HUITIEME TABLEAU
Le somiuell des flears».
Lorsque la lamière des cieax colore les fleurs de la terre et jaillit en nuances brillantes et pures du sein de leur corolle ; quand les prairies s'étendent sous les riches teintes de leur verdure et de leur émail , si l'insecte vient bourdonner sur ces parterres et le papillon voltiger en rival sur la couronne de Flore, on voit avec peine la nuit descendre sur ce vaste tableau de la na** ture et couper par de mystérieux entr'actes ce grand drame du monde.
L'homme créé pour assister à ce majestueux spectacle , semblable à ces êtres bruyants qui , pendant la journée, accomplissent les destinées de leur vie tumultueuse , se repose quand le soleil abandonne Thorizon,
et , remettant au lendemain des sensations nouvelles, s'endort paisible ou agité d'ambitieux désirs. Ne troublons point ce repos , mais une fois seulement permettez-moi de vous guider pendant une de ces belles nuits d*été, au milieu des campagnes que vous avez souvent admirées à la lumière, sur ces pentes fleuries des montagnes , parterres étincelants qui vous ont éblouis sous les rayons du soleil ; de vous conduire sous les sombres arceaux des forêts séculaires auxquelles vous demandiez un abri contre les feux du jour.
Ne craignez rien dans ce voyage , car, la nuit, ce ne sont plus les sens qui transmettent les émotions , c'est l'éme elle-même qui sent et qui juge ; c'est l'heure où il semble que les esprits célestes s'approchent de la terre et viennent inflae&cer les vivants. Et pourquoi ne pas reconaailre ces êtres immatériels destinés comme nous à contempler les merveilles de la création ? Pour* quoi ne pas nous soumettre à ces pressentiments qui si rarement nous trompent, et qui nous sont inspirés par une essence supérieure à la nôtre. Toute ftme pure n Vt"*eUe pa« soi) «oge gardien qui la gqîd^ au milieu des écueils? Ne craignez rien^ je parlerai , mais il vous conduira.
L'impression religieuse de la nuit eommenee dès que le soleil abandonne le terre , au moment oii il jette au monde animé ses magnifiques adieux«
Alors le ciel n'a plus d'azur^ ses vapeurs ^condeo*
sent en légers tisstts qoc le zéphir déploie on chiffonne è son gfé , en flocons mobiles qui se réunissent en un voile épais , comme pour cacher l'instant précis où Téelatant flambeau a terminé sa carrière. Mais longtemps encore la lumière inonde les espaces du firmament, toutes les nuances du rose et du pourpre s'y montrent tour à tour. De légers cirrus détachés de la nue courent au zénith recueillir la dernière étincelle du feu qui s'éloigne en mourant , et le crépuscule éteint les dernières ombres dont les contours indécis s'effacent comme le temps qui fuit et la vie qui s'écoule. Alors les bruits du jour ont cessé , Ja grande voix de la nature ne retentit plus dans les accents divers qui s'élevaient jusqu'à la divinité. L'oiseau, balancé sur la branche flexible du Chèvrefeuille , ou caché sous la guirlande de rAubépine, a suspendu ses chants d'amour; l'insecte a replié ses ailes sous ses élytres dorés , et mollement bercé dans le calice parfumé de la fleur des champs, repose sous un voile de pourpre ou de saphir.
L'écho ne répond plus au chant du pasteur, tout dort dans la nature ; mais veillons un instant, veillons près de nos fleurs chéries ^ car elles aussi sont soumises à l'empire dû sommeil.
Que l'on parcoure les bois ou les campagnes , que l'on suive l'eau murmurante d'un ruisseau ou qu'on s'égare sur la pelouse déjà couverte de rosée , partout les plantes sont endormies .: le vent des orages les courbe
sans les éveiller» le tonnerre gronde sans nuire à leur repos , la plaie les inonde sans interrompre cet ins^ tant d'inertie. La Sensitive si délicate s'endort tous les soirs d'un profond sommeil ; elle rapproche ses folioles, les applique les unes sur les autres, puis elle abat ses longues feuilles pliées sur sa tige et reste immobile jusqu'à ce que la lumière ramène son réveil. Les chocs, les cahots d'une voiture , le vent qui souffle avec violence, ne font que prolonger celte immobilité. Le calme seul la rappelle à la vie.
La nuit paraît avoir une influence plus grande encore sur le Sainfoin des Indes , découvert au Bengale , en 1777 , par milady Monson , dans les lieux les plus chauds et les plus humides de ce vaste delta du Gange.
Chacune des feuilles de cette délicate Légumineuse a trois folioles comme celles de notre Trèfle ; une plus grande au milieu, deux plus petites sur les côtés. Dans le jour, la foliole du milieu est horizontale et sans mouvement; la nuit, elle se courbe et vient s'appliquer sur son support, comme si la fatigue l'invitait au repos; et pourtant, cette foliole est restée toujours immobile, tandis que les deux latérales, d'une activité incroyable, descendent et remontent, s'inçlinent.et se relèvent devant la première, avec une assiduité constante et sans employer plus d'une nàinute pour chacune de leurs os* cillations,
Elks descendent plus vite qu'elles ne montent, eti
constamment agitées , image de ces existences tourmentées qui n'ont jamais connu le calme et la paix, elles se meuvent dès leur naissance , et ne cessent qu*à leur mort , continuant encore si la plante est coupée ; mais plus vives dans leur jeunesse , elles ralentissent comme nous leurs mouvements quand la vieillesse les atteint, quand la mort les menace.
A peine si, pendant le jour, une d'elles s'arrête quelques instants, pendant que l'autre continue à osciller. Le zéphir incline les rameaux de la plante sans arrêter son essor, mais la tempête la rend immobile.
Quelquefois pourtant , dans ces régions brûlantes , la chaleur suffocante oblige au repos , et notre plante fait la sieste pendant quelques instants. Ses deux folioles s'arrêtent endormies.
Transporté dans nos serres , YHedisarum gyrans conserve en partie son activité ; mais , éloigné du sol brûlant de sa patrie, de l'air humide de ses marais , ses mouvements sont plus lents , moins réguliers , et je l'ai vu tromper son exil par de longues heures de sommeil.
Tout est merveille sous ce beau climat des Indes. C'est là que l'on rencontre aussi ce grand arbre de la même famille que la Sensitive , dont les fleurs et les feuilles dorment et veillent tour à tour, comme si une Borte d'antipathie empêchait ces deux organes de vivre el do 8e trouver enî^emble.
Mais Douii n'avoiw pas besoin d'aller cherclier aa loin les eiemples nombreux do ces intéressants phénomènes ; parcourons » la nuit, nos prairies et nos coteaux ^ pénétrons dans nos silendeases forêts, alors qu'elles ne sont plus édairées que par la lumière tremblante et argentée de la lune à travers le featllage , et nous verrons bientôt que toutes les plantes ont changé de forme et d'aspect«
Les Trèfles ont redressé leurs foliales qui dorment trois à trois sur leurs longs pétioles ; les délicates Oxalis ont abaissé les leurs qui sommeillent inclinées et comme fatiguées de leur végétatioo du jo«r« Les feuilles des Alriplex s'appliquent sur les jeunes pousses et se reposent en les protégeant» et le Mouron vient à peine de s'éveiller, lorsque , le matin, nous allons le cueillir pour les captifs de nos volières. L'CNEnothère si commune sur le bord de nos rivières, dispose , le soir, ses feuilles supérieures en berceau , formant ainsi un appartement h jour où la fleur peut veiUer ou dormir à son gré , et le Sida aux fleurs éphémères renverse son feuillage qui s'assoupit avec nonchalance , comptant sur les pétioles qui le redressent et l'appliquent contre la tige.
Ailleurs I ce sont des Mauves aux jolies fleurs iilacées, dont les feuilles se roulent en cornets , et s'approchent des fleurs dans' leurs instants de repos.
Le soir« pendant que la Gesse odorante, le Pois de senteur de nos jardins laisse échapper ses effluves par-
fumées ; quand nos Fèves fleuries abandonnent à la brise les doux parfums des champs» leurs feuilles s'ap* pliquent les unes sur les autres, et dorment d'un profond sommeil p au milieu de ces douces émanations des corolles.
Le Baguenaudier dont les fruits vésiculeux offrent aux enfants et aux oisifs quelques minutes d'innocente distraction » a des feuilles qui , le soir , abandonnent les fleurs , et reposent à l'instar de la Sensitive face contre face , tandis que les Casses retournent leurs fo« lioles f les abaissent et dorment dos à dos, comme si elles conservaient le souvenir d'un profond dissenti* ment»
On voit dans un grand nombre de plantes les feuilles protéger les fleurs pendant la nuit et ne s'endormir qu'après avoir dressé autour d'elles un abri protecteur. Tel est le Trèfle incarnat dont les feuilles entourent les riches corolles ; tel est ce joli Lolus ornilhopodioideSf où le grand Linné vit pour la première fois le sommeil desplantesy en remarquant qu'il présente le triple phénomène de relever ses bractées composées de trois petites folioles pour embrasser entièrement les trois fleurs terminales , dans le mémo temps qu'il penche légèrement ses pédoncules, et qu'il laisse retomber sur la terre ses rameaux affaiblis et fatigués par la veille.
Dans d'autres au contraire , les feuilles descendent tout à fait, abandonnent les fleurs, se renversent et
dorment sur le dos. On voit dans le Lupin blanc cette singulière disposition, et dans quelques parties des Pyrénées où Ton cultive ensemble les deux plantes que nous venons de citer, les champs sont de magnifiques parterres où viennent s'enchevêtrer les panaches blancs du Lupin , et les têtes carminées du Farouch. La nuit tout est changé; le Lupin semble avoir perdu ses feuilles, et le Trèfle ne montre plus sa fleur. On ne reconnaît plus pendant le sommeil le riche tapis si brillant pendant le jour*
Pourquoi ces modifications profondes, ces instincts si divers dans deux plantes de la même famille? Pourquoi ces soins, et d'où vient cette espèce d'abandon? La rosée du ciel utile à l'une , pourrait-elle nuire à l'autre qui cherche à s'abriter?
Dieu seul connaît ces mystères; contentons-nous d'admirer.
Si dans la nuit l'aspect de nos campagnes n'est plus le même, cette différence est encore bien plus marquée dans les contrées équinoxiales. Le paysage doit quelquefois son caractère à des plantes légumineuses, ligneuses ou herbacées, végétaux dormeurs par excellence , et dont les feuilles , étalées pendant le jour , se montrent en légers panaches ou en longues séries. Le soir commencent leurs gracieuses évolutions ; elles sont réglées par l'astre qui décline et dont les dernières lueurs d'un court crépuscule viennent éclairer encore
le terme de leur assoupissement. Les Mimosa et les Tamarins de rAmérique équatoriale, plantes trèsparesseuses, ferment leurs feuilles 25 à 30 minutes avant le coucher du soleil , et les ouvrent le matin lorsque déjà son disque a été visible pendant le même espace de temps.
Près de Calabozo et de Saint-Jérôme , dans TAmérique du Sud , il existe dans les savanes , au milieu des Graminées , plusieurs plantes voisines de la Sensitive , qui » fatiguées de la chaleur du jour , s'endorment aussi le soir avant le coucher du soleil; aussi les colons espagnols les désignent-ils sous le nom expressif de Dormideras. Les bestiaux k demi-sauvages qui parcourent ces savanes , recherchent avec avidité ces Sensitives herbacées. Si, dans le jour, Tune d'elles sent la lèvre affamée qui la presse pour l'immoler, elle s'abaisse en touchant ses compagnes qui, de proche en proche, révèlent le danger, et l'on voit au loin les pauvres plantes successivement averties, se mouvoir et se baisser sans pouvoir fuir la mort. Plus tard , de larges touffes complètement endormies sont dévorées dans leur sommeil.
Ainsi, vous le voyez, les plantes dorment comme les animaux, et, chose remarquable, ce sommeil tend à les rapprocher de l'enfance. La feuille a comme un vague souvenir de la manière dont elle était ployée dans son bourgeon, lorsqu'avant d'être éclose elle dormait
^ 84 «• du sommeil léthargique de Tbiver, mollement couchée sur le duvet » et chaudement abritée par les Cournires imperméables,
Cha(|De nuit » ellç cherche à reprendre cette an* cienne position , et comme si elle regrettait la perte de son r^pos , elle essaie de se rapprochdr de la situa» tion qu'elle avait dans son jeune âge,
11 y 9 plus I semblables aux animaui qui» dans leur jeunesse, sont plus dormeurs qu'à un Age avancé « on voit les feuilles veiller plus longtemps à mesure qu'elles vieillissent» dormir peu, nn plus dormir du tout» e| bientôt après , h mort vient remplacer le sommeil.
Cette tendance du sonimeil dans le jeune âge est surtout remarqnable dans l'Acacia de Sainte-Hélène {Acacia pendula). Cette espèce lève avec des feuilles ailées » ^t la jeune plante , semblable à la Sensitive , s'endort profondément tous les soirs. Pendant quelques mois, des feuilles semblables se produisent ; elles sont ailées et dorn^euses \ mais bientôt arrivent ses vérita^ blés feuilles; entières/ dressées contre la tige» elles nei dorment plus et restent toujours dans la môme position.
Tout se tient et s'enchaîne dans la nature / et nous trouvons dans la feuille d'une humble plante Timage de notrfi viç agitée i faiblesae et fraîcheur dans la jeu-^ nesse » sommeil prolongé dans nos premières années» mouvement continuel quelque» instants plus tard » iw
— 8» — gidt(é> iiiiK)moie dans la vieillesse et repos au tombeau.
Combien d'existences passent inaperçues comme les feuilles de la nuit qui dorment en silence » et que le moindre souille emporte dans Tabtme des airs sans laisser d'autres traces qu'une cicatrice persistante ou un regret qui s'éteint.
Ce ne sont pas seulement les organes foliacés des plantes qui sont soumis à ces alternatives de veilles et de repos ; les fleurs , ces brillants météores de la terre, s'éteignent aussi la nuit dans queli^ues espèces ; mais plus souvent , comme les astres du firmament t c'est pendant la nuit qu'elles brillent de tout leur éclat*
Les unes se couchent de bonne heure et se réveillent très-tard ; d'autres ont un sommeil que rien ne peut interrompre » et pendant lequel la mort les surprend » tandis qu'il en est de capricieuses comme tout ce qui est joli , qui à moitié endormies , à demi*>éveiilées , hésitent f attendent si l'aurore ramène le soleil , et s'in* quiètent , avant d'ouvrir complètement leurs rideaux » si de gros nuages ne cachent pas l'horizon » si le ciel enfin sera asseï pur pour qu'elles puissent développer , sans les compromettre , leurs magnifiques toilettes.
La Chicorée sauvage ferme ses jolies fleurs bleues désunie heures du matin, mais quelquefois cependant elle attend jusqu'à trois et quatre heures pour dormir
A deux heures ^ le Mouron dçs chai&pa f n gnrneux
par ses corolles de saphir ou d'écarlate , s'assoupit jusqu'au lendemain matin.
Les Piloselles aux fleurs dorées et symétriques ouvrent leur disque à la lumière, se referment à la même heure, et un grand nombre de Synanthérées imitant leur exemple 9 s'endorment en plein soleil.
L'Œillet prolifère , plus dormeur encore , permet à peine que midi ait sonné pour fermer ses rideaux , et il attend neuf heures du lendemain pour les ouvrir.
Chacun a pu voir le Pissenlit se fermer à des heures diverses de l'après-midi, et les corolles blanches et roses des Liserons sommeiller dès cinq heures du soir. Les Pourpiers, les Ficoïdes, les Sonchus^ se reposent à des heures diverses de la journée, et la Dame d'onze heures, dont le nom seut indique la paresse et la nonchalance , ne s'en couche pas moins dès que trois heures ont sonné.
Mais suivons le ruisseau qui court sur ces belles prairies, et dont les plis et les méandres dessinent un réseau mobile souvent caché par tes fleurs assoupies , nous verrons sur ses bords des groupes d'Alisma dont les pétales chiffonnés cachent les étamines. Semblables à des rideaux fermés par un mécanisme invisible , le soleil seul pourra les ouvrir. L'Impatiente , aux tiges transparentes , abaissera ses feuilles sur ses fleurs suspendues , les couvrant ainsi d'une tente mobile imperméable à l'eau, qui le jour s'élèvera d'elle-même pour redescendre encore.
Les Nénuphars dressant leurs pétales charnus oscilleront sur les rides inégales des flots qui se succèdent , comme ces oiseaux de mer qui , dormant sur la vague agitée » suivent ses contours mobiles et toujours renaissants f et ne se réveillent qu'à la brise du matin.
Ainsi l'on voit ces fleurs sous forme de Lys flottants ou d'étoiles d'or , semées sur les lacs et les ruisseaux, attendre la clarté du jour pour redresser leurs pédoncules , entr'ouvrir leur calice et se montrer dans leur magnificence.
Ce n'est pas seulement dans nos contrées que les Nénuphars sommeillent , les Lotus et les Nelumbo sont balancés sur les lames onduleuses du Nil et du Gange , et sans doute cette éclatante Nympheacée qui décore les anses retirées de la rivière des Amazones , cette splendide Victoria regia dont les fleurs rappellent nos plus magnifiques Pivoines , repose aussi la nuit sur les eau\ tiédies du fleuve , ou comme le Lotus de l'Egypte» s'y plonge jusqu'à l'heure où le soleil les rappelle à la surface et ranime les insectes engourdis sur leur lit de roses , de pourpre et d'albâtre. Ces insectes savent par instinct que le mystérieux mécanisme qui les entraine sous l'eau avec leur voluptueuse habitation , les rendra ]e matin à la liberté des airs.
Nos étangs sont aussi couverts de Renoncules flottantes qui s'étendent sur les eaux comme des étoiles de neige dont les rayons se relèvent le soir et couvrent
— sales étamines ainsi que le ferait un voile de mousseline ou de linoD. -
Ne semblerait-il pas » après ces détails , que tout est silence et repos dans la nuit ^ que la nature entière est morte et que les agitations du monde sont suspendues ? Il n'en est rien > les ténèbres ont leur animation comme les journées éclairées par le soleil ; la nuit a ses flambeaux , ses acteurs et sa vie » les décors ont changé mais le drame continue.
Témoins muets de scènes ravissantes » étoiles de la nuit y soleils de l'immensité , douces constellations du ciel » lune mobile» suspendue sur la terre» illuminez de vos clartés argentées les mystères amoureux des fleurs l veillez sur leur sommeil » pendant que les zéphirs les balancent avec lenteur ; et si un voile de vapeur vient intercepter vos regards , appelez Taurore qui veille et rendez-nous le matin » sa fraîcheur « sa rosée et son gracieux sourire! Vous assistez à de mystérieuses mours; pour vous l'insecte qui s'endort sur la corolle pourprée de la Bruyère vous a livré ses secrets les plus intimes » et la fleur elle-même ne prépare-t^elle pas» à la lueur incertaine et vacillante de vos rayons » la tente sous laquelle son hymen doit être célébré aux premiers indices de la lumière. La fleur peut s'endormir» mais l'amour survit au réveil» comme il y survit dans un songe dont le jour essaie d'effacer les iltasions.
^i les feuilles sont en repos % si quelques fleurs sont
fermées y prenqae tous ces derniers organes appartienfient k h Buit« C'est alors qQ'elles édosent, on les trouve au réveil , et le parterre de la chaumière et le tapis Vert des montagnes se couvrent et s'émaillent de corolles (fakhes et odorantes.
C'est pendant l'obscurité que la plupart des plantes répandent ces émanations qui parfument les nuits d'été et que l'air transporte à de grandes distances.
Dès le soir » on voit des fleurs s'épanouir , étaler les riches draperies de leurs corolles et se préparer à célébrer aui flambeaux des nuits les mystères que la sature les a chargés d'accomplir.
Les Mirabilis contractant en dehors les fibres de leur calice , éclosent dès cinq heures et voient coucher le soleil. Le Géranium triste se prépare à entr'ouvrir sa fleur sombre et parfumée ^ et pendant que la plupart de ses congénères sommeillent , le Silène noetiflora restA ouvert jusqu'aux lueurs du matin. Les Coquelicots de nos guérets , les Gesses qui s'attachent à nos buissons « les délicates Graminées qui se balancent dans DOS prairies, les OEnothères et les Epilobes qui suivent le cours de nos ruisseaux , la Primevère de la vallée et la Soidanelle des montagnes , profitent pour s'ouvrir de la sérénité de la nuit.
Le Cactus grandi flora attend les ténèbres pour épanouir ses nombreux pétales , pour écarter ses innombrables étamines et exhaler le parfum le plus suave et
le plus délicat. Il semble (vouloir se soustraire à tous les regards. L'obscurité est nécessaire à son hyménée, et le jour ne vient plus éclairer qu'un mystère accompli et une parure flétrie.
Jamais un calme parfait n'existe pendant l'absence du soleil; au contraire , l'oreille saisit et distingue des bruits ({uiy dans le jour , sont confus et mélangés. Le silence dans la nature est presque inconnu. L'insecte bourdonne encore sur la fleur qui s'entr'ouvre , le Sphinx vient en bruissant y puiser le miel que sécrètent ses nectaires , et la Noctuelle déploie ses ailes dont les nuances fondues ou contrastantes défient les plus habiles pinceaux.
L'air, dans les contrées chaudes, se remplit de mouches lumineuses , étoiles mobiles et vacillantes , constellations indécises qui semblent parodier le spectacle des cieux.
L'orient s'éclaire et la riche ceinture de l'aurore enveloppe l'horizon. Les teintes diverses de la lumière réfléchie ou réfractée teignent le ciel de couleurs pures, et les nuages légers qui flottent an firmament sont baignés de cette clarté douteuse qui n'est plus la nuit mais qui n'est pas encore le jour , image du passé qui fuit , de l'avenir qui se presse , regrets et espérance, le présent n'est rien pour nous.
Le grand flambeau du monde s'élève avec majesté, il écarte les nues, illumine leurs contours i et km^
franges empourprées s'eiïacent soas Téther lumineui dont il agite les ondes vivifiantes.
Les gouttelettes perlées de la rosée des nuits se dissolvent dans Tocéan des airs , recueillent Tencens des fleurs et montent aux concerts des oiseaux et de toute la nature , comme un premier hommage de la terre à TEternel.
Les plantes nocturnes s'endorment , s'inclinent ou s'abritent des feux du jour ; les autres s'étendent et se réveillent.
L'Arnica matinal ouvre ses disques d'or, les Salsifis étalent leurs fleurons violets ou couleur de soufre, les Lins disposent en étoiles leurs pétales d'un bleu pur.
La Laitue et le Mouron ne tardent pas h s'éveiller ; la Piloselle et quelques Cariophyllées attendent neuf heures pour s'ouvrir , et les Ficoïdes dormeuses ne s'éveillent que si les rayons ardents du soleil viennent frapper leur corolle. Souvent k midi les Pourpiers à grandes fleurs sont encore assoupis.
Les Cistes aux pétales chiffonnés, aux grandes fleurs éclatantes , s'ouvrent aux diiïérentes heures de la matinée.
Chaque plante a donc ses heures de repos et d'animation. Et Linné , se reportant à l'âge d'or et aux simples besoins des premiers hommes , avait divisé le temps d'après les habitudes de veille et de sommeil des plantes, horloge poétique dont Flore marquait les
beores^ oùuo rayon de soleil remplaçait les aiguilles » mais dont l'exactitude eût été à peine suffisante pour fixer les rendei-vous des scènes pastorales de Tastrée.
Cette horloge m'indique que le temps s'écoule , et si quelques lectrices ont bien voulu m'accompagner dans cette promenade nocturne , où le sommeil aura pu les saisir y qu'elles veuillent se rappeler que j'ai dit aussi quelques mots du réveil des fleurs, et qu'elles puissent entendre les remerclments que je leur adresse d'avoir bien voulu me suivre dans ce pèlerinage où je me suis imprudemment engagé.