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Fig. 320 à 322, — LES ROUES DE SAINTE CATHERINE. Les ltaliens appellent sainte Catherine della ruota. Cette roue fut sans doute à l’origine une sphère céleste, au temps où la sainte d'Alexandrie n’était que le symbole de la science philosophique. Puis, suivant une évolution traditionnelle, cette roue devint l'instrument de son supplice. Elle apparut dentelée des crocs qui devaient déchirer la sainte. Enfin, cette roue apparut en certaines images si petite que l'on put la prendre pour un anneau ; d'où les fiançailles avec l'enfant Jésus. La première image (statuette de la CATHÉDRALE ÉNEUS) montre la roue dentée comme une molette d'éperon, le glaive qui a décapité la sainte, le roi qu'elle a réfuté. La seconde (peinture de S. FRANcEsco DE Lopt) montre la roue du supplice et la palme du martyre. La troisième (MUSÉE DE MoNTAU- BAN), sans valeur artistique, est une icone grecque ne présentant pas d'autre intérêt que de cumuler deux aspects de la roue, la sphère céleste des philosophes et la roue dentée du supplice.
Et combien d'autres anomalies pourrait-on citer, où se
révèle la puissance de propagation des images et leur
Fig. 323. — LA ROUE ET L'ANNEAU DE SAINTE CATHERINE. Dans celle FRESQUE ROMANE DE MoNTMoriLLon, l'enfant Jésus pose sur la tête de sainte Catherine la couronne des martyrs de sang royal. La sainte tient la roue qu'elle ne quitte jamais : et, celte fois, comme dans bien des peintures du XIV siècle italien, la roue est si petite que l'on a vraiment pu la prendre pour un anneau. Interprétation si plausible qu'elle est l'interprétation même de l’archéologiecontemporaine. Onreconnaît eneffet ici la première image du mariage mystique de sainte Catherine. En réalité, le mythe n apparaît que plus tard ; mais c'est d'images de ce genre qu'il est né. L'art nourrit l'imagination et l'imagination instruit la croyance.
faculté de se reproduire sans faire intervenir la volonté de l'artiste ! Le thème des Rameaux en offre un autre exemple vraiment bizarre. Un des accessoires essentiels de la scène est cet arbre auquel grimpent des enfants pour en détacher des branches qu'ils jetteront sur le passage de Jésus. Or, dans une des plus belles fresques de l'église haute d'Assise, le peintre, ayant à représenter les funérailles de sainte Claire, a eu l’idée de placer un arbre sur le ciel, auprès de la belle façade d'église d’où sortent les Clarisses. Et voici que ce peintre a pris dans ses cartons le modèle de l'arbre qui sert dans la scène des Rameaux et, chose plus incroyable, en prenant l’arbre, il a conservé l'enfant grimpeur. Cet enfant est ici bien inutile ; il est même inconvenant. Mais notre peintre est passé outre. Il a copié son patron en conscience ; s'est-il aperçu de l'inutilité de ce figurant? L'a-t-il maintenu par fantaisie pittoresque? Distraction, indifférence ou caprice? Quoi qu'il en soit, sur cette scène de deuil on a planté un décor d'une scène de triomphe.
La puissance d'un courant se voit mieux quand il rompt ses barrages. La force de suggestion des images est renduc plus évidente quand nous les voyons prêtes à changer de sens plutôt que de formes.
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Fig. 324 et 325, — LES MIRACLES DE SAINT NICOLAS. Saint Nicolas est essentiellement une figure d'évêque aux pieds duquel on voit trois figurines dans un récipient. Mais ces figurines ont pu être successivement et indifféremment interprélées comme des jeunes filles au lit, des prisonniers dans leur cachot, des marins dans un bateau, des chrétiens dans un baptistère, des enfants dans un saloir, etc. Le bon évêque varie son miracle suivant chacune de ces interprétations. La plastique accepte toutes les variantes ; il n'est qu'un point sur lequel elle n'accepte pas de transaction : le nombre des figurines, qui est toujours de trois. Les miracles de saint Nicolas, de formes multiples, suivent toujours un rythme ternaire.
LAASEIPETBES
IMAGES
C'est surtout dans le culte des saints que l’on peut suivre l'influence des images. Dans ces innombrables figures, nous aimons à retrouver les formes dernières de la sensibilité religieuse du moyen âge. Nous contemplons avec amour toutes ces œuvres de peinture ou de sculpture par lesquelles ces demi-dieux ont été introduits dans la famille humaine. Et sans doute ces images ont reçu leur sève de la pensée d’un temps ; mais elles furent aussi le point de départ de sentiments nouveaux ; l'admiration qui les entoure n’est pas un sentiment moderne ; il est impossible qu’elle ne se soit pas mêlée dès l’origine à la vénération qu'inspiraient les saintes images. Aujourd'hui, c'est la beauté surtout qui nous retient, mais comment croire qu'un peu de cette admiration pour la beauté ne s'est pas de bonne heure mêlée à la piété des fidèles? Comment ces figures n'auraient-elles pas enseigné à ceux qui les contemplaient des manières nouvelles de sentir? Dans les formes générales de la croyance et de la sensibilité religieuse, comment discerner avec précision ce que les images ont reçu et ce qu'elles ont donné? Il est un cas cependant où il est impossible de méconnaître l'action des images sur la pensée des fidèles ; c’est lorsque cette pensée part d’une fausse interprétation des formes. Les contresens sont particulièrement révélateurs ; nous en avons cité quelques-uns ; on peut en citer beaucoup d’autres ; il ne faut pas en conclure que les images ne sont actives que lorsqu'elles sont mal comprises ; mais c'est dans ces cas surtout que cette action se manifeste de manière indéniable.
Le P. Cahier, dans son livre sur les caractéristiques des saints, a déjà cité plusieurs cas où l'imagination populaire est partie sur une fausse interprétation pour déformer ou enrichir une biographie de saint. On pourrait en découvrir beaucoup plus. Il suffit, en feuilletant la Légende dorée, de regarder des images religieuses, pour soupçonner à chaque instant combien l'iconographie a nourri l'imagination de l’hagiographe.
Voici le Saint Nicolas de Jacques de Voragine. Sa générosité protège trois jeunes filles contre la misère et la prostitution. Un peu plus tard, il sauve des matelots du naufrage ; il obtient la liberté de trois soldats injustement condamnés ; puis 1l fait relâcher trois princes innocents que l’empereur allait faire exécuter ; enfin, d’autres mi: racles sont attribués au saint italien. Mais il nous faut ajoutér un nouvel exploit ; en passant en France, la légende de saint Nicolas s’enrichit encore : le saint ressuscite trois enfants que lc boucher avait mis au saloir pour les
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manger. Qui ne verrait, à l'origine de cette succession de triples sauvetages, toujours la même image diversement interprétée par la foi populaire? Un saint évêque, sculpté ou peint, se présente debout au-dessus de trois petites figures qui sont les êtres sauvés par lui, et ces figures deviennent, suivant les circonstances, des jeunesfilles pauvres, des prisonniers innocents, des marins en péril, des princes injustement persécutés, des enfants sortant du saloir. Nous avons aujourd'hui bien de la peine à nommer ces mêmes personnages qui rampent aux pieds de grandes statues; la foi populairedu moyen âge, comme l'archéologie moderne, pouvait hésiter à les reconnaître : mais bientôt elle trouvait une hypothèse qui en adaptait le sens à ses préoccupations, ct la légende allait s'enrichissant. Cependant, les trois bourses données par le saint aux trois pauvres filles passaient aussi par bien des transformations. Dans certains tableaux, on reconnaît trois pommes ; dans une œuvre célèbre de Raphaël, ce sont trois boules brillantes jetées aux pieds du saint. Quelles interprétations nouvelles ces accessoires ainsi modifiés n'ajoutaient-ils pas aux charités de saint Nicolas ! Bien des biographies de saints ne sont que des images mises en récit et, comme les images sont de bonne composition, elles acceptent indifféremment les interprétations les plus variées.
Les hommes du moyen âge aimaient à reconnaître deux jolies saintes, Barbe et Catherine, que les sculpteurs et les peintres paraient de belles robes, de fourrures et de bijoux ; on ne peut oublier l'attitude charmante que Memlinc a donnée aux deux jeunes filles assises dechaque côté de la Vierge, leurs yeux baissés et leur nuque droite. Et ces deux saintes se reconnaissent aisément, car auprès de l’une est posée la petite tour qui fut sa prison et l’autre reçoit de l'Enfant Jésus l'anneau de fiançailles. Cette tour et cet anneau ne sont pas seulement les accessoires qui caractérisent les deux saintes ; leur rôle n’a pas été aussi modeste ; ces objets ont dès longtemps retenu l'attention et fait beaucoup travailler l'imagination populaire.
Pour la tour de sainte Barbe, elle serait née de la légende qui nous conte la captivité de la jeune chrétienne emprisonnée par son père, païen, et sans doute ne sauronsnous jamais si cette tour s'explique par la tradition biographique ou si, au contraire, la légende n'est pas née d’une tentative pour en justifier la présence. Quoi qu'il en soit, sainte Barbe, toujours accompagnée de cette architecture, devint tout naturellement la patronne des maçons ; on se rappelle le petit tableau inachevé où Jean Van Eyck a représenté la sainte assise parmi les plis innombrables
de sa robe, devant une tour gothique au pied de laquelle grouille la fourmilière d'un chantier. Mais il vint un moment où sainte Barbe, patronne des maçons qui bâtissent les tours, devint aussi la patronne des artilleurs qui les détruisent. Et l’on explique cette extension de son rôle par des analogies, par la vertu qu'avait la sainte de protéger contre la mort subite ct, par suite, contreles accidents etles explosions. Mais combien d’autres saints, à
EN EL s Ke BASES
Fig. 326 à 331. — IMAGES ET DÉVOTION POPULAIRE. Les PETITES IMAGES DE PÊLERINAGE qui ont circulé avec les fidèles et qui ont rapporté dans toutes les maisons des souvenirs des sanctuaires ont eu sur les formes de la croyance une action innombrable, incalculable, car elles allaient partout, interrogées, interprétées par la curiosité passionnée de la dévotion. Ces figurines de plomb, trouvées au fond de la Seine, sont au MUSÉE DE CLUNY et au MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE DE ROUEN. On y reconnaît deux fois sainte Barbe avec sa tour (ou son canon\, saint Michel piétinant le démon ; une flèche, celle de saint Sébastien, fait deviner le rôle de cette arme dans le culte de ce saint ; elle fut sans doute le symbole du soldat, avant d'être l'instrument de son martyre. Quant aux images de saint Léonard et de saint Éloi (les lettres d'Eligius sont retournées par l'impression), le lecteur est libre d'en rechercher des intérprétations qui viendront enrichir l'hagiographic.
Fig. 332. — UN CULTE DISPARU. Cette médiocre peinture de la CATHÉ- DRALE D'ALBI a été choisie parce qu'elle nous fait lire clairement le mot RABONI dont la MADELEINE salue Jésus ressuscité. Tallemant des Réaux raconte que, de son temps, il y avait à Montmartre « un tableau de Notre Seigneur et de la Madeleine, de la bouche de laquelle sort un écriteau où il y a Raboni. Les bonnes femmes en ont fait un saint Rabonny qui rabonnit les marys, et on y fait des neuvaines pour cela.» Ce saint est né trop tard et dans un milieu trop peu favorable pour être accueilli dans le calendrier.
commencer par saint Christophe, avaient ce même pouvoir ! Il est beaucoup plus conforme aux habitudes de la dévotion populaire de chercher dans les images mêmes de la sainte les raisons pour lesquelles son culte s’est étendu bizarrement jusqu à réconcilier dans un patronage contradictoire deux corporations aussi opposées que celles des maçons et des artilleurs. Les statues, statuettes, médailles et insignes qui représentent sainte Barbe la montrent toujours auprès de sa tour, et cette tour, bien souvent, présente une extraordinaire ressemblance avec un canon vertical ; il semble que cette tour, en effet, a bien pu souvent paraître un canon avant que la métamorphose se fût accomplie franchement. Rien n’est fréquent comme ces extensions ou transformations dans la pensée religieuse, à la suite d'analogies plastiques et de confusions. Il est arrivé une aventure semblable à l’allégorie de la Force, mais la confusion n’a pas eu de conséquences aussi graves. En France, la force s'appuie sur une tour ; en Italie, cette tour est devenue une colonne. Ainsi chacun reconnaît-1l ses habitudes, et la même allégorie paraît féodale d'un côté des Alpes et classique de l’autre côté.
Ne cherchons pas à rationaliser les démarches de la croyance ; la logique n'est pas génératrice de sentiment. Les mythologues expliquent volontiers la formation des
A ÉARAVEDE tDIES
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divinités par la reconnaissance des principes généraux ou des grandes forces naturelles. Il y a dans la germination de ces personnalités religieuses beaucoup moins de logique et de méthode. C’est par agglutinations toutes fortuites d'éléments parfois contradictoires que se sont constituées les figures divines qui nous paraissent les plus caractérisées. Athêna ou Apollon sont composés d'êtres parfaitement disparates ; les effigies que les artistes leur ont prétées n’ont pas peu contribué à unifier ces personnalités collectives ; ils n’ont existé que lorsqu'une forme définitive les eut enfermés dans un type physique. Ce sont les images qui ont fait les dieux antiques ; ce sont elles aussi qui ont donné une figure aux saints, et bien souvent ensuite la dévotion est venue se modeler sur ces figures.
Les Italiens appellent sainte Catherine d'Alexandrie Catarina della ruota. Et cette sainte est en effet inséparable de cette roue dans laquelle on a reconnu de bonne heure l'instrument de son supplice. On sait que sa légende comprend surtout trois épisodes : sa discussion avec les philosophes d'Alexandrie, son supplice et son mariage mystique avec le Christ. Le mariage mystique apparaît tard ; il n’y est point encore fait illusion dans le livre de Jacques de Voragine. Le supplice de Sainte Catherine déchirée par des roues dentées est d’une imagination assez extravagante pour qu’on y reconnaisse une tentative laborieuse pour utiliser la roue dans le martyre de la sainte, et cette considération nous incite déjà à penser que la présence de cette roue dans l’iconographie de sainte Catherine est antérieure à l'invention de son supplice et en a été le germe initial. Mais qui nous dira jamais par quelle succession d'images la vierge du Sinaï, la sainte orientale, patronne des philosophes, a traversé le haut moyen âge et s’est introduite dans le christianisme occidental ? Les miniatures byzantines l'ont représentée parfois debout sur une sphère qui symbolisait peut-être la science de la jeune sainte. D'autres images, semble-t-il, ont représenté cette patronne des philosophes tenant la sphère céleste de Ptolémée. Est-ce donc cette sphère qui s’est transformée en la roue instrument de supplice qui devint un jour inséparable de sainte Catherine ? Pour franchir l'intervalle, 1l nous manque, il est vrai, bien des stations intermédiaires.
Mais de la légende du supplice à celle du mariage mystique, les images vont nous conduire par un chemin uni. Elles sont innombrables, ces images de la sainte martyre della ruota ; les fresques, les miniatures, les peintures sont impossibles à dénombrer, depuis la peinture