CHAPITRE TI
E n’est pas un système théorique et complet que l'on voudrait tenter d’agencer dans ces pages. Sans doute ne peut-on éviter tout à fait l'appareil démonstratif, et, malgré tout, un lien logique n'est pas sans renforcer la valeur des remarques de détail ; mais le « système » n’est jamais qu'une construction assez artificielle, un ajustage verbal plus ou moins habile : on démontre et l’on réfute, au fond, ce que l’on veut. En revanche, le commerce avec les choses nous laisse nécessairement une ( manière de voir », une conception générale qui, si elle n’a pas les apparences extérieures de la logique, se présente à nos yeux avec une autorité plus imposante : elle nous paraît être la réalité même, tandis que nos démonstrations ne sont que jeux d'esprit pour la saisir intellectuellement. Et quand nos calculs ne coïncident pas avec notre expérience, quel raisonnement nous fera jamais croire que c'est notre
vu
expérience qui se trompe? Elle représente en effet notre vie spirituelle dans sa continuité, le total de notre existence, et un argument n'est jamais qu'un accident.
Devant une œuvre d'art, qu'il s'agisse d'un monument comme les Pyramides ou d’une plaque d'ivoire grande comme la main, le premier résultat de notre analyse est de distinguer la matière et la forme, et nous ne manquons guère de voir dans la matière le ( moyen » et dans la forme la « fin » ; il nous semble que le premier élément, inerte et indifférent, ait accepté la forme que lui a donnée l'artiste, comme la cire subit l'empreinte du cachet. C’est méconnaître le rôle actif de cette matière et tout ce qu'elle a suggéré à l'artiste pendant qu'il réalisait en elle sa pensée. Matière et pensée peuvent bien être opposées comme les deux éléments extrêmes dont l'union produit l’œuvre d'art; mais comment oublier que le créateur, en cherchant