‹ La Vie Des ImagesChapitre 131 sur 155 · LD ED EE · texte numérisé non relu

LD ED EE

EAN ETES DES

IMAGES

Fig. 384 et 385. — FRÉDÉRIC ET ROSANETTE DEVANT ROUSSEAU ET DIAZ. Dans son Éducation sentimentale, Flaubert=a voulu présenter un tableau de la société parisienne entre 1849 et 1850 : les affaires, la politique, les bals, les salons, les étudiants, les lorettes, les premiers chemins de fer, etc.; et il a très justement compté parmi les plus belles découvertes de ce temps la poésie forestière des peintres de Fontainebleau. Il a donc promené ses héros dans la forêt pour placer dans son roman des paysages de Diaz et de RoussEAU. 11 a décrit les arbres et les roches et les mares en imitant la manière des paysagistes de Barbizon. Son seul anachronisme est d'avoir prêté à de jeunes amoureux un don d'observation et de réverie qui était vers 1848 le privilège de quelques peintres.

«Tu t'y prends mal», dit Bouvard, et il se mit à faire des risettes au chien, en proférant des douceurs.

Le chien, sans doute, les comprit. Il s’efforçait de le caresser, lui collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.

« Allons, maintenant, voilà qu'il a emporté ma culotte !»

Enfin, ces deux martyrs de la science retrouvent leur courage avec leur vêtement et, quand Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa :

«Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences. »

Et alors commença le supplice du chien.

Qu'est-ce donc qu'une telle scène? Il est impossible de n'y pas reconnaître la manière de Daumier exerçant sa verve furieuse ; des attitudes grotesques toutes pleines d'une bêtise énorme, dont on ne sait pas toujours si la plus grande part revient à nos deux héros ou bien aux livres dont ils nourrissent leur folie.

En Flaubert bouillonnaient les mêmes indignations qui font de Daumier un déformateur violent de la figure humaine ; l'écrivain pour exprimer ses rages et fureurs n'avait d'autre recours que de rugir ses mots ; il ne pouvait torturer la syntaxe ; au moins a-t-il tenté, avec sa prose classique, d'évoquer des attitudes grotesques. Mais les mots ne créent pas les images ; ils ne peuvent que les rappeler. Si l'on ne porte en soi le souvenir des bourgeois de Traviès, Monnier et surtout de Daumier, la farce de Flaubert reste une tentative laborieuse, sans mouve-

ment et sans vie. Ce récit évoque un monde à demi fictif qui doit une part de sa réalité aux lithographes romantiques. Ce n’est pas la première fois que la littérature traite des créations de l’art comme des êtres de la nature. Au moyen âge, les théologiens dissertaient sur les monstres symboliques et considéraient comme d’une même famille les êtres de la fable et ceux de la nature, l’aigle et le griffon, l'éléphant et la licorne. Les poètes de la Renaissance ne séparaient jamais, dans leur conception du monde antique, l'histoire et la mythologie. Flaubert a imaginé l’histoire de ses deux bonshommes dans ses lectures de tous les jours, mais il a vu leurs silhouettes dans les albums de Daumier.

Ce n’est pas le seul Flaubert qui nous montre comment l'imagination littéraire vient parfois s’alimenter aux arts plastiques. Baudelaire, Leconte de Lisle, Théophile Gautier, les Goncourt, toute une génération d'écrivains, n'a fait bien souvent que transposer des images en description et obliger les mots à faire de la peinture. Le rapprochement des artistes et des écrivains du xIx® siècle a eu pour résultat de confondre leurs esthétiques ; cet univers des poètes où évolue l'imagination littéraire d’un temps a été transformé. Chez ces néo-romantiques et Parnassiens, les choses apparaissent avec leurs formes et leurs couleurs ; ils croient à l'existence du monde extérieur et pittoresque que doit d'abord évoquer l'écrivain en nous laissant par-

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