habiles que les nôtres ; ils bâtissent solidement en pisé , en graviers, en bois ou en fibres. Leurs charpentiers coupent les poutres et les placent solidement; d'autres, véritables décorateurs, tapissent leurs appartements d'un pétale de coquelicot ou d'une feuille artistement découpée. Nous n'avons rien en fait de mineurs que nous puissions comparer aux insectes. Ils savent établir des galeries dans la terre, dans le bois le plus dur; leurs mâchoires déchirent jusqu'à des balles de plomb. D'autres établissent leurs labyrinthes dans un fruit ou même dans la faible épaisseur d'une feuille. Les tisseurs sont nombreux , depuis ceux qui emploient la soie jusqu'à ceux qui fabriquent les tqiles d'araignée. Les cartonniers construisent des nids et des cellules; le§ ciriers s'occupent de la fabrication du miel et de la cire; Les uns sont voués aux travaux des champs, aux occupations pastorales; d'autres, toujours sur la défensive ou prenant même l'offensive, sont de véritables guerriers. Leur musique, peu attrayante pour nous, doit avoir des charmes pour eux , et j'ai bien souvent admiré leurs danses et leur gymnastique. Ils semblent avoir des jongleurs et des faiseurs de tours, mais heureusement pour eux, ils paraissent exempts d'hommes de loi , de médecins et de pharmacieps.
Réaumur et d'autres encore auraient bien voulu les classer par corps d'état, c'est-à-dire, d'après leurs
mœurs, et on jour on reviendra au vœu de Réautnur comme à la seule classification naturelle.
Au milieu , ou plutôt en dehors de tous ces états , il en est un qu'ils ignorent et dont ils s'acquittent pourtant avec une incroyable activité , c'est le rôle de médiateur dans les mariages des fleurs.
Un papillon aux ailes bleues voltigeait au milieu des branches , et cherchait à prendre son essor au-dessus des taillis. Je le suivais des yeux. Peut-être, me disaisje , innocent messager , il porte avec lui les soupirs d'amour d'une fleur isolée. Sans doute j'avais deviné; car bientôt, descendant sur le bord* d'un ruisseau aux rivés fleuries , je vis ses ailes de saphir s'étaler sur la corolle rose et étoilée d'un Lychnis. On sait que dans cette plante les sexes séparés vivent souvent isolés à de grandes distances. C'est ainsi que l'insecte que nous voyons bourdonner dans les champs, peut être l'ambassadeur d'une noble fleur exilée, et peut, à notre insu , transporter les plus importants et les plus doux secrets de la nature.
Ce rôle mystérieux, accompli pendant tout l'éclat du jour par ces petits êtres bruyants , à locomotion si rapide , se renouvelle plus tard pour ces fleurs timides qui n'osent braver les rayons du soleil et qui attendent la nuit pour cacher leurs amours. Aussi d'autres acteurs se montrent dès que le crépuscule arrive. Avant l'apparition des planètes brillantes qui précèdent sur la
^ 66 — vo&te du firmament les scintillantes étoiles, les^phinx au corps annelé et aux ailes rapides , sortent de leur retraite et volent en bourdonnant. Leur trompe roulée en spirale, s'étend dans toute sa longueur. C'est une pompe aspirante qui descend jusqu'au fond des fleurs et qui fonctionne pendant que le papillon, soutenu par l'invisible et rapide mouvement de ses ailes , reste un instant immobile devant la fleur qu'il a choisie. Quelle abondance de vie ! quelle chaleur développée par cet incessant mouvement! D'oii viennent ces pulsations régulières chez un être dont le cœur est remplacé par un simple vaisseau! Singulière existence, un mois dans l'œuf, trois mois en chenille , sept mois en chrysalide , un mois à peine de vie aérienne , de véritable vie. Pendant ce peu de jours, une ou deux heures chaque soir d'agitation fébrile , d'existence poussée à l'excès , puis un repos absolu jusqu'au retour du crépuscule. Voilà la vie du Sphinx , du plus beau et du plus vif de tous les Lépidoptères. Pendant cette existence animée , il courtise mille fleurs différentes; il enlève sur sa trompe quelques grains de poussière fécondante, et dans sa turbulente inquiétude , il distribue sans discernement ces étincelles de vie qui ne sont pas toujours accueillies,
A la nuit close , quand les étoiles brillent de tous leurs feux , et surtout si la lune s'élève argentée audessus des arbres de la forêt, des Phalènes , aux larges
ailes y volent doucement sur les fleurs nocturnes , cachant aux yeux des hommes les charmantes peintures dont elles sont ornées. Puis les Noctuelles plus variées que les papillons du jour, aux nuances délicates et fondues , aux ailes dV ou d'argent , voltigent à leur tour sous la fouillée , descendent butiner sur les Bruyères fleuries , cherchent le miel des corolles , puis s'endorment de fatigue sur des lits parfumés d'amour. Que se passe-t<-il dans ces voyages , dans ces ébats des papillons des nuits? Nous ne pouvons les suivre. N'est-il pas à craindre , malgré les yeux brillants de ces diligentes Noctuelles , qu'elles ne favorisent d'inutiles et de coupables liaisons Mais un nuage passe sur la lune et
cache sa lumière ; il est nuit close , laissons les fleurs et les papillons débattre entr'eux leurs mystères d'amour.
Le rôle des insectes est souvent indispensable dans l'acte de la fécondation. Une foule de plantes exotiques restent stériles dans nos serres, parce que nous n'avons pas importé avec elles les insectes étrangers qui butinaient sur leurs fleurs. Si, par une ruse innocente, nous promenons doucement un pinceau sur ces fleurs ; si , pénétrant jusqu'au fond du calice , nous offrons aux fiancés , abrités sous les tissus des corolles , la coupe du nectar qui doit sceller leur union ; nous avons plus tard la preuve qu'un être vivant , appartenant à un autre règne, manquait à la consécration de rhymcnée.
Ne croyez pas que les fleurs attirent toujours par de suaves émanations, les médiateurs qui doivent assister à leur bonheur. D'autres récompenses sont quelquefois nécessaires. Pour des êtres corrompus , le vice a plus de charmes que la vertu. Il est des insectes qui jamais ne se reposent sur la belle corolle d'une fleur; ils recherchent la chair décomposée, et, sensibles à ces dangereuses émanations, ils viennent de loin se poser sur un cadavre. Qui croirait que la nature a placé dans le sein des fleurs des odeurs capables de tromper ces insectes de la mort? La plupart des Âroïdées exhalent , à une certaine époque de leur développement , ces miasmes trompeurs ; leur masse charnue se décompose, une chaleur extraordinaire favorise cette décomposition , et des insectes ailés se précipitent h la fois dans cette atmosphère empoisonnée. Dans les nombreuses Aroïdées où les sexes, quoique séparés, sont réunis sur le même pied et enfermés dans la même enveloppe, ils habitent ensemble. une chambre, ou plutôt une prison dont l'entrée quoique grillée ' est permise par la flexibilité des grilles dans un sens seulement. Hélas, comme dans toutes les prisons, la grille sç referme sur les imprudents ou sur les malheureux ! Esclaves des tyrans qui les ont trompés par un faux espoir, ces insectes , dans leurs courses pleines d'inquiétude, transportent, sans le savoir, les secrètes confidences d'époux immobiles. Heureux si , par suite
d'un travail opiniâtre, les prisonniers peuvent percer une des parois de leur cachot et recouvrer la liberté.
Dans les sombres forêts des climats les plus chauds de l'Asie , vit une fleur parasite et unisexuée que Ton nomme Raflesia. Ces fleurs gigantesques et solitaires sont toujours éloignées et ne peuvent compter sur le zéphir qui, dans les campagnes^ transporte l'encens des fleurs et leurs éclairs d'amour, ^.e calme de l'atmosphère dans ces forêts ténébreuses et la nature visr queuse du pollen du Raf lesta , ne permettent pas aux ondes de l'atmosphère de déposer sur leurs larges stigmates les émanations fécondantes qu'elles sont impuissantes à soulever. Les insectes seuls sont chargés de ce soin. Trompés par l'odeur cadavéreuse de ces fleurs, ils descendent par myriades dans leur calice charnu , et se chargent d'un pollen adhérent , analogue à celui des Orchidées. Ils s'envolent , appelés par une erreur nouvelle , et vont accomplir au loin des destinées qu'ils ignorent , et favoriser de fétides amours dont la nature les a rendus les innocents complices , et dont la brise ai refusé d'être à la fois l'interprète et la messagère.
D'autres fois les insectes se plaisent à troubler les ménages les plus heureux , les liaisons les mieux assorties. Ils portent, le jour ou la nuit, la poussière fécondante d'une fleur sur une autre , et avant que le pinceau intelligent de l'horticulteur ait remplacé les hasards de leur course vagabonde , c'est aux insectes
que nous avons été redevables des panachures et des variations d'un grand nombre de fleurs de nos jardins.
Mais s'il est des fleurs qui confient à ces messagers de l'air leurs plus doux mystères , il en est d'autres qui semblent sauvegardées par les pièges dont leurs organes sont entourés. Plusieurs Silène, le Lichnis viscaria ^ ont, -sous chaque paire de feuilles^ un anneau de glandes qui sécrètent une liqueur visqueuse , et la nuit^ si un léger lépidoptère vient d'un vol rapide , attiré par les parfums du soir, près de ces plantes trompeuses , si son aile de gaze eflleure l'anneau coloré que la glu a couvert, il reste captif et périt près du but qu'il allait atteindre.
Ainsi l'insecte aux élytres étincelantes , le papillon aux ailes de nacre et de rubis , rivalisent de beauté avec de fraîches corolles qui leur offrent la coupe ciselée du plus délicieux nectar en échange de leur médiation ; mais, sous le ciel brûlant des régions tropicales , des oiseaux rapides comme le Sphinx , irisés comme l'opale et simulant le feu des pierreries , disputent aux insectes le rôle que seuls ils remplissent dans nos contrées. Les Oiseaux-Mouches et les Colibris sont les confidents discrets des amours des fleurs , et celles-ci sont aussi les dépositaires du berceau et de l'hyménée de ces légers habitants des airs. La Providence a voulu que les plus gracieuses créations de la terre eussent des liens communs, Elle a rendu solidaires le bonheur et la beauté.
Si Vait est rempli par les baisers des fleurs , s'il est traversé de œs parfums divers que reconnaissent peutêtre des épouses éloignées , les eaux ont aussi leurs jours de fête f elles ont leur parure et leurs corbeilles fleuries ;
C'est Tamour qui sème dans les eaux ces perles éclatantes^ ces globules d'air aux reflets irisés qui , fixés sur les rameaux flexibles des plantes » les soutiennent au milieu des rides mobiles que le vent soulève , et amènent ainsi leurs fleurs au soleil de l'hyménée. Il en est d'autres dont la fleur sécrète elle-même son atmosphère et se laisse mollement bercer par la vague sans • paraitre au-^dessus des eaux.
Les amours de la Valisnérie ont été chantés par des poètes divers ; et ^ en effet , n'est-ce pas une des merveilles de la nature de voir à la surface des eaux ces essaims de fleurs mâles , primitivement captives ^ et qui ont brisé pour toujours tous les liens qui les retenaient à, la vie. Elles s'élancent de la vase où efles sont fixées , s'élèvent au moyen d'une bulle d'air enfermée dans leurs enveloppes , elles s'ouvrent au soleil , puis le flot les entraîne et les submerge ; qu'importent leurs peines, elles ont eu un instant de liberté, de soleil et d'amour! Mais si la fleur femelle ne peut briser comme les mfties les parois du cloître où elle est enfermée , elle sait aU longer sa chaîne , en dérouler les anneaux , et sans être complètement libre, elle arrive un instant au roi-
lieu de ses adorateurs ; elle devient le centre et le but de leur brillant cortège ; mais rien n'est durable en ce monde : ses courtisans sont bientôt submergés ; elle « au contraire , grâce à l'élasticité de sa chaîne , résiste à la vague et replie ses anneaux. N'est-ce pas ici une de ces nombreuses images de la vie oii la jetenue nous sauve des périls et de la mort ?
Les poètes ont aussi chanté cet hyménée.
« Le Rhône impétueux , sous son onde écumante , Durant dix mois entiers nous dérobe une plante Dont la tige s'allonge en la saison d'amour, Monte au-dessus des flots et brille aux yeux du jour. Les mâles , jusqu'alors dans le fond immobiles , De leurs liens trop courts brisent les nœuds débiles , Voguent vers leur amante , et , libres dans leurs feux , Lui forment sur le fleuve un cortège nombreux; On dirait d'une fête où le dieu d'hyménée Promène sur les flots sa pompe fortunée.
Mais les temps de Vénus une fois accomplis , La tige se retire en rapprochant ses plis , Et va mûrir sous Teau sa semence féconde. »
(Castel , les Plantes, p. 23.)
Le printemps n'est pas la seule saison qui nous offre ces scènes d'amour. Le Lierre attend l'automne , et quand les matinées brumeuses ont succédé aux brillantes aurores de Tété , quand la nature prend son deuil hivernal , le Lierre se montre vigoureux sur le
mur qui »'éeroule , sur la lave du volcan , sur les ruines du vieux eastd. Il est le symbole de la durée, de la jeunesse audacieuse , ue doutant de rien , s'emparant de tout ce qu'il rencontre et nous offrant ses tardives amours. Quand les antres végétaui sont flétris , souvent Hiéme quand leurs fruits sont disséminés , le Lierre élève ses ombelles dont Todeor et la couleur rappellent oriles du miel recueiiU par les abeilles. Sa floraison sefliUe un dernier présent de la Providence , un der* nier banquet offert à ces nombreux insectes qui , à demi-engourdisy ne comptaient plus sur ces fêtes splendides que leur prodiguaient Tété et le printemps. Quand le brouillard du matin s'est dissipé , quand le ciel d'un bleu pur est parsemé de nuages floconneux que le soleil domine , les fleurs du Lierre éclosent , et des milliers d'insectes sont les convives qui viennent recueillir le nectar que ces fleurs versent à profusion. Mais aussi quelle activité , quel empressement auprès des époux* En un instant les étincelles d'amour sont échangées par ces insouciants butineurs; une goutte de miel a soldé leur bienvenue , et bientôt le froid vient les engourdir. Ils disparaissent de la scène du monde , et le Lierre , désormais assuré de ses gages d'avenir , s'endort d'un sommeil hivernal, tout en conservant sa verdure éternelle conime une promesse de printemps et un gage d'espérance.
Mais le temps marche , rien ne peut arrêter la
course fugitive des heures du plaisir. L'hiver arrive , tout change et puis tout meurt sur la terre; le vent glacé a (létri la prairie ; les forêts , sans parure , sont abandonnées des oiseaux voyageurs; le silence succède aux chants d'amour, et les guirlandes glacées viennent remplacer la fugitive couronne de Tété. Il reste encore des traces de vie ; les Mousses verdissent sous Feaa pure qui les arrose ; le soleil , qui détruit les panaches du givre, agit encore sur ces frôles existences , et c'est souvent au cœur de Thiver qu'elles donnent les gages de leur fécondité.