LAVER ER "DES
Fig. 123. — DRAPERIES-CANNELURES. Dans cette statue gisante de
PHicippe DE MORVILLIER, au Louvre, persiste le style des robes à plis paral-
lèles, comme si la figure avait été sculptée pour rester debout, et non étendue ;
persistance d'autant plus surprenante que l'œuvre est bien loin d'être archaïque, puisque le personnage représenté est mort en 1438.
longs plis de leurs fines robes, il n’y a pas de corps. Tout ce qu'elles ont de vie est remonté dans les têtes et se laisse voir sur les visages. Mais, ces visages, ils sont vifs, lumineux de pensée! Ils rayonnent d'une telle spiritualité que l'on sent chez les plus beaux comme une puissance de fascination. Ici, le ciseau du sculpteur pénétrait assez pour atteindre la vie totale. Il n'avait pas, comme dans le tronc humain, à modeler des masses mouvantes. Par son architecture fixe, le crâne peut être saisi pleinement ; toute la vie tient ici dans le frémissement du visage: cette sculpture est admirable pour en aiguiser les traits et faire sentir l'éveil de la pensée sous l'arc des paupières et dans le pincement des lèvres. Quand on a longuement contemplé ces visages au sourire aigu, la mémoire en reste comme obsédée et l’on est tenté de trouver un peu mornes et inertes les faces détendues que l’on voit sous les autres porches.
Les figures sculptées qui nous restent pour reconstituer l'histoire de la statuaire ne se présentent point de manière à composer une série continue, une évolution progressive ; elles se groupent par générations distinctes ; dans l’intervalle, que s'est-il passé? Nous ne savons. Tout ce que l’on peut dire est que le mouvement de l’histoire nous apparaît comme une succession de bonds interrompus par des repos. Ainsi les patriarches et prophètes du porche nord révèlent qu'ils sont de la même famille et du même temps, et 1l est vain de chercher des figures qui nous conduisent du style du porche royal à celui du porche des prophètes. La cathédrale ne nous en montre pas. Et, de même, il est difficile de trouver des différences d'âge parmi les vieillards barbus du portail septentrional ; ils sont plastiquement contemporains.
Mais un premier caractère suffit à les distinguer de leurs voisins du portail occidental ; le sculpteur nous a rendu visible cette qualité première d’un corps vivant, la pesan-
teur. Le corps est une masse qui pèse et qui se tient en
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équilibre par l'effort des deux jambes et les mouvements du tronc. La draperie est une chose souple qui obéit aussi aux lois de la pesanteur et dont les plis flottants expriment la chute d’une chose qui tombe et la forme des surfaces où elle se pose. Ces violentes personnalités sculptées parfois d'un ciseau rude pourraient nous paraître d'un style plus archaïque que les reines coquettes du porche royal. Elles sont cependant d'une génération plus jeune par cela seul qu’elles reposent sur leurs pieds au lieu d'être suspendues à des colonnes.
Et l’on continue à observer la loi des articulations successives. Maintenant que les pieds appuient sur le sol, le sculpteur a compris et fait sentir le contre-coup de ces jeux d'équilibre d’où résulte la stabilité. Que les deux jambes n'appuient pas également, et voici un renversement dans les os du bassin : le sculpteur rend à sa manière l'articulation dorsale; l'articulation cervicale ne tarde pas à suivre : la tête joue librement sur les épaules comme le thorax sur l'abdomen. L'emploi de robes aux plis amples empêche nos sculpteurs de tirer des modulations délicates d'une souple nudité. Ils n'en ont pas moins senti les articulations fondamentales du corps humain. Leur science anatomique ne connaît pas les délicatesses rafñinées de la statuaire grecque. Ils n’ont pas besoin d'en savoir aussi long dans un ‘art qui n’a jamais montré que des figures amplement vêtues. Mais au moins conçoivent-ils bien nettement le jeu des forces d'où résulte l'équilibre du corps vivant.
Nous n'avons pas à suivre jusqu'à son terme l'histoire de cette sculpture médiévale. Nous avons voulu seulement chercher comment elle avait acquis les apparences de la vie. Mais on pourrait aussi suivre la statuaire au cours des x1II® et XIV° siècles pour montrer comment les périodes de conquêtes et de gains ont été interrompues par des
périodes de conservation et d'habitude. Constamment,
Fig. 124— DRAPERIES MOLLES. Ce CHaRLes DE BOURBON, sculpté au
milieu du XV® siècle par Jacques More, à SOUVIGNY, est enveloppé d'une
robe aux plis surabondants, et le sculpteur a observé avec soin les aspects d'une draperie redondante qui se pose.
Fig. 125. — DRAPERIES POSÉES. J. DE BAKER, à la fin du X V®siècle, dans
le tombeau de MARIE DE BOURGOGNE, à BRUGES, ne s’est pas contenté d'étudier
l'attitude de plis qui se posent ; il en a tiré une silhouette fort élégante qui continue le dessin de la dalle.
cette continuité de la vie s'arrête, et les artistes adoptent une coutume plutôt que de chercher un aspect nouveau. C'est par la notation de ces habitudes, de ces conventions d'un moment, de ces manières où la tradition l'emporte sur la découverte que nous datons une figure sculptée. Ce serait faire l’histoire des trois siècles de sculpture que de les énumérer toutes. Je n’en citerai qu’une parce qu'elle est particulièrement frappante. Quand les imagiers du x11® siècle sculptent pour un tombeau une figure de gisant, ils ne tiennent pas compte de la différence des attitudes pour le dessin des draperies. La robe retombe droite autour des figures debout : quand on couche cette figure, les plis de la robe deviennent horizontaux en même temps que le gisant. Ces morts étendus restent enveloppés dans leurs robes aux plis parallèles, comme les cannelures d’une colonne renversée. Il a fallu un nouvel effort d’observation pour corriger une habitude d'atelier qui devenait une erreur choquante ; après quoi, on a drapé les figures de gisant avec des robes qui reposent sur le corps qu’elles revêtent et viennent s'étaler autour du cadavre sur la dalle du sarcophage.
Comment une convention aussi absurde a-t-elle pu être acceptée par un art qui donnait depuis si longtemps des marques de son naturalisme?
On voit dans la cathédrale de Chartres un vitrail du XII siècle où sont représentés des imagiers qui sculptent des statues. Ces artistes travaillent au ciseau leurs blocs, ‘et ces blocs sont placés obliquement, pour la plus grande commodité du travail. Or, ces figures seront des statues debout.
Les imagiers qui creusent les draperies de ces personnages couchés redressent-ils donc par la pensée ces figures que nous verrons debout et ces draperies qui doivent tomber normalement? Il est plus vraisemblable qu'ils se contentent de reproduire un type tout fait. Une fois fixé le modèle du personnage vertical, les ateliers le reproduisent fidèlement. Pour fixer les aspects corrects de la draperie, la réflexion ni l'observation ne paraissent
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plus nécessaires. On peut bien alors travailler sur une figure posée obliquement, bien qu’elle doive se présenter dans une position verticale. On peut même en arriver à sculpter des plis rigides et parallèles dans une robe qui sera ensuite étendue sur un tombeau. Ainsi le mécanisme et l'habitude, bien souvent, viennent-ils se substituer à la recherche et à l'invention. Le mouvement dans les arts plastiques résulte de la conciliation des deux principes opposés, l'innovation qui est le moteur, la tradition qui est le frein.
Au commencement du xi° siècle, l’art de la statuaire était de nouveau constitué, en pleine possession des formes de la vie. Les souvenirs de l’art païen étaient bien effacés ; ces figures de pierre, aux portes des cathédrales, laissaient trop voir leur origine chrétienne pour paraître suspectes aux théologiens. Cette fois, donc, la sculpture fut acceptée par l'Église et l'iconographiechrétienne en fut transformée. Les conséquences dépassent le champ des arts plastiques. C'est certainement l'âme même du christianisme et la sensibilité religieuse qui, comme nous le verrons, furent modifiées par le génie de nos sculpteurs.
La statuaire grecque du Vi® siècle avant notre ère, comme la statuaire française du x1I° siècle, nous aurait permis de suivre l’éclosion de la forme vivante depuis le bloc inerte jusqu'à la figure humaine achevée. Or le développement de ces deux écoles reproduit à peu près les mêmes phases ; à dix-huit ou vingt siècles d'intervalle, les artistes font le même chemin ; pour apprendre à marcher, chaque génération fait les mêmes efforts, s'applique aux
Fig. 126. — DRAPERIES PATHÉTIQUES. Les PLEURANTS du tombeau de
Paicipre Por, au Louvre, avec leur visage caché par la capuche, leurs
robes lourdes et traînantes, surgissent de la nuit comme des fantômes. La sculp-
ture gothique, qui n’a pas connu les ressources anatomiques de l'art païen, a su en revanche tirer un puissant pathétique des draperies tourmentées.